Ni flics, ni indics: journalistes
Les journalistes ne doivent pas se mettre dans une situation où ils doivent dénoncer des criminels pour rester dans la légalité.
- -
Comment expliquer à des citoyens peu au fait du monde des médias qu'un journaliste n'a pas à dévoiler ses sources, encore moins à prendre l'initiative de dénoncer des malfaiteurs, des malfaisants et autres criminels, fussent-ils des pédophiles?
C'est le débat suscité par l'émission de France 2 «Les Infiltrés», où des confrères qui cachaient leur identité de journaliste ont rencontré et interrogé des pédophiles qu'ils ont ensuite dénoncés à la police. L'intérêt et le mérite de l'émission ne sont pas en jeu et l'ensemble (une minutieuse enquête d'une année et un débat animé par David Pujadas) pourrait même être qualifié d'utile. Dans la tradition d'un grand service public.
La qualité de cette enquête rend notre argumentation plus difficile à faire partager. D'autant que l'article 434-1 du code pénal s'impose à tout citoyen. Il précise que «le fait, pour quiconque ayant connaissance d'un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45.000 euros d'amende».
Assistance à personne en danger
Les réactions des Français qui se sont exprimés dans les journaux ou les blogs sont quasiment unanimes. Résumons-les en deux phrases: «Aucune corporation ne bénéficie de cartes spéciales les plaçant au-dessus des lois.» Ou encore: «Les dénonciations portent un nom: assistance à personne en danger.»
Nous ne jugerons pas, ici, l'attitude des confrères qui, en conscience, se sont sentis moralement obligés de dénoncer des pédophiles qui allaient passer à l'acte. Nous aurions peut-être agi comme eux. Pris dans le feu de l'émotion, de l'écoeurement et de la révolte après un an d'enquête sur les réseaux de pédophiles, la réaction citoyenne est peut-être de ne pas rester un simple observateur de ces crimes.
Mais le débat ne porte pas, pour nous journalistes, sur la seule dénonciation. Nous savons que chaque situation est particulière et entraîne une réaction individuelle particulière qui dépend de la conscience de chacun. Il n'existe, sur un tel sujet, ni dogme ni tabou dans la profession mais des situations que l'on règle au cas par cas. Et chaque citoyen n'oublie pas, en effet, la loi de juin 1998 sur la protection des mineurs.
Ne pas se mettre dans une telle situation
Notre débat, à nous responsables d'une association intitulée «Reporters sans frontières», est de nous interroger sur ce qui a conduit nos confrères à agir ainsi, à se mettre dans une situation telle qu'ils ont dû, en conscience, dénoncer des pédophiles pour sauver des enfants.
La conscience du journaliste, ce n'est pas seulement de s'interroger sur la dénonciation éventuelle d'un crime putatif à seule fin de l'éviter. À ce compte, il faudrait dénoncer systématiquement et nommément, les esclavagistes d'enfants, les braqueurs de banques, les dealers de drogues dures, etc.
La conscience professionnelle du journaliste, c'est aussi et d'abord de ne pas se mettre, avec les moyens qu'utilise la police, dans des situations où il deviendra inévitablement un auxiliaire de celle-ci. C'est la manière de recueillir l'information qui a posé problème. Le journaliste doit se demander, en amont, avant de commencer son enquête, ce que pourront être les conséquences de cacher sa qualité de journaliste.
Pris au piège
Ce qui s'est produit avec «Les Infiltrés» était prévisible. Quand on a pour principale méthode de dissimuler son identité et son statut de journaliste, on n'est plus tout à fait un journaliste. On nous dira que c'est arrivé à tout grand reporter, ou à tout enquêteur qui fouille dans des lieux peu recommandables. Mais ce qui a pu se produire pour un confrère en difficulté sur le terrain ou pour déjouer les pièges et les obstacles de certaines mafias n'est pas admissible comme mode habituel d'investigation. Sauf à se retrouver dans la peau du policier avec les habits en moins.
Dans ce cas, ne nous y trompons pas, l'opinion aura vite fait de nous coller l'uniforme et nous serons pris à notre propre piège. C'est toute la profession que ces méthodes mettent en danger. Car si on ment en tant que journaliste, même pour une bonne cause, c'est un contrat de confiance que l'on brise. Le citoyen lui, n'a pas tous les codes, il ne saura pas deviner quand les journalistes disent vrai et quand ils mentent, et il aura tendance à ne plus jamais les croire. Certains n'attendent que cela. C'est donc bien la crédibilité d'une profession qui est en jeu.
Dominique Gerbaud
Président de Reporters sans frontières
Photo: Des photographes à Madrid en 2007, REUTERS/Susana Vera
Mis à jour le 10/04/2010 à 19h18













































Bien que je ne soies pas d'accord avec vous sur "l'intérêt et le mérite" de l'émission de France 2 "Les Infiltrés", je trouve que votre analyse de ce que devrait être l'attitude du journaliste en général, très pertinente : afin de ne pas être obligés de se comporter en flics, il leur faut éviter de se mettre dans la peau des flics dont le rôle est de piéger les délinquants. Et vous l'expliquez très bien : "Quand on a pour principale méthode de dissimuler son identité et son statut de journaliste, on n'est plus tout à fait un journaliste". Vous auriez pu tout aussi bien écrire : "on n'est plus un journaliste : on est un supplétif de la police."
Quant à votre dernier paragraphe où vous dites : "Le citoyen... aura tendance à ne plus jamais les croire", j'ai bien peur qu'une grande partie du mal ne soit déjà fait, le contrat ayant été brisé depuis que tant de journalistes se sont faits propagandistes.
Les critiques contre l'émission de France2 "Les Infiltrés" sont de deux ordres:
1/ Journalisme masqué
2/ Prévenir un crime annoncé
Dans les deux cas, elles semblent à la fois hypocrites et idéologiques.
Avancer masqué est parfois la seule façon d'enquêter, et a toujours été pratiqué, y compris aux US. Lorsque les sujets du reportage sont totalement dans la clandestinité et hors la loi, il n'y a guerre d'alternative.
Prévenir un crime annoncé est un devoir et une obligation y compris voir surtout pour un journaliste. Quelle crédibilité aurait un journaliste qui laisserait un meurtre avoir lieu pour ne pas "dénoncer" ses sources. Il ne serait qu'un complice passif et mériterait d'être jugé en tant que tel. Et c'est aussi le rôle du journaliste et de son bon sens de tirer le trait entre ce qui relève du délit et du crime, et de différencier le crime déjà commis de celui qui peut être évité.
La perte de crédibilité souvent avancée pour justifier un journalisme "neutre" vient pas de là. Elle vient surtout de la confusion permanente entre rapporteur de faits et commentateur, entre présentateur et éditorialiste et journaliste de terrain. Elle vient aussi de la défausse que beaucoup pratiquent sur les "experts" plutôt que que sur l'investigation.
Regardez une journée typique d'info: une note d'un correspondant local ou de l'AFP donne une dizaines de version différentes de la même info, la venue de professionnels de la profession d'experts pour commenter, de la reprise en boucle de statistiques ou de sondages non-décortiqués, le tout assaisonné de poncifs et d'idées toutes faites. Pas ou peu de mise en perspective, pas ou peu d'esprit critique. Sans compter les pressions commerciales sur l'information et le politiquement correct. C'est tou ça qui tue la crédibilité du journalisme, pas "Les Infiltrés"
Le truc: des journalistes cachent qu'ils sont journalistes et vont, en caméra cachée, traquer la vérité et interroger des pédophiles qu'ils dénoncent par la suite à la police, non sans le faire savoir urbi et orbi. Vous avez pigé le truc, oui ? moi ça me fait gerber. Autant le sujet de cette émission que l'attitude dans laquelle se sont fourvoyés les journaleux.
Des journalistes traquent la vérité en cachant ce qu'ils sont. Donc pour informer, ils travestissent à la base ce qu'ils sont, ils mentent; une vérité “fondée” sur un mensonge…. Pas joli, joli. Il paraît que c'est pour la bonne cause, pour que la vérité des témoignages soit plus vraie ! Passons. Ils font causer les pédophiles et ceux qu'ils ont dégotés sont des modèles dans le genre monstres de foire prêts à passer à l'attaque. Regardez notre reportage, vous serez horrifiés, choqués, outrés. Voyeurisme gratuit sans bouger du canapé. Passons, l'homme aime bien se vautrer devant l'inavouable, le pas beau, le scandaleux, il est ainsi fait. Aller à la rencontre de pédophiles, la belle affaire, elle fait recette la pédophilie en ce moment. Enfin, histoire de se dédouanner, de se racheter une virginité journalistique, sans doute, le bouquet: Ne vous affolez pas brave gens, nous avons dénoncé les monstres à la police… Le faire savoir ! Faute avouée, à moitié pardonnée… Ca, c'est de l'info ! Un journaliste qui ment, qui se prend pour un flic, qui joue l'indic et qui se fait de la pub ! Confusion des rôles, le journaliste se prend pour zorro. Et pourquoi pas juge tant qu'à faire.
Huit jours avant, une équipe de TF1 avait fait un reportage sur les trafics de drogue à Tremblay, juste avant sa diffusion, la police faisait une descente dans la cité, aussitôt, elle s'embrasait. Mais, on nous l'a assuré, personne n'avait été dénoncé…Alors que la police enquête comme elle a appris à le faire, soit, c'est son job. Mais qu'un journaliste utilise des méthodes de flics pour “informer”, non, il y a, comme qui dirait une coucougnette dans le pâté. Et tant pis pour les confrères, cela ne va pas être facile de dégainer sa carte de journaliste à l'avenir.
cordialement,
Je suis d'accord avec corto74: on ne peut que condamner l'attitude de journalistes qui enquêtent en caméra cachée pour ensuite aller dénoncer les criminels ! Ce n'est pas leur rôle ! Il faudrait mettre définitivement fin à cette pratique qui entretient l'ambiguïté: les journalistes ne sont pas des détectives privés! C'est vrai que la séparation entre journaliste et policiers peut paraître artificielle mais elle est utile à maintenir un certain ordre: les policiers arrêtent les malfrats, les journalistes relaient les informations sans pour autant dépasser la frontière entre information et dénonciation.
Cela pose certes un problème de morale mais à chacun son rôle. Par ailleurs, la solution a été pointée du doigt par Dominique Gerbaud: ne pas foncer tête baissée dans une enquête mais réfléchir aux situations désagréables dans lesquelles on risque de se trouver afin de pouvoir les éviter.
J'ajouterai que les caméras cachées posent elles-mêmes un problème d'ordre moral car on ne peut passer à côté de leur dimension "d'envahisseurs": Big Brother is watching us ?
Comme journaliste, je ne peux que souscrire à cette analyse, pertinente, et aux commentaires qui en découlent. Une précision toutefois : il ne faut confondre la non-dénonciation de crime et le secret des sources. En effet, un pédophile n'est pas une source, il est l'objet même de l'article. La source, ce serait un indicateur, quelqu'un de sa famille ou une victime qui accepterait de faire connaître le pédophile au journaliste. Cette personne-là aurait droit à la protection due au secret des sources. Le pédophile, en revanche, n'a pas à bénéficier de la part du journaliste de cette protection, car il n'est pas une source. Il n'y a donc aucune contradiction, ici, entre ces deux obligations qui s'imposent toutes deux au journaliste : dénoncer les crimes comme le lui impose le Code pénal, à l'instar de tout citoyen, et protéger ses sources comme le lui impose sa déontologie.
moi ce qui me fait gerber dans tous ça, c'est le sensationnel, mettre à la poubelle la "déontologie" du journaliste au profit du coup médiatique, celui qui rameutera.
que ce soit sur TF1 ou M6 plus rien ne m'étonne, mais sur une chaîne du service public, on est tombés bien bas Mesdames et Messieurs les Journalistes...
cela fait déjà longtemps que j'avais ma petite idée sur la dégringolade de ce métier, car quand un journaliste détient un scoop, il n'en a rien à faire, une fois le reportage fini des conséquences. Je pense notamment aux parents harcelés par des caméras ou des radios lorsqu'un de leurs enfants a été enlevé et tué. Vous avez déjà vu la planque dans les jardins avec des projecteurs partout. Pourquoi ? pour faire de l'audimat, parce que "c'est ce que les gens veulent". Ouais bof. Bien sûr n'importe quel parent sera d'accord d'arrêter les pédophiles et que tous les moyens sont bons. Ben moi, si j'avais été à leur place, je les aurais dénoncé mais je n'aurais pas diffuser le reportage, mais bon on ne peut pas demander aux journalistes d'être honnêtes, en tout cas plus aujourd'hui. Ce qui me fout encore plus la gerbe, c'est que travaillant dans un grand media public, demain matin il va falloir...les cotoyer.
La pédophilie, sujet brûlant...Essayons d'apporter quelques arguments utiles au débat...
D'abord féliciter ce journaliste qui attire l'attention sur l'ampleur du phénomène, et nous montre des policiers
qui n'arrivent pas à cacher la faiblesse de leurs effectifs...
Il est bien entendu que beaucoup d'enquêtes seraient impossibles si nos "Rouletabille" étaient obligés,
comme on dit dans la pub à la télé, d'avoir "journaliste" écrit en permanence sur le front !
Savoir, qu'en France il est, à ma connaissance, interdit aux policiers, contrairement aux USA,
de provoquer un délit , par exemple : policiers américains se faisant passer pour un client et abordent
une prostituée...puis l'emmènent au poste !
Un journaliste doit-il systématiquement dénoncer ?
Apparemment, non... et c'est ce qui provoque la colère de ses confrères, parce que cela met toute la profession
en danger...!
Comme je le disais au début, le sujet est de l'émission étant ce qui est actuellement considéré comme le pire de tous les crimes, prenons un autre exemple : un journaliste interroge un automobiliste qui se vante d'avoir déjà provoqué des accidents mortels et de continuer à faire des excès de vitesse et de conduire souvent ivre et sous cannabis...
Doit-il aussitôt se rendre au commisariat de police pour dénoncer cet intéressant personnage, avant qu'il ne commette d'autres dégâts ?
... si ce n'est 2 interrogations :
- quid du droit à l'image. Après tout, quand un journaliste se veut père la morale, il doit aller jusqu'au bout non ?
- quid de l'enrichissement personnel pour participation et favorisation d'un crime ?