Boire & manger / Culture

Le mot géorgien intraduisible qui décrit le fait de manger même quand on n'a plus faim

Temps de lecture : 2 min

Mais presque contre son gré: c'est la nourriture qui est trop bonne.

Selon le chef géorgien Meri Gubeladze, ce mot est utilisé «lorsque l'on n'avait pas prévu de manger autant, mais que l'on finit malencontreusement par le faire». | Stefan Vladimirov via Unsplash
Selon le chef géorgien Meri Gubeladze, ce mot est utilisé «lorsque l'on n'avait pas prévu de manger autant, mais que l'on finit malencontreusement par le faire». | Stefan Vladimirov via Unsplash

Qui n'a pas déjà continué à manger alors que son ventre était bien (trop) rempli? Pour décrire ce phénomène, les Géorgiens utilisent le terme «shemomechama», intraduisible en français. Selon le chef géorgien Meri Gubeladze, ce mot est utilisé «lorsque l'on n'avait pas prévu de manger autant, mais que l'on finit malencontreusement par le faire. Généralement, c'est lorsque quelque chose est si bon qu'il est difficile d'y résister. On accuse alors le plat (et non celle ou celui qui le mange) d'avoir si bon goût.»

D'après la cheffe Tekuna Gachechiladze, il s'agit d'une expérience particulièrement courante lors des banquets traditionnels géorgiens, les «supra», qui laissent défiler les spécialités culinaires les unes après les autres sur la table. Meri Gubeladze l'assure: malgré l'opulence de ces dîners, il est impossible de s'arrêter de manger, tant les plats sont bons.

Une particularité géorgienne

Darra Goldstein, autrice du livre The Georgian Feast, explique qu'il n'est pas étonnant que le terme shemomechama ait été développé en Géorgie. «La nourriture géorgienne a un aspect assez séduisant qui la rend irrésistible. À l'occasion d'un festin, lorsqu'il y a autant de plats différents sur la table, il est toujours tentant de manger un peu plus que ce dont on a besoin.» Elle rappelle que le mot shemomechama signale «une absence d'intention. C'est vraiment comme si nous étions contraints de manger un peu plus, même si nous n'en avions pas envie. Cela arrive, c'est tout.»

La gastronomie est souvent extrêmement liée à l'identité d'un pays et lui permet notamment de se distinguer. Il existe d'ailleurs une relation forte entre la conscience nationale géorgienne et les plats traditionnels de ce pays. «Les Russes, au contraire des précédents envahisseurs, partageaient la même religion que les Géorgiens. La foi n'était plus un élément distinctif entre “nous” (les Géorgiens) et “eux” (les Russes)», écrit l'anthropologue Florian Mühlfried. «La différence de la nation géorgienne devait par conséquent se manifester autrement: grâce à sa culture populaire. Le supra est alors devenu un symbole de cette différence culturelle» et une façon de se distinguer de la culture soviétique.

Kevin Tuite, anthropologue à l'Université de Montréal, s'est intéressé à la sémantique du terme shemomechama: «D'une certaine manière, le verbe “manger” (ou “chama”) devient passif, et le sujet évolue en un objet indirect: le repas a été mangé, et j'ai été impliqué dans l'action.»

Florian Mühlfried ajoute: «L'idée principale du mot réside dans le fait que le pouvoir d'action est accordé à l'objet, plutôt qu'au sujet. Il exprime l'idée d'être submergé. [...] Quelque chose s'empare de moi, et je deviens une victime. En cas de shemomechama, je suis victime d'une nourriture si goûteuse qu'elle est irrésistible.»

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