La France aura-t-elle assez d'eau pour son agriculture en 2050?
Sciences

La France aura-t-elle assez d'eau pour son agriculture en 2050?

Temps de lecture : 7 min
Slate.fr

Le changement climatique va accroître les risques de sécheresse et impacter de façon durable les cultures. Comment s'y préparer?

Tout au long de la route du Tour de France, le monde agricole français a tenu à mettre ses talents en avant avec des mises en scène vues sur les télés des quatre coins de la planète. Une tradition qui marque les esprits au-delà de nos frontières. La France peut être fière de son agriculture. Mais pour combien de temps?

Les défis qui guettent les agriculteurs sont légion. Dont un majeur: le réchauffement climatique. Et pas la peine d'attendre 2050 pour s'en rendre compte. La fréquence croissante des sécheresses et des inondations est déjà constatée par Météo France. Pour les agriculteurs, ces conditions climatiques qui se détériorent compliquent sévèrement la tâche. En 2019, dans le Puy-de-Dôme, par exemple, le rendement a chuté de plus de 50% pour certains céréaliers. Chez les éleveurs, ce sont les pâturages qui ont jauni: pas assez nourrissants, il a fallu alimenter les animaux avec le fourrage prévu pour l'hiver suivant!

Agriculture chamboulée

«D'ici quatre-vingts ans, si rien n'est fait et que les émissions de CO2 ne diminuent pas, le climat méditerranéen s'étendra vers le nord de la France, précise Patrick Bertuzzi, chercheur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) et directeur de l'unité AgroClim. À l'horizon 2100, hêtres et chênes auront presque disparu du paysage de nos forêts.» Quant au paysage du pourtour méditerranéen actuel, il pourrait ressembler à celui du nord de l'Afrique, comme celui de la Tunisie. Certes, on parle là du scénario le plus pessimiste... Mais cela va tout de même chambouler notre agriculture.

«D'ici quatre-vingts ans, si rien n'est fait, le climat méditerranéen s'étendra vers le nord de la France»
Patrick Bertuzzi, chercheur à l'INRAE

Pourquoi? Parce que, très schématiquement, puisque la température moyenne augmente, les plantes ont plus chaud. Elles «transpirent» plus. Donc, elles puisent davantage dans le sol et l'assèchent en surface. Moins d'eau dans le sol nécessite un recours plus important à l'irrigation. Ce qui va solliciter des sources d'eau de surface, mais aussi des nappes souterraines dont on constate déjà aujourd'hui la diminution des capacités de recharge annuelle. Ainsi, certaines communes limitent, voire interdisent l'irrigation.

«La grande zone céréalière dans le nord de la France, par exemple, va être bousculée par le réchauffement climatique», indique Patrick Bertuzzi. Et si on peut imaginer déplacer certaines cultures, comme les céréales, c'est impossible pour les appellations d'origine contrôlée. Prenez le vin, emblème culturel et gastronomique du pays qui s'enracine dans la terre. Boira-t-on un jour un Bordeaux élevé à Angoulême ou un Côte-Rôtie de Nevers?

Un fine gestion de l'eau

Heureusement, les agriculteurs et les collectivités n'ont pas attendu ces dernières années pour réagir. La solution la plus évidente consiste à multiplier des réservoirs stockant l'eau. Éric Sauquet, chercheur à l'INRAE et directeur adjoint du département AQUA, a étudié l'effet du changement climatique sur la gestion de l'eau dans le bassin de la Durance, un affluent du Rhône.

Là-bas, la retenue artificielle de Serre-Ponçon alimente une chaîne de production hydroélectrique mais fournit une grande quantité d'eau pour l'irrigation des cultures de la vallée de la Durance et de la basse vallée du Rhône. «À l'horizon 2050, selon les projections climatiques, nos travaux montrent que les barrages seront toujours en capacité de se remplir; ce qui en partie peut rassurer les usagers de l'eau sur ce territoire, précise Éric Sauquet. Mais ailleurs en France, il n'y a pas de réservoir de cette taille.»

De nombreux agriculteurs sont favorables à la création de réserves collinaires pour y puiser des ressources en période de pénurie. «L'existence de telles réserves n'encourage pas à économiser l'eau et donne l'illusion qu'on peut continuer les pratiques actuelles. On devient finalement dépendant des volumes stockés et quand il n'y aura plus assez d'eau dans les retenues, que fera-t-on?», interroge l'expert. Et puis, l'effet cumulé de ces retenues n'est pas encore cerné par les scientifiques: il est notamment nécessaire d'étudier les conséquences sur la biodiversité. «Il faut regarder ce qui se passe sur l'hydrologie et sur la vie des milieux aquatiques et en évaluer les impacts environnementaux», alerte Sami Bouarfa, chercheur à l'INRAE et directeur adjoint du département AQUA.

Réutiliser les eaux usées

Une mesure plus controversée encore est étudiée: adapter le prix de l'eau. Pour forcer une gestion raisonnable, la quantité d'eau nécessaire à la culture peut être estimée et tarifée en amont. Le prix est bas tant qu'on ne dépasse pas la limite fixée et sera plus élevé au-delà. En outre, quand un agriculteur est raccordé sur le service de distribution général, il est possible de suivre sa consommation et de l'accompagner pour mieux gérer l'eau utilisée.

Une autre solution est également à l'étude: la réutilisation des eaux usées traitées à la sortie des stations d'épuration. Maelenn Poitrenaud, responsable Innovation et développement de SEDE Environnement, explique: «Ces eaux usées traitées sont renvoyées vers les rivières, mais il est possible, après traitement complémentaire spécifique, de les utiliser pour l'irrigation.» Cela demande de contrôler la qualité de cette eau avant usage et de suivre son utilisation sur les cultures.

On peut irriguer, même en période de sécheresse, de manière intelligente et sûre pour les plantes, la santé et l'environnement

Pour l'instant, ce modèle est encore peu déployé pour l'irrigation agricole en France; il l'est principalement pour les golfs, ceux du littoral varois ou corse, par exemple. Mais le concept prend de l'envergure. C'est dans ce cadre que le projet SmartFertiReuse a été développé. Il s'agit d'une étude de trois ans qui a pour objectif de démontrer l'intérêt de l'utilisation des eaux usées et traitées pour l'irrigation dans les Hautes-Pyrénées. Plus précisément, le projet SmartFertiReuse a pour objectif d'accompagner le monde agricole et les collectivités dans une valorisation des eaux usées traitées avec une gestion optimale des fertilisants et de démontrer que l'on peut irriguer, même en période de sécheresse, de manière intelligente et sûre pour les plantes, la santé et l'environnement.

Autre levier disponible: améliorer la qualité de l'irrigation. Il existe actuellement trois méthodes d'irrigation:

  • l'irrigation gravitaire, qui consiste à arroser une parcelle par de l'écoulement d'eau à la surface du sol;
  • celle par aspersion, où l'eau est mise sous pression pour être pulvérisée sur les cultures;
  • enfin, le goutte-à-goutte: un tuyau équipé de «goutteurs» d'où l'eau goutte et traverse les plantations.

La méthode gravitaire a un rendement assez bas. Aujourd'hui, elle ne concerne plus qu'une exploitation sur dix contre une sur trois en 1979. «Avec la pulvérisation, on est soumis aux aléas du vent, détaille Sami Bouarfa. Le goutte-à-goutte apporte directement l'eau à la racine, mais ce n'est pas généralisable à tous les types de cultures.» Jusqu'ici, cette technique était souvent chère (plusieurs centaines d'euros par hectare), mais les coûts se réduisent. Et surtout, le goutte-à-goutte associé à une aide informatique pour le pilotage de l'irrigation peut permettre d'améliorer de 20 à 25% le rendement de l'eau d'irrigation. «Le prix des capteurs ayant baissé, il est facile d'en installer: on en utilise qui mesurent la quantité d'eau dans le sol, d'autres qui suivent le stress hydrique de la plante, ainsi que des capteurs météos qui préviennent si une pluie approche pour ne pas irriguer dans ce cas», explique Sami Bouarfa.

«Grâce à cette irrigation de précision, on peut apporter un service complet: fournir l'eau, la distribuer et apporter à l'utilisateur un service de conseil et de pilotage de l'irrigation, grâce à des capteurs et des logiciels, adapté aux besoins des plantes, précise de son côté Maelenn Poitrenaud. C'est précisément le domain d'expertise de Vegetal Signals, une start-up bordelaise dont nous sommes actionnaires, qui a mis au point un système très innovant permettant d'interpréter l'activité électrophysiologique des plantes et d'en extraires des informations de pilotage de l'activité agricole, comme le stress hydrique des cultures.»

Adapter les cultures

D'autres stratégies sont déjà employées ou à l'étude. Les agriculteurs adaptent leurs pratiques en semant plus tôt dans l'année afin de coller à des saisons plus précoces. Dans les régions où l'irrigation est limitée, comme dans certaines terres en Lorraine, les exploitations agricoles ont basculé sur des cultures d'hiver qui nécessitent moins d'eau (colza, blé ou orge). Il est possible d'agir également sur la sélection des graines pour privilégier des plantes susceptibles de moins souffrir du stress hydrique.

Enfin, dernière solution dans l'air du temps avec les les mœurs qui changent: «Accompagner les agriculteurs vers l'agroécologie et miser sur une irrigation qui favorise la biodiversité des cultures et la vie dans le sol», propose Sami Bouarfa. C'est l'exemple de l'agroforesterie: les cultures sont plantées au milieu des arbres afin que leur couverture végétale protège les plantations par effet d'ombrage. L'irrigation est moindre car l'évapotranspiration des plantes diminue sous le couvert végétal. Second exemple: l'agriculture de conservation. On ne laboure plus les sols grâce à des machines capables de semer dans des sols recouverts de végétation. On perturbe ainsi moins leur fonctionnement et la faune du sol (les vers de terre notamment) est préservée. L'irrigation peut aussi favoriser le couvert végétal créé par l'absence de labour.

Des propositions plus ambitieuses encore sont à l'étude. Comme renvoyer de l'eau artificiellement vers les aquifères, des nappes d'eaux souterraines contenues dans des roches poreuses. Une étude dans le bassin sud-est du pays menée par le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) a identifié plusieurs zones vers lesquelles l'eau s'infiltre facilement dans le sol. Maintenant, il faut en évaluer la rentabilité...

Accompagner l'agriculture aujourd'hui est déterminant pour affronter les défis futurs: «Une forêt plantée cette année aura une durée de vie jusqu'à 100 ans, une vigne de 30 à 50 ans», rappelle Patrick Bertuzzi. C'est maintenant qu'on décide du visage de l'agriculture de demain.

Cet article vous est proposé par Slate.fr et Veolia dans le cadre de Green Mirror, un événement éditorial écrit et audio pour voyager dans le temps, prendre conscience et réfléchir sur les enjeux qui nous attendent collectivement face au changement climatique. Comment agir dès maintenant face à l’urgence?

Découvrez les solutions déjà existantes ou prometteuses à travers notre série d’articles et de podcasts publiés sur notre site-événement.

Un phénomène annonciateur d'une extinction de masse est en train de prendre de l'ampleur

Un phénomène annonciateur d'une extinction de masse est en train de prendre de l'ampleur

La prolifération microbienne toxique a prospéré juste avant la fin du Permien-Trias. On la retrouve aujourd'hui au bord de nos cours d'eau.

Les loutres de mer, héroïnes du changement climatique

Les loutres de mer, héroïnes du changement climatique

Le mammifère aux pattes palmées est essentiel à l'équilibre de son environnement.

Un nouveau traitement «hautement efficace» contre le cancer des ovaires est à l'étude

Un nouveau traitement «hautement efficace» contre le cancer des ovaires est à l'étude

La combinaison médicamenteuse fonctionne si bien que l'essai entre en phase 2.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio