Parents & enfants / Santé

Ces enfants victimes d'un «déni de protection» durant le confinement

Temps de lecture : 6 min

Le secteur de la protection de l'enfance, déjà sinistré et sous tension, a payé cher le prix de la pandémie dans une indifférence quasi générale.

Les enfants placés ont fait face à de nombreuses difficultés pendant le premier confinement. | Kelly Sikkema via Unsplash
Les enfants placés ont fait face à de nombreuses difficultés pendant le premier confinement. | Kelly Sikkema via Unsplash

«Je crois que le confinement de mars a été l'une des périodes les plus dures que j'ai eue à vivre en tant que militant», témoigne Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance (CNPE) et auteur de Dans l'enfer des foyers.

En effet, l'annonce du premier confinement le 16 mars 2020 a été un véritable coup de massue pour tout le secteur de la protection de l'enfance car rien n'avait été anticipé. «Le premier confinement a suscité une sidération totale de tous les professionnels de la protection de l'enfance, précise Michèle Créoff, ex-vice-présidente du Conseil national pour la protection de l'enfance. Personne n'était prêt. Cela pose une vraie question: toutes les administrations et associations qui concourent aux missions de service public doivent avoir des plans de continuité de service. Il n'y en avait pas.»

De fait, il a fallu gérer immédiatement un certain nombre d'éléments qui n'avaient pas été jusque-là envisagés. Du côté des travailleurs sociaux, que les départements n'avaient pas pourvus en masques, il y a eu un énorme flou au démarrage concernant la possibilité ou non de continuer à travailler et de faire garder leurs propres enfants, à l'instar des professionnels de santé. Si des gardes ont pu être mises en place, leur exercice n'a pas été chose aisée compte tenu de toutes les difficultés engendrées par le confinement.

Combler les fossés et les absences

Bien évidemment, les enfants placés en foyer comme en famille d'accueil n'allaient pas à l'école comme tous les enfants de France avec, souvent, des difficultés ayant trait à l'équipement numérique disponible pour suivre les cours à distance. «Certaines fondations d'entreprises ont offert des tablettes pour tenter de combler ce fossé mais ces initiatives demeurent très marginales», explique Lyes Louffok.

«Je ne sais vraiment pas comment nous aurions fait en cas de clusters dans les foyers.»
Michèle Créoff, ex-vice-présidente du CNPE

Ces enfants ont aussi été privés du droit de visite de leurs parents. Sur ce point, tout n'est pas uniquement noir: si certains ont souffert de cet éloignement contraint, Michèle Créoff relate que d'autres ont «été soulagés de ne pas voir leurs parents, épargnés par un fardeau compte tenu de la difficulté du lien. La mise à distance par des outils de visioconférence les a libérés de la proximité avec un adulte dont ils ont encore peur et à qui ils n'ont pas grand-chose à dire.»

L'ex-vice-présidente du CNPE relate des expériences ambivalentes au sein des foyers et des familles. «Bien sûr, les enfants n'avaient pas d'exutoire faute de loisirs extérieurs mais parfois, le confinement a permis de resserrer les liens avec la famille d'accueil ou avec les éducateurs et les enfants se sont sentis plus posés, plus tranquilles que d'habitude.»

Elle se dit soulagée par le fait que le Covid-19 semble épargner les enfants: «Je ne sais vraiment pas comment nous aurions fait en cas de clusters dans les foyers.»

Addictions, violences, placements injustes

Lyes Louffok pointe, quant à lui, les effets éminemment négatifs du confinement pour les enfants placés: «Les enfants étaient sans doute plus turbulents que d'habitude et cela a accru les violences institutionnelles: certains professionnels épuisés sont passés à l'acte. Il y a eu aussi des violences entre les enfants prenant souvent pour cibles ceux qui sont handicapés», déplore-t-il.

«C'est de la barbarie.»
Lyes Louffok, CNPE

Il va même plus loin: «Nous avons également rencontré le problème des adolescents qui ont une addiction au tabac ou au shit et qui ne pouvaient plus s'approvisionner. Nous avons demandé des interventions de médecins addictologues, en vainCes addictions ont occasionné des difficultés, comme le retour des fugues. «Quand des ados fuguaient pour aller chercher des cigarettes ou du shit, ils retrouvaient les portes du foyer closes et devaient se rendre au commissariat.»

Et, puisque les cabinets des psychologues, des orthophonistes ou des kinés étaient fermés, les enfants les plus fragiles se sont retrouvés en rupture de soins.

Lyes Louffok raconte aussi la cruauté des placements faits à la va-vite, en mentionnant le cas d'une petite fille autiste de 8 ans placée seule et livrée à elle-même dans un hôtel insalubre de la Seine-Saint-Denis. «C'est de la barbarie», souffle-t-il.

«Les signalements du 119 pouvaient bien arriver dans le département, tous les services étaient fermés!»
Michèle Créoff, ex-vice-présidente du CNPE

Et, dommages collatéraux, des familles d'accueil dont les emplois ont pu être fragilisés par la crise, ont souvent dû faire face à des difficultés financières supplémentaires du fait que les enfants n'allaient plus à l'école ni à la cantine et prenaient ainsi tous les repas à la maison.

«Un déni de protection»

Si les dégâts provoqués par le confinement ont été difficiles à vivre pour les enfants protégés comme pour les professionnels, ce sont les enfants en danger qui ont le plus pâti de la situation. Ils se sont, en effet, retrouvés confinés 24h/24 avec des adultes les maltraitant.

«Il y a eu un vrai déni de protection, tout s'est arrêté, soutient Michèle Créoff. Les départements ont arrêté d'évaluer les situations de danger, les signalements du 119 [le numéro national dédié à la prévention et à la protection des enfants en danger ou en risque de l'être, ndlr] pouvaient bien arriver dans le département, tous les services étaient fermés! Rien ne se faisait au sein des CRIP [cellules départementales de recueil de traitement et d'évaluation, ndlr]. Les mails étaient traités mais aucune situation n'était évaluée.»

Michèle Créoff compare cette situation à une fermeture des urgences hospitalières: «On n'a pas pensé la protection de l'enfance comme un service de premier secours alors qu'elle sauve des vies. Quelques départements ont mis en place des équipes mobiles pour les cas très sérieux mais c'était une exception.»

Aujourd'hui, aucun outil statistique n'a été mis en place pour chiffrer les dommages. Y a-t-il eu davantage d'entrées aux urgences pédiatriques pour maltraitances? Nul ne le sait exactement.

«Il existe une grande opacité sur la protection de l'enfance, chaque département fait ce qu'il veut, regrette Michèle Créoff. Cela signifie aussi que l'on ne sait pas comment fait chacun pour rattraper aujourd'hui le retard pris durant le premier confinement.»

Lyes Louffok pense que le retard pris au sein des cabinets des juges pour enfants ne sera pas rattrapé avant mars 2021. «Cela signifie que des enfants qui devraient être placés depuis un moment ne le sont toujours pas…»

Nouveau confinement, nouveaux doutes

Aujourd'hui, le second confinement laisse les écoles et les centres ouverts, les établissements fonctionnent et les visites sont préservées. Mais Lyes Louffok redoute une éventuelle nouvelle fermeture des écoles et ce notamment du fait de l'épuisement des professionnels:

«J'ai peur qu'une nouvelle fermeture des écoles soit la goutte de trop.»
Lyes Louffok, CNPE

«Le premier confinement a laissé des traces. Les professionnels sont en souffrance et en manque de reconnaissance. Ils ont souffert des consignes floues, des protocoles qui n'avaient aucune valeur légale, des problématiques dans les organisations qui rendaient des mesures incohérentes. C'est une charge mentale extrêmement lourde. Moi j'ai peur, j'ai peur qu'une nouvelle fermeture des écoles soit la goutte de trop. Le manque d'effectif est criant, il y a une véritable crise des vocations et un ras-le-bol assez généralisé. Certains établissements ont dû fermer et cela va s'amplifier.»

Michèle Créoff abonde dans ce sens: «Le premier confinement a souligné le discrédit que les professionnels portent sur leur dispositif, leur sentiment de perte de sens par rapport à leur mission, le manque de moyens dans certains départements, le manque de familles d'accueil, etc.»

Face à cette situation dramatique, l'ex-vice-présidente du Conseil national pour la protection de l'enfance nous invite à faire pression sur nos élu·es: «Demandez des comptes à vos élus, c'est vous qui avez les cartes en main! Faites en sorte que vos élus aient un programme pour la protection de l'enfance! Posez des questions, écrivez à votre député, à votre président de conseil départemental. S'il y a un mouvement citoyen en faveur de la protection de l'enfance, les élus suivront.»

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