Égalités / Culture

La meilleure amie racisée, figure facile pour faire croire à la diversité dans les séries

Temps de lecture : 9 min

S'il y a des personnages non-blancs dans les séries en 2020, ils sont le plus souvent érigés en figures secondaires.

Dans «Emily in Paris», l'un des deux seuls personnages non-blancs est Mindy Chen, la meilleure amie d'Emily. | Capture d'écran via YouTube
Dans «Emily in Paris», l'un des deux seuls personnages non-blancs est Mindy Chen, la meilleure amie d'Emily. | Capture d'écran via YouTube

Il y a encore quelques années, on ne voyait pas énormément de personnages non-blancs à la télévision. Dans les années 1990, des séries américaines populaires comme Friends ou Sex and the City participaient à forger un imaginaire collectif d'une Amérique exclusivement blanche. Avec le temps, le paysage audiovisuel s'est métamorphosé et a laissé plus de place à d'autres représentations, une évolution sans doute favorisée par les contestations des minorités et de la communauté LGBT+ qui appelaient à exister sur le petit écran.

Aux États-Unis, il est aujourd'hui presque inimaginable de ne pas intégrer au moins un personnage qui n'est pas blanc sans prendre le risque de se faire rappeler à l'ordre. La série Girls, datant de 2012, a été lourdement critiquée pour le manque de diversité de son casting. L'opinion publique avait blâmé le fait que l'on puisse encore peindre une ville de New York presque totalement blanche à une époque où les questions raciales font partie intégrante du paysage médiatique.

Au second plan

Même si des séries comme Girls font peu de place à la représentation des minorités, les années 2000 ont tout de même vu apparaître la présence de personnages non-blancs dans la fiction. Ces personnages sont alors devenus récurrents dans les séries, mais ils sont le plus souvent secondaires: la meilleure amie, le voisin, l'assistante, etc., sans jamais porter l'intrigue principale.

«Les minorités sont toujours dans ce rôle de l'éternel second, ça n'est pas à elles qu'il arrive des histoires.»
Marie-France Malonga, sociologue

Selon Marie-France Malonga, sociologue des médias, docteure en sciences de l'information et de la communication et spécialiste de la représentation sociale et médiatique des minorités, cette nouvelle volonté de diversité est une avancée importante, mais aussi un moyen pour l'industrie audiovisuelle de prétendre participer à l'évolution de la société tout en continuant à ne pas mettre les minorités dans la lumière:

«L'intégration de personnages non-blancs en second rôle est une manière de montrer une certaine bienveillance en disant “Regardez on en met, ils sont là”, mais sans aller très loin sur la question de la représentation au sens propre. Ça reste un engagement de faible envergure, pas très compliqué. C'est une façon de rentrer dans les attentes des mouvements de revendication des minorités ou des contraintes imposées aux chaînes, tout en continuant à ne jamais mettre l'autre dans la lumière. Les minorités sont toujours dans ce rôle de l'éternel second et souvent dans la figure du faire-valoir, du second couteau, mais ça n'est pas à elles qu'il arrive des histoires.»

Dans les années 2000, des personnages d'allié·es noir·es se multipliaient à la télévision. On se souvient de Stevie, le meilleur ami surdoué en fauteuil roulant de Malcolm, dans la série du même nom. Il y avait aussi Wallace, le fidèle acolyte de la détective en herbe Veronica Mars, qui lui rendait service à chaque fois qu'elle en avait besoin.

On retrouve aussi la figure du garçon qui donne des coups de main au héros dans Smallville et le personnage de Pete, acolyte de l'adolescent en phase de devenir Superman. En multipliant la présence de ces rôles presque identiques à celui d'accompagnateur ou accompagnatrice noire, le public s'est en quelque sorte habitué à ce que celà devienne normal, sans vraiment se demander pourquoi la personne noire avait toujours le second rôle.

La France blanche d'«Emily in Paris»

Plus récemment, la série Emily in Paris diffusée sur Netflix a beaucoup fait parler d'elle à cause de sa représentation très clichée de la capitale française à travers les yeux du scénariste américain Darren Star (Sex and the City, Beverly Hills 90210).

Au-delà des clichés sur les boulangeries huppées, les Parisiens fumeurs, feignants, alcooliques et tout le temps méchants, on découvre à travers les épisodes un Paris exclusivement blanc. L'un des deux seuls personnages non-blancs de la série est Mindy Chen, une jeune femme asiatique de nationalité chinoise. Elle devient la meilleure amie d'Emily, le personnage principal, et écoute avec attention toutes ses aventures et catastrophes amoureuses. En parallèle, la série raconte tout de même une histoire secondaire sur sa vie, qui n'a aucun impact sur l'enjeu principal de la série.

En France, «le syndrome de l'assistante»

Même si ce phénomène est notable dans les séries américaines, un gouffre se creuse avec la France en termes de mise en lumière des minorités. Les États-Unis ou l'Angleterre tentent parfois le pari d'un héros noir, notamment avec des fictions afro-américaines visant directement le public noir (The Cosby Show, Black-ish), ou en faisant émerger des showrunneuses noires comme Issa Rae avec la série Insecure ou Michaela Coel dans I May Destroy You.

La France, quant à elle, est plus frileuse à l'idée d'ériger une personne noire en héroïne. En 2000, Marie-France Malonga a été à l'initiative d'une proposition au CSA d'une étude des représentations des minorités à la télévision, qui deviendra des années plus tard le baromètre de la diversité permettant d'analyser les représentations françaises:

«Les séries américaines mettent plus en avant des personnes issues des minorités dans des rôles de premier plan, ce qui n'est pas le cas des séries françaises. Il n'y a pas assez de héros non-blancs dans nos séries, des personnes sur lesquelles repose l'essentiel du récit.»

«Plus belle la vie» a été l'une des rares séries à mettre en avant des acteurs non-blancs dès le début des années 2000.

En France, le feuilleton Plus belle la vie a été l'une des rares séries à mettre en avant des acteurs non-blancs dans son intrigue dès le début des années 2000. Précurseuse en termes de représentation en France, elle tente de coller à son époque en racontant aussi les histoires de personnages issus de la communauté LGBT+ ou encore de personnes handicapées.

Dans la série Dix pour cent, diffusée sur France 2, on retrouve un phénomène connu dans plusieurs séries françaises que Marie-France Malonga nomme «le syndrome de l'assistante», où des femmes noires se retrouvent assistantes ou standardistes au service du héros. Jouée par l'actrice Stéfi Celma, le rôle du personnage secondaire Sofia, standardiste dans une agence artistique, évolue tout de même à travers les saisons et finit par se détacher du cliché de l'assistante.

«J'ai un ami noir»

Ce phénomène du personnage secondaire non-blanc est tellement répandu et répété dans les films et les séries qu'il est aujourd'hui pleinement intégré comme étant une figure clichée de la pop culture.

Le magazine Complex titrait ainsi l'un de ses articles «25 Token Black Characters From '90s TV Shows». En anglais, l'adjectif token est utilisé pour parler du personnage servant seulement de quota ethnique nécessaire dans une fiction pour ne pas paraître raciste. La série animée South Park parodiera même ce phénomène en nommant son seul personnage noir Token et en jouant régulièrement avec cette notion d'alibi dans plusieurs épisodes.

Le site Sens Critique, connu pour ses tops des «meilleurs films romantiques» et autres «meilleures séries de l'année» a, quant à lui, appelé un de ses classements avec beaucoup d'humour «Je ne suis pas raciste, j'ai un ami noir», s'inspirant de la célèbre phrase de Nadine Morano et regroupant toutes les séries dans lesquelles «le héros est blanc, mais pour respecter les quotas de diversité et montrer qu'il est gentil et pas raciste, on lui colle un·e meilleur·e ami·e noir·e». Une liste classant plusieurs séries dans lesquelles on peut constater que le héros est blanc, mais qu'un·e fidèle acolyte noir·e rempli·e de qualités l'accompagne sans pour autant être au centre de l'intrigue principale.

«Je suis ce garçon noir qui arrive et qui donne à son ami blanc des conseils.»
Kevin, dans «Love»

Dans un épisode de Love, diffusée sur Netflix, le personnage de Kevin, confident du héros Gus, va même se qualifier lui-même de cliché du meilleur ami noir en ces termes: «Je suis ce garçon noir qui arrive et qui donne à son ami blanc des conseils.»

Si ce clin d'œil est un moyen amusant de se moquer de ce phénomène, il est notable de constater que le personnage joué par Jordan Rock est tout de même l'un des rares acteurs non-blancs du casting, ce qui pourrait sous-entendre que les créateurs de la série se rendent bel et bien compte de ce problème sans pour autant vouloir le résoudre.

«Le Français ne va pas assez se reconnaître»

En France, les séries ne semblent pas intégrer une représentation réaliste de la population. On pourrait alors se demander si les revendications des minorités qui ont soif de changement ont un réel pouvoir sur l'évolution du paysage médiatique.

La transformation ne pourra se faire que de l'intérieur selon Marie-France Malonga: «Un grand mythe qui traversait les couloirs des télévisions françaises pendant des années était de dire qu'une personne non-blanche faisait chuter l'audimat.»

Le problème serait donc systémique et profondément ancré dans une industrie dirigée par les mêmes décideurs blancs: «Dans la tête de beaucoup de patrons décisionnaires en France, le rôle du héros ne peut pas être tenu par une personne non-blanche dans la mesure où elle ne serait pas assez fédératrice. L'argument qu'on entend très souvent est “c'est trop clivant” ou “le Français ne va pas assez se reconnaître”. Ils pensent comme ça parce qu'ils se disent qu'un Français est blanc. Bien entendu, la population française est majoritairement blanche mais elle est aussi le résultat d'une migration, de la colonisation. Nous sommes une société multiculturelle. On peut être Français et noir, maghrébin ou asiatique etc.»

Vers une meilleure représentation?

Mais ce manque de représentation serait en train de changer en France, grâce au modèle américain qui semble prouver que la diversité est un pari gagnant: «La diversité à la télévision française est beaucoup due aux fictions américaines, sinon il n'y aurait personne. En France, on a tendance à reproduire les schémas des séries américaines, et je pense que si dans les séries françaises on a un certain nombre de minorités qui sont apparues dans des rôles c'est aussi parce qu'on a voulu copier les États-Unis.»

Marie-France Malonga reste optimiste quant à l'évolution des représentations, dans un paysage médiatique qui a déjà montré que le pari du personnage principal non-blanc portait souvent ses fruits: «Il y a quelques héros non-blancs qui ont émergés en France, comme par exemple dans la série Cherif, où on retrouve un personnage maghrébin qui fait le bien sans être dans un rôle stéréotypé de terroriste ou de délinquant. Celà démontre que ça ne fait pas chuter l'audimat de mettre une minorité dans un rôle principal. Il y a aussi eu Sonia Rolland qui avait le rôle de Léa Parker sur M6 qui a très bien marché. De toute façon, il y aura forcément une évolution due à la concurrence des plateformes, notamment Netflix, qui montre que le public a d'autres attentes.»

«Pour que les évolutions se maintiennent, il faut mettre en place des mesures fortes, radicales et structurelles.»
Marie-France Malonga, sociologue

En effet, les voix des minorités se soulèvent de plus en plus et demandent à être plus représentées dans la fiction:

«Il y a toujours des demandes fortes, de la part des minorités, à plus de représentation. Dans toute société, surtout multiculturelles comme la France et les États-Unis, la demande n'est jamais satisfaite parce qu'il y a toujours des inégalités qui persistent et persisteront. Pour que les évolutions se maintiennent, il faut mettre en place des mesures fortes, radicales et structurelles avec lesquelles on ne pourra pas revenir en arrière, et ce, au niveau des postes décisionnaires.»

Même si la télévision est beaucoup moins blanche qu'il y a vingt ans, les évolutions pourraient être plus importantes. À travers les multiples voix qui s'élèvent pour dénoncer le manque de visibilité des personnes non-blanches, il y a surtout des minorités qui s'impatientent à l'idée de pouvoir être les héros et héroïnes d'histoires qui leur ressemblent.

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