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Le pape peut-il déchoir un saint?

Brian Palmer, mis à jour le 11.04.2010 à 16 h 56

C'est peu probable, l'Eglise ne prévoit aucune procédure pour rouvrir le dossier d'un saint qui a officiellement été reconnu comme tel.

L'Eglise catholique va peut-être reporter la béatification du pape Jean-Paul II. En effet, au sein de l'Eglise et en dehors, on enquête pour savoir si l'ancien souverain pontife a protégé des curés pédophiles et couvert leurs actes.

Parallèlement à ces investigations, un journal polonais affirme que la religieuse française que le défunt pape est censé avoir miraculeusement guérie d'une maladie de Parkinson souffrait en fait d'une maladie curable. D'autres soupçonnent tout simplement Sœur Marie-Simon-Pierre d'avoir créé tous ses symptômes dans sa tête. Si le pape Jean-Paul II fait l'objet d'une béatification ou d'une canonisation, et qu'on apprend ultérieurement qu'il s'était livré à des activités illégales ou que ses miracles étaient manifestement bidons, peut-il être déchu de son titre de sainteté?

C'est peu probable. L'Eglise catholique romaine ne prévoit aucune procédure pour rouvrir le dossier d'un saint qui a officiellement été reconnu comme tel. Si bien que celle ou celui qui parvient à figurer sur le canon (catalogue officiel des saints reconnus par l'Eglise catholique) y reste inscrit pour l'éternité.

«Décanonisation»?

La seule fois où l'Eglise a failli «rétrograder» un groupe de saints, c'est en 1969. Le pape Paul VI avait alors demandé à ce qu'on réexamine le cas de ceux qui avaient obtenu leur statut honorifique avant l'institution des procédures formelles de canonisation, au 13ème siècle. Auparavant, des évêques faisaient des milliers de saints sans consulter le souverain pontife. (En 1247, un groupe de cardinaux a constaté que les premiers saints étaient très peu à avoir acquis leur titre après examen du Vatican.) Après avoir étudié ces premiers cas, Paul VI a découvert que certains saints très anciens vénérés (y compris le très populaire Saint Christophe) n'avaient peut-être jamais existé. Ces personnages n'ont toutefois pas été «décanonisés»; le pape a simplement supprimé les fêtes religieuses célébrées en leur honneur.

Selon la doctrine de l'Eglise, la sainteté a un sens limité pour celles et ceux qui en sont honorés. L'acte de canonisation est indépendant de l'ultime destinée de l'âme d'un saint. Il garantit simplement, pour le bénéfice des humains ici-bas, que le défunt est avec Dieu. Ainsi, les catholiques du monde entier peuvent prier le saint et lui demander de s'adresser à Dieu de leur part. Par conséquent, quand bien même le pape annulerait une canonisation, le saint déchu ne serait pas arraché aux bras aimants de Dieu pour être jeté aux flammes. Même le pape n'a pas de ce pouvoir.

Infaillible

Le rapport de l'infaillibilité papale vis-à-vis de la canonisation est controversé. Cette doctrine s'applique quand le pape est à l'origine d'un décret solennel sur une question liée à la foi ou à la morale. La formule consacrée lorsqu'il s'agit de reconnaître un saint, «nous déclarons et définissons solennellement Saint/e», suggère une certaine infaillibilité. Pourtant, aucun dignitaire de l'Eglise n'a jamais tenu à l'évoquer. Thomas d'Aquin, par exemple, considérait la canonisation comme un acte infaillible (avant d'être lui-même déclaré saint). Cependant, la plupart des théologiens modernes croient que le pape pourrait retirer sa sainteté à un religieux sans mettre à mal la doctrine de l'Eglise.

Heureusement pour le Vatican, la vie de la plupart des saints est enfouie dans des siècles d'histoires et sous une kyrielle d'hagiographies débordant d'adoration. Les accusations embarrassantes sont donc celles qui surgissent avant l'acte de canonisation. (Par exemple, les accusations de faux miracles et d'abus sexuels ont poursuivi Padre Pio quelques années avant sa canonisation [2002]).

Il y a une exception notable à cette règle: en 1985, un journaliste italien a affirmé qu'une martyre du début du siècle du nom de Maria Goretti - canonisée en 1950 par le pape Pie XII, qui voulait honorer sa pureté sexuelle - était seulement une femme qui se faisait désirer et que Pi XII avait inventé cette histoire de vierge italienne innocente pour attiser le courroux des catholiques contre la force d'occupation américaine sexuellement libérée. Le corps du Vatican chargé d'examiner le cas des candidats à la canonisation a refusé de rouvrir ce dossier. La sainteté de Goretti n'a donc jamais été remise en cause. Au lieu de cela, le Vatican a convoqué un groupe d'ecclésiastiques indépendants, qui a conclu que ces accusations étaient fausses. De toute façon, ce comité n'avait pas vocation à donner son avis sur le bienfondé de la décision de canonisation. Il n'a du reste jamais envisagé de le faire.

Brian Palmer

Traduit par Micha Cziffra

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Photo: Jean-Paul II en 2003, REUTERS/Alessia Pierdomenico

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