Santé

Voitures, musique, travaux... On n'en peut plus de ce bruit constant

Temps de lecture : 7 min

La diminution drastique des nuisances sonores est devenue un enjeu de société pour de nombreux Français.

«Le bruit est une pollution, au même titre que celle que l'on retrouve dans l'atmosphère.» | Ivana Cajina via Unsplash
«Le bruit est une pollution, au même titre que celle que l'on retrouve dans l'atmosphère.» | Ivana Cajina via Unsplash

L'événement s'est produit il y a vingt ans, mais David Le Breton garde encore parfaitement en mémoire ce jour où tout a basculé: cet après-midi passé au sein de son appartement strasbourgeois, dans une ambiance studieuse mais quelque peu perturbée par différents bruits. Certains viennent du dessus, provoqués par des colocataires en train d'écouter de la techno à plein volume. D'autres, du dessous, où un gamin laissé seul pour la journée fait cracher les grands classiques de Johnny Halliday à travers les baffles de la chaîne hi-fi.

De cette expérience, qui lui donne l'impression d'être expulsé de son intériorité, David Le Breton finira par écrire un livre, Du silence, où il s'interroge sur la nécessité du silence dans nos sociétés. Il dresse un constat: «Le bruit ne cesse d'être de plus en plus nuisible. Le parc automobile est de plus en plus grand, les places des grandes villes accueillent différents musiciens de rue, les bars font résonner la musique bien au-delà de leurs murs... Tout cela fait que l'on a l'impression d'être dans un brouhaha permanent. Voilà pourquoi il est essentiel de réhabiliter le silence au sein de notre quotidien.»

Le bruit des villes

L'anthropologue français est loin d'être le seul à nourrir cette ambition. Ces dernières années, hormis dans la rue, le silence est partout. Des associations (Acoucité, La semaine du son, Bruitparif, etc.) militent pour la diminution des deux roues motorisés en ville, d'autres proposent des retraites à la montagne en quête de tranquillité, tandis que des auteurs envahissent les librairies avec une flopée d'ouvrages consacrés au silence, ses effets bénéfiques, sa nature régénératrice et les instants paisibles qu'il promet.

C'est le cas, par exemple, de Michel Le Van Quyen, auteur de Cerveau et silence et spécialiste en la matière. Pour lui, c'est une certitude, le silence est «un antidépresseur naturel», une régénération du cerveau qui permet de recréer un équilibre, de se couper du brouhaha des villes et donc de favoriser le bien-être. Il précise: «Il existe au moins deux formes de silence. Le silence extérieur, que l'on recherche en réaction aux nuisances sonores et le silence intérieur, qui nous sert d'antidote à même de réguler les émotions et la suractivité du cerveau.»

Le problème, c'est que ces instants de quiétude semblent être de plus en plus difficiles à trouver. En 2010, déjà, 54% des Français déclaraient que les bruits des transports étaient la principale source de nuisance, tandis que, selon une enquête Ifop réalisée en 2016, 9 Français sur 10 estimaient que le bruit était devenu un enjeu de société. Aujourd'hui, c'est un rapport du ministère de la Transition écologique qui affirme que, «dans les agglomérations de plus de 100.000 habitants, 22 millions d'habitants sont exposés au bruit routier, soit 42% (de jour) et 27% (de nuit) de la population de ces territoires».

Population exposée au bruit de jour dans les agglomérations de plus de 100.000 habitants. | MTE/DGPR, traitement SDES, 2019

À Paris, l'existence d'une association telle que Ras le scoot suffit à attester de ce ras-le-bol généralisé: «Les deux roues, on les entend constamment, et cela contribue à un stress global, estime Franck-Olivier Torro, son porte-parole. On milite donc pour une réduction de la vitesse à 30 km/h dans toutes les rues de Paris, pour que les deux roues soient davantage contrôlés, surtout par rapport à ces pots d'échappement bruyants qu'ils peuvent se procurer facilement, pour que les livraisons se fassent à vélo ou encore pour que le stationnement devienne payant pour les deux roues. D'autant que, depuis le premier confinement, on a bien compris que la vie en ville était plus agréable lorsqu'elle se déroule dans le calme.»

Si Franck-Olivier Torro sait bien que Paris ne pourra pas renouer avec la tranquillité ressentie en avril dernier, période au cours de laquelle le trafic automobile a chuté de 75%, soit six décibels en moins et des émissions sonores réduites jusqu'à 68%, il reste persuadé qu'une diminution du bruit des transports est facile à mettre en place. Surtout, il est convaincu que Paris doit montrer l'exemple: «Si on peut le faire dans la capitale, c'est que tout le monde peut. Ça encouragera les autres villes à suivre le mouvement.»

«C'est un sens qui est toujours actif, y compris la nuit, un peu comme s'il se voulait être une sorte de système d'alarme pour le cerveau.»
Michel Le Van Quyen, auteur de Cerveau et silence



«Il faut bien préciser que l'oreille n'a pas de paupières, poursuit Michel Le Van Quyen. C'est un sens qui est toujours actif, y compris la nuit, un peu comme s'il se voulait être une sorte de système d'alarme pour le cerveau. D'où le fait qu'un coup de klaxon puisse générer du stress. On a d'ailleurs pu constater que les bruits imprévisibles, ou stridents, génèrent une augmentation de cortisones et d'hormones, ce qui entraîne différents problèmes: du stress, de l'anxiété, l'augmentation de la pression artérielle, un sentiment d'oppression, des troubles du sommeil, voire même des problèmes cardio-vasculaires.»

Sur sa lancée, Michel Le Van Quyen l'affirme: «Le bruit est une pollution, au même titre que celle que l'on retrouve dans l'atmosphère, provoquant la disparition de 10.000 personnes par an en Europe. Le problème, c'est que c'est une mort à petit feu, on s'en rend compte souvent trop tard. Surtout, on ne va jamais encourager quelqu'un à se couper de l'animation des villes. Socialement, ce n'est pas bien vu de se mettre en retrait de la société.»

Se couper de la société

Depuis quelques années, pourtant, une tendance se dégage: celles des «stages zen», qui promettent de réintégrer le silence dans le quotidien, prônant un retour à l'essentiel, au plus proche de la nature. Jeanne Dujardin est une adepte de ces retraites spirituelles. Après avoir fait la découverte du silence à travers différents stages, notamment un d'une dizaine de jours en Inde, cette Française a décidé de créer Silence, il y a deux ans et demi: une société encourageant les participants à découvrir les bienfaits de ces «moments suspendus», sorte d'espaces et d'expériences humaines où se mêlent sophrologie, ostéopathie, yoga, massage et gestion du stress.

Le silence entre donc dans un mouvement plus large, dans cette prise de conscience globale quant à la nécessité de prendre soin de son corps, de son esprit. Si bien que certains comités d'entreprise prennent aujourd'hui en charge des activités de type «séjour bien-être». Jeanne Dujardin parle de son projet comme d'un «véritable succès», bien consciente du «besoin grandissant chez les gens de connaître des techniques de bien-être. Après tout, le silence est une ressource, comme l'air que nous respirons ou l'eau que nous ­buvons. On l'a à notre disposition.»

«Non, le silence n'est pas accessible à tous.»
David Le Breton, anthropologue

Deux problématiques s'imposent toutefois: le silence est-il accessible à tous et en toutes circonstances? Quand Jeanne Dujardin, dont les séjours de trois jours coûtent en moyenne 620 euros, affirme toucher différentes classes sociales et différentes catégories d'âge, David Le Breton nuance, précisant qu'il faut tout de même des moyens pour se payer ce genre de stages, «ne serait-ce que pour s'arrêter de travailler pendant une semaine. Indirectement, cela a tendance à renforcer encore davantage la fracture sociale. Car, non, le silence n'est pas accessible à tous. Des études montrent d'ailleurs que les enfants vivant dans des tours, dans une proximité étroite avec les voisins, ont plus de possibilités de souffrir d'un manque de concentration à cause du bruit. Ce qui influe sur leur niveau scolaire et leurs possibilités pour l'avenir.»

Deuxième problématique: l'absence de sons ne peut-elle pas devenir un problème chez ceux qui sont effrayés à l'idée de se retrouver seuls avec eux-mêmes? «C'est vrai qu'il y a un côté dénouement dans la découverte du silence, confirme Jeanne Dujardin. Ça vient clarifier une vision de vie, et cela nécessite d'être appréhendé.»

Sound of silence

En musique, ces dix dernières années, une nouvelle génération d'artistes habitués à la soustraction, à ces mélodies réduites au minimum, semble avoir fini par toucher le cœur du grand public. Ils s'appellent Max Richter, Peter Broderick, Jóhann Jóhannsson, Nils Frahm, voire même James Blake, et tous développent une musique suggestive, attirée par la contemplation. Parmi eux, il y a également Ólafur Arnalds, dont le dernier album (justement titré Some Kind Of Peace) vient de paraître, toujours obnubilé par ces instants laconiques, le retrait sur soi et le refus de se mêler au quotidien de ceux qui ont la fureur de vivre.

«Le silence en musique est plus important qu'on ne le pense. 50% de la création se joue entre deux notes, dans ce moment où un espace se crée et permet d'entendre la note suivante différemment. C'est le silence qui permet cette respiration, et favorise l'immersion. On comprend alors qu'il n'est pas nécessaire de surcharger les mélodies, il suffit de trouver la bonne note, celle capable de générer des émotions, des paysages mentaux.»

Si elles ne peuvent être rapprochées des démarches propres à la musique méditative, les mélodies d'Ólafur Arnalds et des artistes précités, avec lesquels l'Islandais reconnaît une évidente filiation, semblent être pleinement conscientes de l'urgence du monde alentour et favorisent l'apaisement, l'accalmie. «Je pratique moi aussi des moments silencieux, et je pense que le fait de vivre dans un pays aussi calme que l'Islande permet de composer ce genre de mélodies. Ça participe à une volonté de vivre dans des sociétés plus apaisantes, au rythme moins intense, comme l'année 2020 a pu nous le montrer avec la crise du Covid-19», précise Ólafur Arnalds.

C'est bien là tout le problème, maintenant que ce deuxième confinement semble derrière nous: est-il réellement possible de faire perdurer cette délectation du silence, de continuer à entendre le chant des oiseaux ou le bruit des arbres en ville? À l'évidence non, mais Michel Le Van Quyen nourrit tout de même l'espoir de voir surgir dans les métropoles «des endroits dédiés au silence qui ne soient rattachés à une religion. Le corps et l'esprit ont besoin de se reposer. Ce n'est pas nécessairement très long, on sait que quelques minutes de silence suffisent à ralentir la respiration et le rythme cardiaque.»

Et David Le Breton de conclure: «Notons que le bruit fait entrave à la vie collective et au désir d'être ensemble. D'un point de vue linguistique, c'est ce qui empêche la communication.»

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