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Les nouveaux poli-tics de langage

Ce qui se cache derrière la nouvelle mode d'appeler les journalistes par leur prénom+nom.

Il y a fort longtemps au royaume de France, les hommes politiques avaient une phrase fétiche. Une phrase culte à destination des journalistes, une phrase qu'ils égrenaient sur les plateaux de télé:

C'est une excellente question et je vous remercie de me l'avoir posée.

Formule toute faite qui permettait à la fois de gagner du temps pour trouver une excellente réponse à cette excellente question, et au passage d'amadouer le journaliste en faisant couler le miel de la flatterie dans sa bouche.

Signe du changement des temps, et peut-être de la crispation des politiques, «c'est une excellente question et je vous remercie de me l'avoir posée», qu'on traiterait sous l'acronyme CUEQEJVRDMAP, a été remplacé par «vous savez Laurence Ferrari», sa variante «Vous savez David Pujadas» ainsi que «Vous savez Arlette Chabot». C'est le nouveau tic des politiques, on dirait qu'ils se sont tous passés le mot.

Ça sert à quoi ?

D'abord, «Vous savez» signifie que le locuteur va énoncer une vérité essentielle et réfléchie. Ça permet d'insister sur l'importance de ce qu'il va dire. On dit rarement «tu sais, je crois que je vais aller acheter du pain» mais plutôt «tu sais, je crois qu'on devrait partir en vacances».

Ce type d'introduction sert également à garder son calme. Plutôt que de répondre bille en tête à une question exaspérante («mais c'est quoi votre question de merde?!») «vous savez» permet de poser sa voix, de retrouver sa sérénité pour éviter la boulette d'énervement, «vous savez, je suis vraiment étonné par votre question Laurence Ferrari». Cette technique sert donc ponctuellement au politique pour se sortir d'une question piège ou au minimum dérangeante. On remarquera que c'est toujours dans des moments délicats qu'ils s'en servent. Ainsi, Ségolène Royal répond à Laurence Ferrari: «Vous savez Laurence Ferrari, je peux être candidate à l'élection présidentielle (...) mais je peux aussi ne pas être candidate.»

Qu'est-ce que ça veut vraiment dire?

Cette phrase peut vouloir dire deux choses inverses mais également déplaisantes pour le journaliste.

1/ Version condescendante. «Vous savez Laurence Ferrari ...» En fait, non, évidemment, vous ne le savez pas et c'est bien pour ça que je vais vous le dire vu que vous n'êtes pas capable de faire correctement votre travail d'enquête, vous n'avez aucune idée de ce qu'est la politique et le travail des politiques d'ailleurs, c'est pas pour rien que vous êtes journaliste et que moi je m'occupe de l'avenir de notre pays.

2/ Version tu serais pas en train de te payer ma tête? «Vous savez Laurence Ferrari»: comprendre évidemment que vous le savez, on en a parlé pas plus tard que la semaine dernière, arrête de faire semblant de pas le savoir et de te faire passer pour une citoyenne lambda alors qu'on est en pleine connivence, tout ça pour me donner le rôle du méchant, ça m'énerve quand tu fais ça.

Mais si on va plus loin, on remarque qu'outre la formule «vous savez», l'interpellation par le nom et le prénom du journaliste est en train de gagner tous les politiques.

Pourquoi c'est pas très sympa pour les journalistes?

Parce que ça les infantilise complètement. L'usage du prénom et du nom rappelle des cadres hiérarchiques du type collège et des souvenirs pas forcément très agréables. «Titiou Lecoq, au tableau.» Ce côté fiche d'identité crée un déséquilibre dans le rapport de force. Un employé n'appelle jamais son patron par son nom et son prénom parce qu'alors le patron aurait clairement l'impression d'être pris de haut.

Ainsi, je n'ai pas dit: «Johan Hufnagel, vous savez, j'accepte de faire cet article» mais plutôt «bien sûr monseigneur votre magnificence, je m'exécute à l'instant». Le déséquilibre est d'autant plus important que face au Président ou à un ministre, le journaliste l'appellera par sa fonction. C'est pour cette raison que l'identité prénom + nom va très bien avec «vous savez» vous êtes un enfant, je vais vous apprendre.

Ainsi, quand Laurence Ferrari demande à Nicolas Sarkozy s'il écoutera le message des électeurs pendant les régionales, dont on devinait déjà que ça serait un gros bouillon, il répond: «Laurence Ferrari, quand des millions de gens votent, mon devoir c'est de les écouter.» Ce qui n'est pas très loin de «Laurence Ferrari, quand on ne sait pas faire une soustraction à virgule, on se tait.» Pour se sortir de cette difficulté, il discrédite la question de Ferrari comme tout bonnement débile.

Ça dit quoi du rapport des politiques aux journalistes?

Dans le schéma classique, on sait bien que celui qui est interviewé par un journaliste ne s'adresse pas seulement à ce dernier mais également à tous ceux qui sont susceptibles de regarder l'émission. Le journaliste n'est donc pas un véritable interlocuteur mais un succédané. Il ne parle pas en son nom, ne donne pas son avis, mais pose des questions. C'est lui qui dirige l'interview et en début d'entretien, il présente son invité en donnant son nom et son prénom.

C'était la mise en scène traditionnelle mais depuis quelque temps, elle tend à changer sous l'impulsion des politiques, comme si ces derniers se rebellaient. Désormais, on est dans la mise en scène du journaliste par le politique. En interpellant son interlocuteur, le politique personnalise son propos. Or traditionnellement, le journaliste n'a pas, ou ne devrait pas avoir, dans son rôle d'intervieweur à exister en tant que tel. Il n'est pas un véritable interlocuteur pour le politique. Interpeller Laurence Ferrari ou David Pujadas, c'est en l'occurrence rompre la mise en scène traditionnelle du simulacre de l'interview et mettre le journaliste dans la mouise.

Mais il n'y a pas seulement personnalisation, il y a surtout, et c'est nettement plus vicieux, peopolisation du journaliste. Appeler un journaliste connu par son nom, c'est le ramener à son identité de people, de star du petit écran, et le mettre dans l'impossibilité de s'effacer. Le politique inverse alors les rôles. «Non Laurence Ferrari, vous n'êtes pas une citoyenne comme les autres, vous êtes un people, vous n'êtes pas la voix du peuple». C'est bien pour ça que l'interpellation fonctionne avec les journalistes connus et pas avec des présentateurs peu médiatisés.

Encore pire, le côté faux de la formule nom + prénom induit une idée de proximité entre le journaliste et le politique. Quand on ne connaît pas quelqu'un, on l'appelle monsieur ou madame. Le politique joue alors sur le présupposé commun selon lequel les journalistes connaissent intimement les politiques et que leur distance à l'écran n'est qu'un leurre. Les politiques poussent de plus en plus loin cette mécanique de renversement des rôles, allant jusqu'à retourner les questions qu'on leur pose et demander leur avis personnel aux journalistes.

A ce titre, la remarque de Nicolas Sarkozy à Laurence Ferrari sur son salaire est exemplaire. «Vous savez, on pourrait vous demander votre salaire. Et je suis sûr que si je le comparais à un smicard, ça choquerait beaucoup nos téléspectateurs. Je ne le ferai pas.»

Douce prétérition, il ne le fait pas mais c'est comme s'il l'avait fait. Mais surtout, il joue sur l'identité «Laurence Ferrari» pour rappeler qu'elle est de son milieu à lui, ce qui lui sert à la discréditer en tant que journaliste, à questionner sa légitimité à poser des questions.

Alors que le journaliste doit mettre en difficulté le politique, c'est quand même une partie de son travail d'intervieweur, désormais le politique lui répond par des attaques personnelles, cherchant à son tour à le déstabiliser. Une bonne méthode pour ne pas répondre aux questions.

En bonus: la plantade

Si le procédé discrédite donc les journalistes, il peut se retourner  contre le politique en cas de grosse bourde. Et là, impossible de résister à la double gaffe de François Fillon. Un Premier ministre détendu et sûr de lui qui par deux fois interpelle David Pujadas, sur un ton qui demandait plutôt la bonté et l'indulgence, sauf qu'il dit: «reconnaissez avec moi Patrick Pujadas» enchaîné avec «c'est ce que j'allais vous dire Patrick Pujadas». Nicolas Fillon ne semble donc pas très bien maîtriser l'art du renversement des rôles.

Titiou Lecoq

Photo: Le 25 janvier 2010, sur TF1. REUTERS

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