Société / Tech & internet

Comment concilier militantisme et carrière professionnelle?

Temps de lecture : 3 min

Un activisme trop voyant peut mettre en péril des opportunités de carrière, mais faut-il renoncer à s'engager pour autant?

Une banderole sur laquelle est écrit le slogan «Pas de justice pas de paix» a été accrochée sur une fontaine à Nantes, afin de réclamer la justice pour les victimes de violences policières, le 23 juin 2020. | Loïc Venance / AFP
Une banderole sur laquelle est écrit le slogan «Pas de justice pas de paix» a été accrochée sur une fontaine à Nantes, afin de réclamer la justice pour les victimes de violences policières, le 23 juin 2020. | Loïc Venance / AFP

Jusqu'à présent, Ariane Ollier-Malaterre avait pour habitude de conseiller à ses étudiant·es de rester prudent·es en évitant de poster sur les réseaux sociaux des «contenus sensibles», qui pourraient susciter la polémique, et freiner certaines opportunités de carrière. Mais récemment, elle a changé de discours: «Désormais, j'ai le sentiment que tout est devenu politique, y compris le fait de ne rien partager. Il est de plus en plus difficile d'être neutre», remarque celle qui enseigne le management à l'Université du Québec à Montréal.

Du mouvement Black Lives Matter qui a réveillé les États-Unis après l'assassinat de Georges Floyd aux protestations contre les violences policières en France, en passant par les révoltes prodémocratie de Hong Kong ou les manifestations contre les violences faites aux femmes, l'année 2020 a été marqué par de gros mouvements sociaux qui ont bien montré que ne pas prendre position, c'est déjà prendre position.

Préserver son image pro

Pour autant, le militantisme affiché reste un point sensible dans l'évolution d'une carrière professionnelle. Plusieurs études démontrent qu'un activisme non filtré peut avoir un impact négatif sur cette dernière.

«Tout au long du processus de sélection des employés, il s'agit d'essayer de comprendre qui vous êtes: vos capacités, vos caractéristiques de personnalité, vos valeurs, explique Michael J. Tews, co-auteur d'une étude menée sur le sujet par des chercheurs et chercheuses de l'Université d'État de Pennsylvanie. Donc, quand je vous verrai, en tant qu'employeur, être fort en gueule, extrême et clivant, je vous verrai comme antagoniste plutôt qu'agréable. Et cela s'oppose vraiment à l'harmonie qu'on attend sur un lieu de travail.»

Si les travailleurs et travailleuses militent depuis des années, l'essor des réseaux sociaux a en partie rebattu les cartes, en modifiant la temporalité du militantisme et son écho. Les relations que les gens entretiennent sur leur lieu de travail avec leurs collègues et leur direction a elle aussi évolué au fil du temps. Alors que les baby-boomers étaient traditionnellement plus attachés à l'idée d'une loyauté envers l'entreprise, les générations suivantes ont peu à peu privilégié l'authenticité, et accordent une plus grande importance à leur sens civique et leurs convictions, qu'elles sont moins susceptibles de réprimer.

Tandis que de grosses entreprises comme Amazon, Netflix ou Pokémon ont officiellement exprimé leur soutien aux questions de justice sociale dans le contexte des revendications menées par le mouvement Black Lives Matter, de nombreuses boîtes demeurent plus frileuses sur les prises de position publiques, et certaines éditent leurs chartes déontologiques d'un devoir de réserve des employé·es. C'est par exemple le cas de la BBC, qui a publié fin octobre 2020 un nouveau guide censé encadrer les engagements de ses journalistes afin de garantir leur «impartialité» sur des «sujets controversés» –ce qui n'a pas manqué de susciter des remous.

«Je pense que les gens veulent surtout que tout le monde soit très homogène sur le lieu de travail. Même lorsque [les entreprises] valorisent la diversité, c'est dans le cadre de certains paramètres», nuance Michael J. Tews.

Comment élever sa voix?

Savoir quoi dire ou ne pas dire en évitant des retombées professionnelles devient souvent un exercice d'équilibriste. Dans les cas où la frontière entre expression privée et professionnelle est plus floue, cet équilibre peut être d'autant plus difficile à trouver, et dangereux, en témoigne le récent renvoi de l'humoriste Sébastien Thoen, licencié par Canal+ à la suite d'un sketch qui parodiait les discours d'extrême droite régulièrement tenus dans l'émission de CNews «L'Heure des pros».

Alors comment prévenir les préjudices à l'embauche ou à la promotion, tout en restant fidèle à son activisme? Dans la mesure où de nombreuses et nombreux recruteurs ont désormais pour réflexe de googler le nom des candidat·es sans se limiter à leur profil LinkedIn, l'un des premiers réflexes à avoir serait de veiller à régler les paramètres de confidentialité de ses profils sur les réseaux sociaux au niveau le plus élevé.

Dans le cas où vous souhaiteriez garder une visibilité et ne pas restreindre l'accès public à votre profil, plusieurs chercheurs et chercheuses conseillent de privilégier le partage de bonnes nouvelles face aux mauvaises.

Ariane Ollier-Malaterre rappelle quant à elle qu'il faut également garder en tête que les prises à parti vieillissent, plus ou moins bien: «Vos opinions politiques peuvent changer. Donc si vous partagez quelque chose qui est de tel ou tel côté aujourd'hui, et que votre position évolue par la suite, vous laissez des traces qui persisteront dans dix, quinze ou vingt ans.» L'histoire ne manque pas de vieux cadavres ressurgis du passé pour ruiner des carrières ou mettre à jour des contradictions embarrassantes.

Par revers, assumer son activisme sans auto-censure peut permettre de trouver une boîte qui corresponde à ses valeurs et favorise une entente sur le long terme, en évacuant la crainte du faux-pas périlleux.

L'usage d'un pseudonyme sur les réseaux sociaux est enfin l'une des solutions les plus susceptibles de ménager chèvre et chou, permettant de vivre son militantisme comme on l'entend tout en préservant sa vie professionnelle et ses obligations subséquentes. Souvent décrié comme étant un paravent pour les harceleurs ou les prêcheurs de haine, le pseudonymat ne permet certes pas d'échapper à la loi, mais protège d'éventuelles représailles professionnelles. S'il vous retire la gloire de vos saillies, il vous rendra au moins votre liberté d'expression.

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