Sciences

On sait enfin à quoi ressemblait l'anus des dinosaures

Temps de lecture : 7 min

Il est rare de pouvoir observer quelque chose de mou et charnu sur ces animaux disparus il y a 66 millions d'années.

Modèle de psittacosaure, vue latérale. | Robert Nicholls via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr
Modèle de psittacosaure, vue latérale. | Robert Nicholls via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr

C'est quelque chose que j'ai envie de savoir depuis le début de ma carrière de journaliste spécialiste en paléontologie: à quoi pouvait donc ressembler un anus de dinosaure? Lorsque j'ai écrit mon livre My Beloved Brontosaurus [«Mon brontosaure bien-aimé»], consacré à la biologie des dinosaures, il m'a fallu beaucoup d'imagination pour décrire ce à quoi pouvait ressembler un popotin du Jurassique (dans le chapitre sur la reproduction), puisque l'on n'en avait encore jamais retrouvé à l'époque. D'ailleurs, les maquettes et les sculptures de dinosaures font généralement l'impasse sur le sujet, à tel point que l'on peut se laisser aller à penser que ces redoutables lézards devaient être en proie à d'horribles constipations.

Désormais, je peux enfin m'en faire une idée plus claire, grâce au fossile d'un dinosaure à corne baptisé Psittacosaurus (psittacosaure), décrit dans une étude publiée en ligne à la fin du mois d'octobre. Ce dinosaure, qui vivait il y a plus de 100 millions d'années dans ce qui est aujourd'hui le nord-est de la Chine, était une étrange petite créature. Bien que cousin du tricératops, il était de la taille d'un labrador, marchait sur deux pattes et était doté d'un bec rappelant celui des perroquets, d'une corne évasée sur chaque joue et d'une touffe de poils ressemblant à des plumes sur la queue. Nous savons aussi désormais qu'il possédait un anus semblable à celui des crocodiles.

Il est rare de pouvoir observer quelque chose de mou et charnu sur un dinosaure. Nous avons appris ce que nous savons sur le psittacosaure de la même manière qu'avec la plupart des autres dinosaures: en observant ses os. Les parties durables du squelette sont beaucoup plus susceptibles que la peau et les organes de supporter le processus de fossilisation, qui implique l'enfouissement et le remplacement au moins partiel des tissus d'origine.

Le plus souvent, après la mort d'un dinosaure, tous les tissus mous se décomposent. Cependant, il arrive que les paléontologues découvrent des dinosaures «momifiés» sur lesquels les restes des parties molles ont été préservés, soit sous forme d'empreintes, soit sous forme de fragments géologiquement modifiés des chairs originales. Il n'existe pas de moyen particulier d'avoir un dinosaure parfaitement conservé. Cela arrive parfois lorsqu'un individu s'est retrouvé rapidement enterré dans de la cendre ou que son cadavre a pu sécher à l'air libre durant un certain temps.

Le fait est que les experts ont pu découvrir plusieurs psittacosaures dont les tissus mous avaient été préservés. La fossilisation de certains de ces spécimens a été si parfaite qu'il a même été possible de savoir de quelle couleur étaient ces dinosaures, à savoir brun sur le dessus et d'une couleur plus claire sur le ventre. Le fossile décrit récemment est l'un des plus détaillés qui ait été trouvés. Il comprend des morceaux de peau, des écailles, ainsi que les poils ornementaux de la queue. Toutefois, l'aspect le plus remarquable est sans nul doute la partie charnue située entre les hanches et la base de la queue. Ses fesses, quoi.

Un même orifice pour se reproduire, uriner et déféquer

Lire la description formelle d'un trou de balle dans un article scientifique n'ayant pas encore été évalué par des pairs me pousse à éprouver une certaine sympathie pour ce dinosaure qui ne s'attendait sans doute pas à voir son derrière analysé de manière si officielle et technique plus de 100 millions d'années après sa mort. Sur le fossile, juste sous la queue, le trou en question apparaît sous la forme d'une «zone ovoïde noirâtre et marbrée», comme l'ont écrit les paléontologues (l'image se trouve à la page 4 du pdf, que vous trouverez à cette adresse). À l'œil nu, cela ressemble à une série de bandes sombres superposées entre la base de la queue et l'os de la hanche, formant une tache clairement distincte de la peau qui l'entoure.

D'après l'article, ces bandes signifient que les psittacosaures étaient dotés de ce que l'on appelle un «cloaque». Il s'agit d'un type de tuyauterie relativement différent de celui que nous autres, mammifères, possédons. Dans le film Sans Sarah, rien ne va!, l'un des personnages parle d'un «terrain de jeux situé à côté d'une bouche d'égout» pour évoquer la proximité de nos organes sexuels et de notre anus. Pourtant, nous sommes mal placés pour nous plaindre par rapport aux animaux qui possèdent un cloaque. En effet, ce seul orifice –dont le nom même vient du latin cloaca, qui signifie «égout»– leur sert à la fois à se reproduire, à uriner et à déféquer (une chose qu'il serait peut-être bon de vous rappeler si vous êtes adepte de littérature érotique à base de dinosaures).

Psittacosaurus mongoliensis. | Nobu Tamura via Wikimedia Commons

En elle-même, la preuve que des dinosaures non aviaires avaient des cloaques n'est pas vraiment un choc. Il est toujours possible qu'un prochain article rédigé par d'autres spécialistes interprète le fossile différemment. Mais en l'occurrence, l'emplacement, la couleur et les plis de la peau semblent bien concorder avec ce que les experts imaginaient depuis déjà assez longtemps. Après tout, les dinosaures d'aujourd'hui –les oiseaux!– possèdent un cloaque. Les cloaques des oiseaux sont de forme ronde ou carrée et habituellement couverts de plumes, mais si vous avez déjà pu voir une autruche déféquer, par exemple, vous avez pu vous demander ce vous étiez en train d'observer.

Les crocodiles et les alligators, qui sont les animaux d'aujourd'hui qui se rapprochent le plus des dinosaures, possèdent eux-mêmes un cloaque, qui est une fente horizontale. Conformément à une forme de logique dite des «clades d'inférence justifiée» (extant phylogenetic bracketing en anglais), le fait que les oiseaux et les crocodiles aient un cloaque laisse penser qu'il s'agit d'un trait remontant au dernier ancêtre commun des deux groupes (en l'occurrence, une créature baptisée archosaure, qui aurait pu ressembler à une sorte de crocodile croisé avec un lévrier) et que ce trait serait normalement présent chez toutes les espèces éteintes qui se trouveraient entre ces deux jalons. Cela fait donc un moment que l'on se dit qu'un derrière de dinosaure devait ressembler à un derrière d'oiseau ou de crocodile.

Une grande partie de leur biologie reste aujourd'hui inconnue

Bien entendu, rien ne vaut les preuves concrètes. Avoir un véritable cloaque de dinosaure fossilisé à étudier, c'est un peu comme obtenir enfin le poney dont vous aviez toujours rêvé pour votre anniversaire. L'objectif premier de la paléontologie est de se représenter des organismes tels qu'ils étaient à leur apogée. Cela implique de s'appuyer sur ce que nous savons des animaux modernes, de le comparer aux informations dont nous disposons jusqu'ici au sujet des dinosaures et des autres espèces éteintes qui leur sont apparentées, de faire une foule d'hypothèses au sujet de ce à quoi pouvait ressembler telle ou telle caractéristique sur un dinosaure et puis de comparer tout cela avec ce que l'on a la chance de trouver dans le sol.

Ce nouveau fossile nous dit non seulement que nous avions sans doute raison de penser que les dinosaures avaient des cloaques, mais aussi que ces espèces avaient un cloaque qui ressemblait particulièrement à celui des crocodiles. Bien que les organes situés derrière le cloaque n'aient pas été préservés (le pénis dans cette configuration –je le signale afin que vous puissiez bien visualiser la chose– s'étire à l'extérieur du cloaque durant le coït), ce fossile nous permet d'imaginer que ces dinosaures ont pu aussi avoir des organes génitaux semblables à ceux des crocodiles. Chez les crocodiles, le clitoris de la femelle est si gros et prononcé qu'il peut facilement être confondu avec un pénis de mâle.

Le cloaque de dinosaure montre à quel point il reste dans ce monde une multitude d'autres détails passionnants à découvrir.

Trouver des organes génitaux permettrait de résoudre certains des plus grands mystères qui entourent les dinosaures. Notamment, les paléontologues se demandent encore comment les dinosaures pouvaient pratiquer le coït avec ces grandes queues épaisses qui devaient se mettre en travers du chemin. Devaient-ils se contorsionner et se mettre dans des positions impossibles pour aligner leurs derrières ou bien est-ce que les mâles étaient dotés de l'équipement nécessaire pour combler l'espace les séparant?

Ainsi, mieux connaître l'appareil reproducteur des dinosaures pourrait permettre de mieux comprendre les diverses traces laissées par eux. Les paléontologues ont déjà rapporté plusieurs cas d'urolites, c'est-à-dire des fossiles d'urine, ainsi que des centaines et des centaines de coprolites, autrement dit des fossiles de crottes. L'un de ces fossiles –un beau caca plein d'os attribué à un tyrannosaure– semble avoir effectué rapidement son trajet dans le système digestif.

Avoir un fossile de système extracteur à analyser pourrait nous permettre de savoir si un trajet rapide entre la bouche et le cloaque était normal pour les dinosaures ou si cela indiquait que le terrible T-rex souffrait, au contraire, d'une sorte de diarrhée. J'ai l'air de plaisanter, mais il est vrai qu'il suffirait seulement d'un peu plus d'informations sur ces organes pour mieux comprendre la physiologie de ces créatures qui vivaient il y a très, très longtemps.

C'est la raison pour laquelle j'ai partagé avec toutes les personnes que je connais la figure 1 de l'article (toujours à la page 4 du PDF), sur laquelle le cloaque apparaît (ce n'était pas seulement en raison de l'information qu'il présentait ou parce que la nouvelle était insolite). Le cloaque de dinosaure montre bien de quelle manière la fossilisation repose sur le hasard et à quel point il reste dans ce monde une multitude d'autres détails passionnants à découvrir.

En dépit de toutes les images de synthèse, de tous les jouets et même de toute l'imagerie érotique qui entoure les dinosaures, une grande partie de leur biologie fondamentale (de la température de leurs corps à leurs différences anatomiques sexuelles en passant par le son de leurs cris) nous reste aujourd'hui inconnue. Tous les ans, il semble que l'on découvre un nouveau fossile, unique en son genre, qui nous donne de toutes nouvelles informations sur les dinosaures. Même les espèces familières peuvent réserver des surprises, qu'il s'agisse d'une sorte de crête sur le crâne de l'edmontosaure, de signes d'une infection parasitaire sur le tyrannosaure ou, aujourd'hui, d'un popotin de psittacosaure. Ce qui nous reste à découvrir au sujet des dinosaures est énorme. Nous ne sommes, pour ainsi dire, pas près d'en voir le bout de la queue.

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