Culture

Anne Sylvestre était bien plus qu'une chanteuse pour enfants

Temps de lecture : 6 min

Ouvertement féministe, engagée malgré elle, Anne Sylvestre a écrit des centaines de chansons plus poétiques, militantes et drôles les unes que les autres. Un répertoire trop complexe pour un public assoiffé de simplisme?

Anne Sylvestre au Printemps de Bourges, le 26 avril 2014. | Guillaume Souvant / AFP
Anne Sylvestre au Printemps de Bourges, le 26 avril 2014. | Guillaume Souvant / AFP

Ce lundi 30 novembre est partie une sorcière comme les autres que beaucoup ont aimée et que des millions de gens s'apprêtent à découvrir à titre posthume. Au panthéon des grandes dames de la chanson française, elle part rejoindre Juliette Greco et Barbara, mais avec une aura bien différente.

Anne Sylvestre n'était pas sexy, à une époque où quand on était femme, pour percer il était fort conseillé de l'être. Combien de fois d'ailleurs ne lui a-t-on pas recommandé de modifier son nez, qu'elle avait grand, donc disgracieux selon les canons du temps, et auquel elle s'est accrochée telle une huître à son rocher? Elle ne cultivait pas sa féminité outre mesure et n'en faisait pas un outil de communication: elle se contentait d'être une femme et de le vivre dans ses chansons.

Elle a commencé à chanter en 1957 et, devenue mère, «pour retarder la crétinisation» s'est mise à écrire des chansons pour enfants en 1961. Ainsi sont nées les fameuses Fabulettes, dix-huit disques qui ont marqué des générations de mouflets et qui ont fait sa notoriété.

Comme l'écrit Véronique Mortaigne dans le portrait du Monde qui lui était consacré en 2018: «Les Fabulettes devinrent un drame artistique personnel. Non pas qu'elle les reniait, elle les aimait, mais l'auteure-compositrice-interprète a détesté y être exclusivement identifiée, alors qu'elle avait écrit près de 400 chansons “adultes”, dont des chefs-d'œuvre tels que “Lazare et Cécile”, “Les Gens qui doutent”, “Maryvonne”... Vingt-quatre albums originaux, plus de 3.000 spectacles, le tout étouffé par “Chanson pour sauter à la corde”...»

«Qu'on me réduise [aux Fabulettes], oui, ça m'énerve», confiait-elle à Augustin Trapenard le 16 octobre 2014 qui la recevait dans Boomerang à l'occasion de la sortie de son livre Coquelicot. Moi-même, grande fan d'Anne Sylvestre, chaque fois que j'ai annoncé me rendre à un de ses concerts, j'ai observé dans la prunelle de nombre de mes interlocuteurs une lueur amusée et un tantinet incrédule. La même que celle, tirant un peu parfois vers le mépris, qui apparaît quand je claironne que je retourne encore une fois voir Pierre Perret sur scène: «Ah, Anne Sylvestre? Mais c'est pas une chanteuse pour enfants?»

Une chanteuse engagée bien qu'elle s'en défendît

Il est aussi tentant que confortable de faire entrer des chanteurs (ou n'importe qui d'autre, d'ailleurs) dans des cases et de les y laisser une bonne fois pour toutes, et Anne Sylvestre ne fait pas exception. Les chansons pour enfants, pour une raison bien mystérieuse pour quiconque a déjà écouté Steve Waring, Aldebert, Yves Duteil, Juliette, Pierre Perret et oui, évidemment, Anne Sylvestre, ne sont pas considérées comme appartenant à un domaine artistique digne de considération ou d'admiration, et quiconque s'y frotte se taille quasi automatiquement une réputation de chanteur ou de chanteuse pas sérieux (alors que des albums comme Émilie Jolie, de Philippe Chatel, sont des merveilles, mais c'est un autre débat).

Hormis le fait que la musique destinée aux enfants peut relever de la plus belle forme d'art, il est également possible de savoir s'adresser aux plus jeunes tout en étant capable de parler aux adultes. À l'instar de Pierre Perret qui, lui aussi, a merveilleusement su chanter son amour du corps des femmes, la nostalgie de son enfance, dénoncer les violences faites aux femmes ou dénoncer le racisme envers les migrants, c'est un talent rare et une qualité enviable qu'Anne Sylvestre avait la chance de posséder. Et elle regrettait beaucoup que son répertoire adulte n'ait pas eu la reconnaissance que ses Fabulettes lui avaient value.

Bien sûr, grâce à des artistes comme Jeanne Cherhal et Vincent Delerm, d'autres de ses chansons ont fait ici et là leur apparition sur les ondes; notamment «Les gens qui doutent», prise et reprise, encore et encore, et qui depuis l'annonce de son trépas tourne en boucle dans les médias et dans les têtes. Ce n'est plus un secret pour personne, Anne Sylvestre était une chanteuse engagée, bien qu'elle s'en défendît, mais ses chansons les plus belles, les plus profondes et les plus drôles sont restées peu connues.

Elle a écrit des textes qui reflétaient merveilleusement son époque, qui l'illustraient ou l'anticipaient, comme «Non, tu n'as pas de nom», chanson sur l'avortement qui date d'un an avant le vote de la loi Veil et qui, mystérieusement, n'a pas été censurée, ou «Mon mari est parti», sur la guerre. Et puis il y a celle, très personnelle, qui racontait le malaise d'être fille de collabo: «Le p'tit grenier», écrite, expliqua-t-elle, après un dîner où des amis juifs lui avaient raconté comment, pendant la guerre, ils s'étaient cachés au grenier pour échapper aux rafles.

Des femmes réelles, pas des saintes ni des modèles de féminisme

Anne Sylvestre était féministe, c'était la seule étiquette qu'elle voulait bien revendiquer et les chansons de son répertoire adulte manquaient rarement une occasion de le souligner. Si elle fustigeait les tocards du quotidien qui manquent de respect aux femmes, les gros dégueulasses qui pensent que «c'est pas grave, c'est juste une femme, juste une femme à saloper», c'était aussi une féministe capable de rire de la condition féminine, avec des textes comme «Les hormones Simone», chanson hilarante et bourrée d'autodérision sur les aléas d'une vie si profondément influencée par la chimie du corps.

C'était une féministe farouche qui pour autant, ne détestait pas les hommes: «Que vous êtes beaux», leur chantait-elle pour les rassurer quand, au moment de la cinquantaine, ils se voient prendre du bide et perdre des cheveux. C'était une mère capable d'écrire des dizaines de chansons pour les gosses, mais aussi d'en chanter une où elle les traite de cannibales, de goules et de sangsues, parce que les mères parfaites, elle savait que ça n'existe pas et elle n'essayait pas de faire passer des vessies pour des lanternes.

Chez Anne Sylvestre la féministe, les femmes étaient des punaises, envieuses des dévergondées dans son genre qui «balancent leurs jupons», des rivales imposées, des simplettes, des énervées qui détestent la campagne, des langues de pute, des bourgeoises coincées et réacs, des filles à la cuisse légères incapables de se rappeler le prénom de leurs amants, des vierges folles amoureuses du vent, ou des coquines qui se débarrassent des cœurs qu'on leur offre en les refilant à des soupirants indésirables.

Bref, les femmes étaient réelles, pas des saintes, pas des modèles de féminisme de qui on exige une pureté absolue: elle savait aussi bien s'en moquer que les défendre, leur tailler un costard que prendre fait et cause pour ces frangines dont elle a toujours dénoncé la condition injuste que les hommes de leur vie, trop souvent, leur faisaient.

L'incarnation d'une humanité complexe

Anne Sylvestre était une femme qui a toujours su chanter la complexité de la vie, de toutes les vies que nous menons de front: féministe et femme sans amertume, mère sans mièvrerie et sans sacrifice superflu, et fille aimante de ce père au passif si douloureux, ce salaud aimable qui avait purgé dix années de prison pour collaborationnisme et qu'elle aimait quand même, comme Barbara aimait et chantait son père à elle, une autre sorte de salaud.

Parce que toutes les deux avaient compris que la vie n'est pas d'une binarité simpliste et que les sentiments humains ne se laissent pas dicter par la morale, qu'il s'agisse de l'amour maternel (écoutez «Rose», où elle raconte l'histoire d'une adolescente qui tue son enfant), de la vie conjugale ou de la filiation difficile.

L'humanité complexe si pleine de poésie et d'humour qu'Anne Sylvestre incarnait profondément est sans doute une des raisons pour lesquelles elle n'a pas connu la gloire que ses chansons et son talent méritaient amplement, notamment parce que son répertoire enfantin lui avait barré l'accès au monde sérieux et pétri de certitudes des adultes. Si nombre de ses textes dénonçaient des injustices et plus particulièrement celles que subissaient les femmes, elle n'exigeait pourtant pas qu'on maudisse en bloc la partie de l'humanité qui les avait causées.

Elle râlait beaucoup, Anne Sylvestre, et notamment contre le public qui ne jugeait pas son travail à sa juste valeur, mais c'était une râleuse gaie. Son humour, cette autodérision lucide et la conviction qu'on peut à la fois rire des hommes, les juger et les aimer quand même vont terriblement nous manquer.

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