Santé

«J'ai commencé à avoir peur qu'il ait un double visage»

Temps de lecture : 7 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Zara, jeune femme prise par des angoisses qu'elle juge irrationnelles à propos de son petit ami.

«J'ai l'impression d'être la seule à avoir des pensées comme cela.» | Joe Szilagyi via Flickr CC
«J'ai l'impression d'être la seule à avoir des pensées comme cela.» | Joe Szilagyi via Flickr CC

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Je suis en couple depuis quatre mois avec un garçon qui est d'ailleurs mon premier copain. Nous nous sommes rencontrés sur un site de rencontre, le feeling est directement bien passé. Au bout de deux semaines de messages, de flirt, nous avons décidé de nous voir. Tout était parfait, un rendez-vous digne d'un film d'amour. Et puis les rendez-vous se sont enchaînés. Je ne me prenais pas la tête, je ne me posais pas de questions, notre dicton était «Au jour le jour, on ne se projette pas». Nous nous sommes mis en couple assez rapidement. Et nous avons commencé tout doucement à nous projeter un peu.

À 22 ans, il a un travail, une voiture. Moi j'ai 18 ans, je suis toujours en études. Donc nulle part dans ma vie. Forcément, il m'a parlé d'enfant, ajoutant qu'il se voyait aller très loin avec moi. Et j'ai les mêmes envies que lui.

Deux mois se sont écoulés et je me suis alors rendu compte que j'étais en couple, que c'était du sérieux, ce n'était plus un simple flirt comme j'avais pu en avoir d'autres. J'ai commencé à paniquer, et à me poser de nombreuses questions. Comment fonctionne une relation? Est-ce que je l'aime vraiment? Est-ce que j'ai fait le bon choix? Bref, je me suis posé toutes les questions qui pouvaient se poser.

Je consultais des forums, des sites, je cherchais d'où venait le problème. J'essayais de me rassurer comme je pouvais. Mais à chaque fois que j'arrivais à me rassurer, je culpabilisais. Je me disais que si je me posais ce genre de questions, c'était parce que je ne l'aimais pas vraiment, et que je gâchais notre histoire d'amour en pensant comme ça. C'est devenu un cercle infernal. Tout ça, c'était quand je n'étais pas avec lui, car lorsqu'il était à mes côtés, toutes ces questions s'envolaient, j'étais vraiment bien.

En un mois, j'ai réussi à me calmer petit à petit. Sauf qu'il y a une semaine, des craintes sont revenues... mais pas les mêmes qu'avant. J'ai commencé à avoir peur qu'il ait un double visage, qu'il ne soit pas celui qu'il prétend être. Comme par exemple un pervers narcissique, un psychopathe ou autre. J'étais vraiment devenue parano. Mais en même temps, avec tout ce que l'on voit et entend de nos jours...

Je n'ai aucune raison de penser comme ça. Il est tellement attentionné, protecteur, compréhensif...

Cette angoisse n'a duré que deux jours car je me suis bien rendu compte que c'était complètement dingue de penser comme ça. La culpabilité m'a envahie: j'ai l'impression d'être la seule à avoir des pensées comme cela et je me suis aussi dit que si il l'apprenait, cela le vexerait.

Surtout que tout se passe très bien dans notre couple, on arrive à communiquer, on ne se prend jamais la tête, on est très attentionné l'un envers l'autre... Je me dis que c'est peut être une peur de l'amour, ou même de l'avenir, d'être déçue. Je ne sais pas, je suis complètement perdue. Je ne lui ai jamais parlé de tout cela car je me dis que c'est quelque chose que je dois régler avec moi-même.

Des fois, je me dis que je devrais le quitter pour ne pas le faire souffrir et pour atténuer mes folies. Mais je ne pense pas réellement que ce soit la bonne idée. Surtout que mis à part cela, je suis vraiment bien avec lui, je ressens vraiment au plus profond de moi de l'amour. C'est mon premier amour. Et puis même si je prenais cette décision décisive, je me poserais ces questions-là avec un autre.

J'ai eu de très nombreuses conversations avec mes amis par rapport à cela. Alors que je n'ai pas l'habitude de me confier, d'afficher mes faiblesses devant eux. Ils essayent de me rassurer, ils me disent de me calmer, que je me prends trop la tête pour rien... mais je ressens bien qu'ils me prennent pour une folle.

Et puis j'ai l'impression que même si j'arrive à passer outre, eux par exemple s'en souviendront toujours. Pourtant je sais très bien que c'est le cadet de leurs soucis. J'ai vraiment l'impression d'être devant un mur que je n'arriverai pas à franchir.

Zara

Chère Zara,

Je comprends votre inquiétude parce que, en un sens, je la partage. Mais avant de vous expliquer exactement comment ça se matérialise chez moi, je vais vous expliquer pourquoi j'ai aussi ce type d'angoisse.

Quand des journalistes puis des associations ont décidé, à raison, de mettre en avant le nombre terrifiant de féminicides, c'est-à-dire de meurtres de femmes parce qu'elles sont des femmes, je crois que nous n'avons pas eu le choix de vivre avec cette réalité en la regardant en face. Au moment où j'écris, quatre-vingt-sept femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en France cette année. En 2019, elles étaient cent quarante-six.

Le procès de Jonathann Daval vient de se terminer et je n'ai pas pu faire autrement que de suivre l'affaire de près. À longueur de journée, je reçois des témoignages de femmes sous l'emprise d'hommes qui leur veulent du mal, ou perdues au cœur d'une relation toxique. Je sais, comme l'explique bien Paul B. Preciado, combien l'hétérosexualité est dangereuse pour les femmes.

Pourtant, je vis avec deux hommes hétérosexuels. Je les aime mais je n'oublie jamais que la société toute entière et leur éducation peuvent les pousser à me faire du mal, physiquement ou psychologiquement. Que le couple hétérosexuel est pensé comme un parasitage. Je dois me battre pour le respect, je dois argumenter et expliquer pourquoi telle valeur et telle autre ont besoin d'être respectées. Je m'estime chanceuse, comme vous, d'être avec des personnes qui m'aiment et ne me veulent techniquement pas de mal. Mais je suis obligée d'admettre que structurellement, elles sont conditionnées à m'en faire.

Je suis obligée d'admettre qu'il m'arrive d'avoir peur d'eux. Que j'ai peur de ce que les médias ont longtemps appelé «un coup de folie» ou «un crime passionnel». Je suis quelqu'un qui a une tendance à avoir peur de l'intrusion et donc d'une violence de l'extérieur qui s'immisce à l'intérieur (c'est lié à mon histoire). J'ai souvent peur, aussi, peur à en faire des cauchemars, peur à en crier la nuit, d'une violence déjà installée à l'intérieur de chez moi. Et je ne crois pas être paranoïaque.

Je crois que je suis juste consciente de ce qui se passe autour de moi, en France aujourd'hui. Je crois que je sais que je ne vaux pas mieux que les femmes victimes de violences, maltraitées physiquement et psychologiquement. Elles ne sont pas plus faibles que moi. Elles ne sont pas moins chanceuses. Leurs histoires, ça pourrait être mon histoire et ça pourrait être la vôtre.

Cette peur que vous avez donc, je la connais bien. Mais je crois qu'il faut se battre contre elle et de plein de manières différentes. Je crois que construire un couple hétérosexuel équilibré est possible à condition de s'engager dans un vaste chantier qui prend du temps et de l'énergie, et que dans ce cas c'est un combat contre soi, contre l'autre autant que contre la société qu'il faut mener. Je crois qu'on peut décider de s'engager pour les autres, pour se rappeler aussi que si il arrive un jour qu'on en ait le besoin, on pourra toujours compter sur le soutien d'autres femmes, de féministes et d'associations. Je crois aussi qu'on peut, de manière plus extrême, décider de se protéger de cette violence qui existe en refusant de se mettre en couple avec des hommes.

Fuir, par contre, ne vous mènera nulle part. Quitter la personne que vous aimez et qui vous aime, ne vous empêchera pas de voir les chiffres, d'avoir peur à nouveau, ne vous fera pas oublier que beaucoup de ces histoires entre un homme et une femme sont un combat pour les femmes et qu'elles perdront quelques batailles et beaucoup d'énergie et de confiance au passage. On n'oublie pas tout ça. Cette peur que vous avez, et qui est en fait une hyperconscience du monde dans lequel nous vivons, vous pouvez et même vous devez la transformer en une force pour votre survie. Parce que ça sert à ça, la peur. C'est un signal d'alerte, c'est notre corps et notre esprit qui nous mettent en situation d'affronter le danger et/ou de nous sauver.

Votre peur peut vouloir dire que votre compagnon n'est pas la bonne personne pour vous. Et elle peut vouloir dire aussi que de toute façon, aujourd'hui, les hommes ne sont pas les bonnes personnes pour les femmes. Écoutez vraiment ce que vous dit votre petite voix. Faites-vous confiance. Moi, je sais que ma peur me dit de lutter pour maintenir l'équilibre, pour me faire entendre, pour me faire respecter. Votre peur à vous, elle vous dit quoi en vrai?

Il est possible que vous ne soyez pas capable de démêler tout ça toute seule et c'est tout à fait naturel. Si c'est le cas, et que vous vous sentez complètement perdue, que mes mots ne résonnent pas en vous, alors n'hésitez pas à consulter. Allez voir quelqu'un qui respectera vos sentiments, c'est le point essentiel et qui vous guidera pour la suite. Moi, je peux juste vous dire que cette peur qui vous paralyse n'est pas un signe de folie.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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