Société

Noël est sauvé, mais à quoi ressemblera-t-il?

Temps de lecture : 7 min

Dans le contexte épidémique singulier que nous traversons, comment allons-nous négocier avec les traditions pour célébrer les fêtes de fin d'année?

Avec le Covid-19, il faut repenser notre manière de fêter Noël. | Joel Saget / AFP
Avec le Covid-19, il faut repenser notre manière de fêter Noël. | Joel Saget / AFP

Depuis octobre, une expression résonne dans les discours politiques et populaires: «Il faut sauver Noël.» Pourquoi cette crispation autour d'une fête souvent perçue comme stressante, déprimante et source de conflits et d'obligations? Pourquoi cette insistance alors que nous vivons une crise sanitaire inédite et somme toute incompatible avec les habituelles célébrations?

«Sauver Noël plutôt que sauver les gens, c'est étrange», glisse Dominique Costagliola lorsqu'on lui présente ce sujet. L'épidémiologiste, directrice de recherches à l'Inserm, sait que cette année «nous ne pourrons pas fêter Noël comme d'habitude».

Elle-même prévoit des ajustements par rapport aux années précédentes: «Chaque année, nous faisons un repas de Noël avec mes frères, leurs épouses et mes neveux et nièces. À ce jour, je ne suis pas sûre que l'on puisse le faire tous ensemble. Brasser les générations et notamment les plus âgées qui voient peu de monde et qui sont plus fragiles avec les plus jeunes qui sont potentiellement plus en contact avec le virus est problématique. Ce serait très difficile pour eux d'être ceux qui nous auraient transmis l'infection.»

Un Noël déconfiné, malgré l'incertitude

Malgré les annonces de relâchement progressif du confinement le mardi 24 novembre par Emmanuel Macron, nous restons dans une zone d'incertitude en partie liée au fait que si nous savons que le Covid-19 circule toujours, le suivi de sa circulation a été perturbé par l'arrivée des tests antigéniques.

«Nous ne savons pas exactement combien de ces tests ont été faits, déplore Dominique Costagliola. On ne peut pas reconstituer précisément le taux de positivité. Il est donc difficile d'interpréter les données actuelles et de dire à quelle vitesse la circulation décroît et donc de savoir si au 15 décembre on aura atteint le seuil des 5.000 contaminations par jour.»

Si la petite phrase du professeur Rémi Salomon, président de la commission médicale d'établissement de l'AP-HP, sur la bûche de Noël mangée par papi et mamie dans la cuisine a fait sourire ou grincer des dents, il semble à ce jour évident que les repas festifs partagés en famille élargie ne pourront avoir lieu cette année.

«J'espère que le gouvernement profitera du temps restant jusqu'à Noël pour s'organiser moins mal qu'il ne l'a fait jusqu'à présent.»
Dominique Costagliola, épidémiologiste

«Nous sommes dans une zone d'incertitude et il est difficile de prendre des décisions dans ce contexte, note Dominique Costagliola. Reste que nous savons que beaucoup de contaminations ont lieu dans le cadre de repas familiaux et professionnels. Il faudra donc nécessairement prendre des précautions à Noël.»

Elle espère que d'ici là, la stratégie du «dépister, tracer, isoler» –qui a été jusque-là avant tout du «tester, tester, tester»– puisse être mise en pratique avec des solutions locales et adaptées aux différents territoires. «J'espère que le gouvernement profitera du temps restant jusqu'à Noël pour s'organiser moins mal qu'il ne l'a fait jusqu'à présent et accompagner les gens pour trouver des solutions d'isolement tenables et proposer des recommandations tenables pour les fêtes.»

Qui participera au repas de Noël? | Alain Jocard / AFP

Un Noël plus attendu que jamais?

Si Emmanuel Macron a, le 24 novembre, prévenu qu'il souhaitait rendre l'isolement plus contraignant et plus accompagné, nous ne disposons pas encore de consignes quant au nombre de personnes participant aux réunions de famille (par exemple, au Québec, les festivités seront limitées à dix personnes).

«Ne pas fêter Noël en famille me manquerait terriblement. Noël, c'est la famille au sens large.»
Benoît, 28 ans

Aujourd'hui, la population française semble prête à faire quelques concessions pour les fêtes. Selon un sondage OpinionWay pour Proximis, ils sont trois sur quatre (73%) à avoir déjà prévu de fréquenter moins de personnes à Noël, et un Français sur deux (53%) affirme que Noël ne se fera pas en famille par peur de la contamination. Reste que ce type de décision ne sera pas facile à prendre, qui plus est dans une période difficile où nous avons été privés de liens sociaux et de contacts humains.

«Ne pas fêter Noël en famille me manquerait terriblement, témoigne Benoît, 28 ans. Noël, c'est la famille au sens large. La réunion des gens que l'on aime. Noël, c'est les repas de quatre heures, les chansons traditionnelles et les décorations. C'est une bulle de bonheur dans un quotidien morose et répétitif. C'est se réveiller le matin pour trouver sous le sapin des cadeaux, peu importe le prix. C'est avoir l'émerveillement de nos 5 ans encore une fois. C'est rentrer chez mes parents et aller à la messe dans une église rurale minuscule où je trouve tous les gens que je connais depuis toujours.»

«Après ces mois de pandémie, beaucoup se sont dit que Noël allait être un moment de retour à l'effervescence collective.»
Éric Remy, professeur des universités

Comme l'explique Éric Remy, professeur des universités en sciences de gestion à l'université Toulouse III-Paul Sabatier, «Noël cristallise beaucoup d'attentes. C'est un rite de saisonnalité et de renouvellement important dans notre calendrier collectif commun. Il se situe à l'interface de l'économique, du social et de spirituel. Après ces mois de pandémie, beaucoup se sont dit que Noël allait être un moment de retour à l'effervescence collective.»

Retrouvailles familiales

En se référant à la théorie de la gestion de la terreur, Éric Remy explique que la confrontation à la maladie et à la mort associée à une rupture des liens sociaux aura tendance à «créer un repli sur des valeurs qui avaient cours auparavant tout en accentuant une envie de consommer».

Autant dire que, cette année, Noël, tant dans sa conception familiale que marchande, apparaît comme une forme de nécessité en termes de bien-être psychologique collectif.

«Pour moi, Noël a échappé au christianisme, c'est devenu une fête à disposition de tout le monde.»
Olivier Bauer, professeur ordinaire

Olivier Bauer, professeur ordinaire à la faculté de théologie et de sciences des religions à l'université de Lausanne, se rend à l'évidence: «Pour moi, Noël a échappé au christianisme, c'est devenu une fête à disposition de tout le monde, chacun y investit ce qu'il veut. À l'instar du Thanksgiving américain, c'est avant tout une fête familiale.»

Il ajoute: «Pour moi, il y a une légitimité de la part des autorités à permettre ces réunions, ce sont des moments importants pour se retrouver. Reste que l'on peut considérer que contribuer à sauver des vies en s'abstenant de voir sa famille peut être la plus belle manière de fêter Noël.»

Quid de l'esprit de Noël, des cadeaux, des invités?

Dans ce contexte indécis, qu'aurons-nous à notre disposition pour fêter Noël? «Le temps de préparation aux festivités est important, signale Éric Remy. Nous nous immergeons progressivement dans l'esprit de Noël grâce notamment aux décorations dans les rues et chez les commerçants et aux différents préparatifs sapin, calendrier de l'Avent, etc.»

En ce sens, la réouverture des commerces ainsi que la possibilité de se déplacer pendant trois heures dans un rayon de 20 kilomètres participera de l'immersion dans la magie des fêtes –tout autant que les films et téléfilms de Noël déjà diffusés sur les grandes chaînes de télévision ainsi que sur les plateformes de streaming depuis quelques semaines déjà.

Le budget moyen prévu est en nette progression, atteignant 603 euros.
Selon une étude CSA Research

Si les Français sont 45% à redouter de faire leurs courses en magasins du fait du risque sanitaire, ils pourront conjuguer achats in situ et achats en ligne pour préparer les fêtes comme il se doit. Et ils sont prêts à dépenser: selon une étude CSA Research pour Cofidis et le site de e-commerce Rakuten, cette année le budget moyen prévu (cadeaux, repas, tenue, etc.) est en nette progression, de 54 euros, par rapport à 2019, atteignant 603 euros.

«Noël est un moment où l'on dépense toujours énormément, commente Éric Remy. C'est une forme de potlatch, tout se fait dans l'excès. Noël, c'est la dépense et la mise en spectacle de la dépense. On dit parfois que le religieux est profané dans le marchand, mais dans le marchand se refonde une certaine sacralité», explique-t-il.

Si la préparation pourra se faire presque comme d'habitude, reste à savoir comment se déroulera la fête. Le couvre-feu devrait être levé les 24 et 31 décembre, ce qui permettra de réveillonner hors de chez soi au-delà de 21 heures. Mais, entre restrictions imposées et décisions personnelles, le doute persiste sur les modalités de la fête.

«Le choix des participants risque d'être compliqué.»
Éric Remy, professeur des universités

«Qu'est-ce qui va prévaloir, la famille ou la société de consommation? s'interroge Éric Remy. Si les réunions doivent se faire en comité restreint, il va falloir repenser les frontières de la famille. Le choix des participants risque d'être compliqué. Nous allons vraisemblablement assister à une réappropriation ou à des innovations dans le rite, tout en gérant des problématiques dans le rite traditionnel.»

«Sauf fin du monde, Noël aura bien lieu cette année», s'amuse Olivier Bauer. Reste à savoir comment nous le réinvestirons et si papi et mamie préfèreront le passer dans la cuisine ou devant Skype.

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