Culture

«Grey's Anatomy», «This Is Us»... comment les séries parlent du Covid

Temps de lecture : 11 min

Après avoir touché les tournages et les dates de sortie, la pandémie s'immisce désormais dans nos fictions préférées.

Les masques en tissu s'immiscent jusque dans «This Is Us». | Capture d'écran via YouTube
Les masques en tissu s'immiscent jusque dans «This Is Us». | Capture d'écran via YouTube

Les séries de science-fiction et séries d'époque ont bien de la chance: elles peuvent encore avoir des intrigues 100% sans Covid-19. Pour toutes les autres, contourner notre affreuse réalité sanitaire s'avère de plus en plus compliqué un an après l'explosion de la pandémie. Et qu'on le veuille ou non, le virus s'immisce désormais dans nos fictions préférées.

Cet été, de nouvelles productions tournées à distance avec les moyens du bord ont fait le pari de raconter le moment présent: la très bonne Social Distance (Netflix), ou encore Love in the time of corona («L'amour au temps du corona», oui oui vous avez bien lu), diffusée sur Freeform. Mais il s'agissait surtout d'une expérimentation en temps réel, et d'un moyen pour les scénaristes et comédiens de se dégourdir le cerveau malgré le confinement.

Alors que les tournages ont désormais repris et que nos programmes habituels refont leur apparition, d'autres choix s'imposent: faut-il intégrer la pandémie aux intrigues de séries déjà existantes, ou continuer comme si de rien n'était?

La question s'est posée dès le printemps pour les équipes créatives: en mai, John Wells, showrunner de la série Shameless, censée se conclure en 2021, affirmait retravailler dans sa totalité la dernière saison, pour aborder la pandémie et son impact économique sur la famille Gallagher.

D'autres irréductibles optimistes refusent de laisser leur travail être pollué par la réalité: Ryan Murphy, par exemple, dit n'avoir aucune intention de produire un American Horror Story: Pandémie. Certains, enfin, ont décidé de remettre le problème à l'année prochaine: Grand Army, dont la première saison a débuté sur Netflix à la rentrée, conclut son intrigue en mars 2020, alors que la pandémie commence à peine à impacter les États-Unis. Pratique.

Le flashback, meilleur ami des séries

Tout le monde n'a pas eu le luxe d'attendre la saison prochaine. Bouleversées dans leur programmation, les chaînes ont été forcées de reporter leur rentrée automnale de quelques semaines –c'est la troisième fois de l'histoire que cela se produit, après une grève des scénaristes en 1988, et les attentats du 11-Septembre en 2001.

Mais les poids lourds comme Grey's Anatomy et This Is Us sont désormais de retour, et ils ont fait un choix: celui de s'emparer de l'actualité. «Être la plus grande série médicale et ne pas traiter du plus grand sujet médical de notre siècle aurait été irresponsable», affirmait ainsi Krista Vernoff, showrunneuse de Grey's Anatomy. Même si cela ne va pas sans difficultés ni maladresses.

De retour depuis le 10 novembre aux États-Unis et en France sur Canal+, This Is Us suit toujours les hauts et les bas de la famille Pearson à travers plusieurs époques. Dans un double épisode inaugurant la cinquième saison, le mélodrame familial de NBC situe son action à la fin du printemps 2020, alors que la population américaine est enfermée chez elle et qu'une vague de protestations antiracistes s'apprête à bouleverser le pays. Tandis que le reste des Pearson s'est confiné dans le chalet familial, Randall, en pleine crise existentielle, regarde la vidéo de la mort de George Floyd sur son téléphone portable. Pour beaucoup de ces séries, le mouvement Black Lives Matter est d'ailleurs indissociable de la pandémie, et l'on remarque sa présence aussi bien dans This Is Us que dans Social Distance ou The Good Doctor.

Pour This Is Us, qui jongle sans cesse entre différents moments de la vie des personnages, la pandémie s'avère au final relativement facile à gérer. Elle permet même d'accélérer certaines intrigues, comme la relation entre Kevin et Madison, qui ont décidé de se confiner ensemble et démarrent une relation de couple alors qu'ils se connaissent mal. Mais au-delà de l'utilisation (très ponctuelle) de masques, et des scènes passées en semi-confinement, pas grand-chose ne change: les Pearson nous font toujours autant pleurer, Milo Ventimiglia est toujours aussi sexy, et la série nous renvoie toujours, pour ce qui semble être la millionième fois, au soir de la naissance des triplés à la maternité.

Sa construction en flashbacks est en fait un atout indéniable pour la série, qui peut se montrer pertinente sur l'actualité du moment, tout en passant une bonne partie de chaque épisode à une époque où le Covid-19 n'existait pas. Une méthode également déployée par la nouvelle saison de Grey's Anatomy.

Les séries médicales en première ligne

S'il y a un sous-genre télévisuel qui devrait s'emparer naturellement du sujet, c'est bien celui des séries médicales. Grey's Anatomy et The Good Doctor, de retour à la télé depuis novembre, ont elles aussi décidé d'attraper le train Covid-19 en marche et explorent la pandémie du point de vue du corps médical, avec deux stratégies très différentes.

Grey's Anatomy était une des premières séries à interrompre sa production au début de la pandémie et avait vu sa saison 16 raccourcie de quelques épisodes. Diffusée depuis la mi-novembre sur ABC, la nouvelle saison fait un bond dans le temps de plusieurs mois, elle démarre au pic de la pandémie.

Pour rattraper le temps perdu (et nous offrir un répit avec des scènes sans masques ni gel hydroalcoolique), le double épisode alterne entre le temps présent et plusieurs flashbacks. Ces derniers permettent en fait d'intégrer des scènes tournées avant le confinement, qui devaient figurer dans la saison 16 mais avaient été coupées faute de temps.

On y découvre ainsi les conflits qui n'avaient pas pu être développés mais qui rythmeront les épisodes à venir, notamment une grave dispute entre Teddy et Owen. Preuve de ces circonstances exceptionnelles, la série marque aussi un grand coup avec le retour surprise de Patrick Dempsey, parti depuis six saisons: aux grands maux les grands remèdes.

Certains personnages sont uniquement filmés chez eux, en confinement.

Il faut l'avouer, dans ces deux premiers épisodes, Grey's Anatomy peine parfois à trouver ses marques, comme ses personnages principaux d'ailleurs. Alors que toutes les chirurgies ont été déprogrammées, nos héros doivent s'adapter à un nouveau quotidien, rythmé avant tout par le protocole sanitaire: prise de température, visières et surblouses, pénurie de masques… Certains personnages, comme Amelia, sont uniquement filmés chez eux, en confinement.

Quant au Covid-19, il est étrangement abstrait, la série choisissant au départ de ne montrer aucun patient atteint du virus. À la place, les blessés de la semaine sont deux adolescents, réunis malgré le confinement lors d'une fête qui a dégénéré.

Mais le plus gros impact narratif de la pandémie est encore à venir, puisque l'on apprend (attention spoiler) dans l'épisode suivant que Meredith, l'héroïne de la série, a elle-même contracté le Covid-19 après des semaines harassantes passées auprès de patients positifs. Une intrigue qui reflète malheureusement bien la réalité pour des milliers de médecins en première ligne depuis le début de la pandémie.

Les séries comme «Grey's Anatomy» ont un atout, les acteurs sont habitués à jouer avec un masque.

The Good Doctor, autre série d'ABC, a une approche radicalement différente. Le début de la saison 4 nous renvoie en février 2020, avec des médecins encore dubitatifs face à l'apparition de symptômes désormais bien familiers. Dans la séquence d'ouverture, une patiente se plaint de sa toux, la médecin lui répond qu'elle a sans doute une mauvaise grippe. Deux semaines plus tard, la patiente est intubée, elle finira par décéder.

Les deux premiers épisodes de la série nous font alors traverser, à travers de nombreuses ellipses et le cas particulier de trois patients, les longues semaines du printemps 2020. On voit le personnel médical affronter une vague incessante de tragédies, mais aussi la violence du retour chez soi après de longues journées de travail. Certains vivent dans leur garage pour ne pas contaminer leur partenaire, d'autres affrontent la discrimination des voisins qui refusent de prendre l'ascenseur avec eux. La série réussit à créer des images saisissantes, comme lorsque Claire se retrouve seule dans la pièce où sont entreposés tous les effets personnels des patients décédés depuis le début de la pandémie. Entre pédagogie, recul et émotion, la série relève étonnamment bien le défi.

Un choix risqué

Pourtant, ces choix scénaristiques n'ont pas fait que des heureux: le virus est déjà extrêmement présent dans nos vies, a-t-il vraiment besoin de contaminer nos séries préférées? Si cette stratégie paraît logique pour ces séries habituées à refléter les changements de la société, elle est aussi risquée, a fortiori pour des programmes qui servent bien souvent de soupape de décompression et d'échappatoire à leurs téléspectateurs.

Selon Lynn Spigel, professeure à l'université de Northwestern et autrice de plusieurs essais sur les multiples transformations de la télévision, «différents publics ont envie de choses différentes. Certains ressentent une vraie catharsis grâce à la puissance du mélodrame. Mais je pense [que parler de la pandémie] est une stratégie plus risquée, car ça ne va clairement pas aider le public à oublier l'existence du virus

Pour éviter l'overdose, The Good Doctor a trouvé une solution un peu maladroite. Dès le départ, les scénaristes ont annoncé qu'ils ne comptaient pas dédier la saison entière au Covid-19, et les deux premiers épisodes sont en fait des volets spéciaux, qui s'ouvrent sur une inscription sur fond noir «rendant hommage» au personnel en première ligne depuis le début de la pandémie.

À partir du troisième volet, changement d'ambiance radical. Dans une courte vidéo de préface, l'acteur principal Freddie Highmore explique que ce nouvel épisode représente «notre espoir pour le futur», dans lequel plus personne n'aura besoin de respecter les gestes barrières. Et paf, The Good Doctor revient à la normale. Enfin, plus ou moins: Richard Schiff, un des acteurs principaux, a récemment été hospitalisé après avoir contracté le virus, et sa compagne, qui joue aussi dans la série, est également malade, ce qui impactera sans doute les futurs épisodes.

Nouvelles méthodes de tournage

Malheureusement, dans la vraie vie, la pandémie est impossible à contourner, elle touche tous les aspects de la production. Les conditions de tournage, notamment, ont été fortement modifiées pour limiter les risques.

Dès l'été, les soap operas américains avaient dû trouver des solutions, comme mettre en place des mannequins ou faire venir les partenaires des acteurs pour des scènes de baiser. Désormais, les scènes de foule avec des dizaines de figurants ont disparu de l'écran, certains acteurs tournent leurs scènes séparément, tous les membres de la production sont testés régulièrement, et les plateaux sont beaucoup moins peuplés qu'il y a un an.

«Tout le monde sait que les acteurs ne peuvent pas être dans la même pièce. Les séries sont un peu obligées de jouer sur ça.»
Lynn Spigel, spécialiste

Niveau gestes barrières, les séries médicales ont au moins un atout par rapport aux autres: leurs personnages peuvent porter du matériel de protection sans que cela ne change quoi que ce soit à l'intrigue.

Dans Grey's Anatomy, les scènes au bloc opératoire ont toujours été cruciales, et les acteurs sont habitués à jouer avec un masque. Pour ses nouveaux épisodes, la production a cependant trouvé une parade efficace: les médecins sont affublés d'une combinaison intégrale avec un casque transparent, ce qui permet de voir leur visage en entier.

Les masques de Grey's Anatomy. | Capture d'écran via YouTube

Forcément, la technologie occupe aussi une place centrale dans ces nouveaux épisodes: Zoom, FaceTime, Skype ou encore SMS incrustés à l'écran permettent de créer du lien entre les personnages même lorsqu'ils ne peuvent pas être physiquement dans la même pièce. Dans plusieurs de ces séries, on assiste aussi à la recrudescence du split screen avec deux personnages séparés par une porte.

Comme l'explique Lynn Spigel, «tout le monde sait que les acteurs ne peuvent pas être dans la même pièce. Les séries sont un peu obligées de jouer sur ça, car ce qui se passe derrière la caméra est manifestement ce qui se passe aussi devant.»

Pour l'instant, les grosses productions comme This Is Us et Grey's Anatomy s'en sortent bien: avec quelques coupes et angles de caméra bien choisis, la différence se sent à peine. Et tant mieux, car ce chamboulement des méthodes de mise en scène risque de perdurer encore longtemps.

Split screen dans la saison 4 de The Good Doctor. | Capture d'écran via YouTube

Bouleversements culturels

Selon Lynn Spigel, jamais la télévision «n'a été impactée par un événement d'une telle ampleur, ni d'une telle durée», même si ce n'est pas la première fois que la pop culture est profondément bouleversée par une crise. Parmi d'autres grands événements traumatiques qui ont pu altérer la production télévisuelle, on compte notamment l'assassinat de JFK, dont la couverture intensive captivera l'Amérique pendant des jours, mais aussi les attentats du 11-Septembre.

Après ces derniers, le célèbre générique de Sex and the City, qui fait défiler les monuments les plus emblématiques de la ville de New York, doit être légèrement modifié pour ne plus montrer le World Trade Center. Idem pour Les Soprano, qui entame alors sa quatrième saison. C'est aussi au climat post-11-Septembre que l'on attribue le succès d'une série comme 24 heures chrono, diffusée dès novembre 2001, qui met en scène une cellule anti-terroriste et son agent adepte de la torture, l'indestructible Jack Bauer. La série culte de science-fiction Battlestar Galactica, créée par Ron Moore en 2004, peut quant à elle être lue comme une analogie des attentats et de la guerre en Irak qui en a découlé.

Le moins réaliste étant qu'aucun des personnages masqués n'a de buée sur ses lunettes.

Mais si le 11-Septembre a eu des conséquences mondiales, il reste circonscrit à une date et un lieu précis, ce qui le différencie de la pandémie de Covid-19, tentaculaire par définition et toujours en cours un an après ses débuts. Pour Lynn Spigel, les considérations éthiques sont aussi différentes cette fois-ci: «Avec le 11-Septembre, les réactions initiales étaient surtout liées à la question de la censure. On se demandait si un certain type d'humour était approprié, ou si l'on pouvait même montrer les Twin Towers.»

Autre changement de paradigme: l'affaire Weinstein, le mouvement #MeToo et leurs conséquences directes sur la culture. Les bouleversements ont lieu derrière la caméra, avec notamment l'embauche de coordinatrices d'intimité pour éviter les dérapages, mais aussi devant, avec l'apparition de nombreuses intrigues «Me Too» dans nos séries préférées. BoJack Horseman, Orange is the New Black, Younger, The Good Fight ou encore Grey's Anatomy (eh oui, encore elle) s'emparent du sujet avec des personnages, parfois sympathiques, qui se retrouvent accusés d'agression ou de harcèlement sexuel.

Et puis il y a les séries qui sont intégralement réécrites, comme The Morning Show, série phare d'Apple TV avec Jennifer Aniston, Reese Witherspoon et Steve Carell. Le programme raconte les coulisses d'une matinale de télé américaine, fortement inspirée par celle de NBC. Mais lorsque le présentateur vedette de la vraie matinale de NBC, Matt Lauer, est renvoyé à la suite d'accusations de harcèlement sexuel, les scénaristes modifient leur intrigue à la dernière minute –avec des résultats pour le moins mitigés.

Aujourd'hui, l'impact de #MeToo se fait encore sentir, ne serait-ce qu'à travers le nombre de projets sur le consentement et les agressions sexuelles qui continuent d'être produites: Unbelievable, I May Destroy You, ou plus récemment Grand Army, adaptée d'une pièce de théâtre datant de 2013.

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Alors que les circonstances n'ont jamais été aussi compliquées, les séries prouvent, encore une fois, leur remarquable capacité d'adaptation. Si l'on se fie aux exemples de This Is Us, The Good Doctor et Grey's Anatomy, l'avenir de la télé post-pandémie est sans doute en bonne voie, même si de nombreuses maladresses et frustrations sont forcément à prévoir. Le moins réaliste, dans tout ça, étant qu'aucun des personnages masqués n'a de buée sur ses lunettes.

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