Société

Raclettes party, dates Tinder... les petites entorses des Français au confinement

Temps de lecture : 6 min

Afin de rompre leur isolement et améliorer leur bien-être pendant le confinement, de nombreuses personnes ont organisé des retrouvailles et soirées clandestines.

Le bien-être de la population française a été mis à mal pendant les confinements. | Scott Warman via Unsplash
Le bien-être de la population française a été mis à mal pendant les confinements. | Scott Warman via Unsplash

C'est toute la difficulté de cette épidémie de Covid-19: tant que le drame touche les autres derrière les murs des hôpitaux et des Ehpad, le virus semble loin. Même si les chaînes d'information passent en boucle des interviews du personnel médical et des reportages dans les régions touchées, la menace est difficilement palpable au quotidien.

Perrine*, jeune trentenaire salariée dans un lieu de spectacles en Mayenne, se rappelle de son sentiment avant de tordre les interdictions du second confinement pour se rendre à une raclette clandestine chez des amis. «On se disait qu'on avait très peu de chance d'attraper le Covid dans cette soirée. En fait, c'est quand tu le chopes que tu te rends compte d'un coup du danger de la maladie», témoigne-t-elle.

«Tu as l'impression pendant quelques heures que tout est normal.»
Perrine*

Ce soir-là, Perrine avait prévu de déguster une raclette avec six autres amis qu'elle connaît bien. Des proches qui lui disent avoir bien respecté le confinement jusqu'ici. Une convive de dernière minute ajoutera pourtant une poignée d'incertitudes aux festivités.

«Il y avait la copine d'un mec présent ce soir-là. Elle habite à Paris et était venue pour l'occasion. Deux jours après, on a su qu'elle était positive au Covid-19. On était tous cas contact, mais on s'est dit qu'on n'allait pas le dire au boulot pour ne pas avoir d'ennuis. Je me voyais mal mentir à mon chef s'il me demandait qui était mon contact», poursuit Perrine.

Finalement, trois des participants à la raclette seront testés positifs au Covid-19 dans les jours suivants.

«Une bouffée d'oxygène»

Perrine n'est pas isolée socialement. Elle vit en colocation avec deux autres personnes dans une longère à la campagne et elle a continué pendant le confinement à voir son copain qui habite dans une ville voisine. «Je ne me sentais pas du tout isolée, mais ça m'avait fait du bien de voir des gens. Tu as l'impression pendant quelques heures que tout est normal. C'était une bouffée d'oxygène», dit-elle.

De manière générale, le bien-être ressenti par la population française dans la vie quotidienne a nettement baissé pendant le premier confinement, selon une grande étude qui a recueilli plus de 11.000 témoignages grâce à des questionnaires auto-administrés par internet, avec un échantillon représentatif en termes de classes sociales, de territoires, d'âges ou de sexes.

L'autrice de cette étude est Lise Bourdeau-Lepage, professeure de géographie à l'université Jean Moulin Lyon 3 et chercheuse au sein de l'UMR Environnement, ville, société au CNRS. Elle a constaté que sur une échelle de 0 à 10 (10 étant un bonheur absolu), le bien-être de la population française a baissé en moyenne de 1,4 point pendant le premier confinement pour s'établir à une moyenne de 5,7 pour les individus partageant leur toit avec d'autres et de 5,4 pour les personnes seules. Si la note a baissé dans la même proportion dans ces deux catégories, «il faut dire que les personnes seules ont déjà un bien-être inférieur aux autres en temps normal», explique Lise Bourdeau-Lepage.

Pendant ce qu'elle appelle «le grand confinement», de nombreuses personnes seules ont souffert d'isolement social, ce qui a contribué à dégrader leur sentiment de bien-être.

«Le fait de vivre seul apparaît a priori comme un facteur favorisant l'isolement social. Seuls 22,3% des Français ayant traversé le confinement seuls déclarent ne jamais se sentir isolés socialement au cours du confinement contre 36,5% pour les autres. Notre étude montre qu'au cours du confinement, une personne vivant seule avait 1,6 fois plus de chance de se sentir plus isolée socialement que d'être dans la même situation qu'avant le confinement», poursuit Lise Bourdeau-Lepage.

Le bien-être de la population française a baissé avec le confinement. | Diego San via Unsplash

Dans cette étude, aucune question ne portait sur les retrouvailles clandestines qu'ont pu organiser certaines personnes sondées pour rompre leur isolement. Mais la chercheuse du CNRS a remarqué plusieurs phénomènes sociaux intéressants.

«Une personne qui prenait part aux manifestations de soutien au personnel soignant au cours du confinement en applaudissant à sa fenêtre à 20 heures avait 13,5% de chance en moins d'être plus isolée socialement qu'avant le confinement. Certains de mes collègues qui habitent à Lyon m'ont aussi rapporté que dans les immeubles, certains habitants organisaient des petits apéros sur le palier de leur étage pour briser un peu l'isolement social», pointe Lise Bourdeau-Lepage.

Des dates Tinder pour briser l'isolement

À Paris, Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre à l'AP-HP, a constaté le mal-être de nombreux de ses patients lors des deux confinements. Les Parisien·nes menant une vie de célibataire dans un petit appartement ont particulièrement souffert.

«Parmi mes patients, j'ai beaucoup d'urbains qui vivent souvent seuls. C'était beaucoup plus dur pour eux d'être confinés que ceux qui étaient en colocation ou qui ont pu partir dans leur maison de famille. Pour ceux qui étaient seuls, il y avait une grande inquiétude par rapport à la situation sanitaire et au-delà de ça, c'était aussi le fait de ne plus du tout avoir de rythme de sommeil, ni pour les repas. Ils n'avaient personne avec qui s'accorder au cours de leurs journées», glisse t-il.

Des spécialistes conseillent de sortir de chez soi pour aller mieux. | Freestocks via Unsplash

Ce médecin psychiatre poussait même ses patients à aller dehors, à faire des courses ou une promenade tout en respectant la distanciation physique pour se faire du bien au moral. «Faire cet effort pour aller bien, c'était aussi rendre service aux services de soins. Les services psychiatriques des hôpitaux sont débordés actuellement», ajoute Jean-Victor Blanc.

«Le dernier week-end du confinement, j'ai craqué. Je voulais voir quelqu'un.»
Nathalie*

À Rennes, Nathalie*, 29 ans, est allée beaucoup plus loin que les conseils du médecin Jean-Victor Blanc à ses patients. Au chômage après un retour de deux ans d'expatriation à l'étranger où elle travaillait en ambassade, elle vivait très mal le premier confinement chez ses parents.

«Le dernier week-end du confinement, j'ai craqué. Je voulais voir quelqu'un. Je voulais bouger. J'ai dit à mes parents que j'allais voir ma sœur et j'ai rempli le motif familial impérieux sur l'attestation de sortie», confie-t-elle.

En réalité, elle se rend à un rendez-vous avec un homme avec qui elle a échangé sur Tinder. Sur la route pour son rendez-vous, un gros coup de stress l'envahit. «En arrivant à l'immeuble où je devais le rencontrer, j'ai vu un véhicule de police sur le bord de la route. Il n'y avait vraiment personne à part moi sur la route et j'ai cru qu'ils allaient m'arrêter. J'étais à 30 kilomètres de chez moi, donc j'étais foutue. En fait, ils étaient là pour une histoire de fuite d'eau et j'ai pu passer sans problème.»

Plus souple, le deuxième confinement fait moins peur

Pour les personnes ayant fraudé pendant le premier confinement, ces aventures clandestines étaient rares et dégageaient un parfum de stress. «J'ai vraiment eu une grosse montée d'adrénaline sur le trajet», dit Nathalie. Moins strict concernant les motifs de déplacements, le second confinement, qui a commencé à la fin du mois d'octobre, ne véhicule pas le même sentiment d'interdit parmi les personnes interrogées.

«J'ai attendu la troisième semaine du deuxième confinement pour frauder. J'ai fait deux apéros à chaque fois chez moi. D'abord avec un ami qui est venu seul, puis avec un couple d'amis la seconde fois. Je me doutais qu'en passant le second confinement seule, j'allais faire quelques petites entorses. J'ai tout de même attendu trois semaines pour être sûre de ne pas transmettre le virus à quelqu'un», raconte Justine*, 27 ans, employée à un poste d'attachée de presse dans une ville de taille moyenne du centre de la France et qui vit seule dans un petit appartement.

«Il y a vraiment une souffrance, un manque de l'autre qui est exprimé.»
Docteur Allain

À Rennes, Nathalie estime «ne plus être stressée du tout» lorsqu'elle part rejoindre des amis depuis le début du deuxième confinement. «Lors du premier confinement, j'avais vraiment le sentiment de frauder, de faire quelque chose de grave. Dès le début du deuxième confinement, je n'en ai rien eu à secouer de la règle du un kilomètre», ajoute-t-elle.

Médecin généraliste dans une maison de santé à Lyon, le docteur Allain constate la déprime chez beaucoup de ses patients depuis le début du deuxième confinement.

«On sent que les gens ont besoin de parler. Depuis le début de ce deuxième confinement, on voit que le moral est sévèrement en baisse chez nos patients. Il y a vraiment une souffrance, un manque de l'autre qui est exprimé. Cela touche aussi bien les grands-parents qui veulent voir leurs petits-enfants, que les personnes seules.»

Le psychiatre Jean-Victor Blanc s'alarme de la hausse des troubles psychatriques qui touchent les Français. «On commence à avoir les premiers chiffres. C'est inquiétant. Si le président Emmanuel Macron et Santé publique France ont parlé de la santé mentale dans leurs discours, c'est qu'il y a un vrai problème car les troubles psychiatriques sont d'habitude un peu ignorés», dit-il. Pour la chercheuse Lise Bourdeau-Lepage, «il y a une logique du gouvernement dans les attestations, mais il ne faut pas oublier qu'il y a des gens derrière».

*Les prénoms ont été changés.

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