Monde

La «révolution analogique» du Kirghizistan

Evgeny Morozov, mis à jour le 09.04.2010 à 20 h 31

Ce n'est pas une surprise: les manifestations à Bichkek ne mobilisent pas Twitter.

Je suis toujours en vacances auto-imposées pour finir un manuscrit, mes commentaires sur le Kirghizistan seront donc brefs. Matière à réflexion:

Premièrement, pour d'évidentes raisons géopolitiques, les experts accordent bien moins d'attention aux manifestations du Kirghizstan qu'à celles d'Iran ou de Birmanie (ou même de Thaïlande). S'il n'y avait aucune base américaine au Kirghizistan, je doute que cette histoire aurait un jour fait la une du New York Times. Par contre, la géopolitique et les bases militaires passent par dessus la tête des médias sociaux. Comme on pouvait s'y attendre, on n'assiste à aucun buzz significatif sur Twitter, et à la différence de Justin Bieber, la révolution kirghize n'y est ni «tendance», ni un sujet populaire.

Sans surprise, on ne voit pas non plus dans les médias occidentaux d'éloges du «pouvoir révolutionnaire» d'Internet. Mais cela ne signifie pas que nous soyons devenus subitement plus réfléchis ou moins cyber-utopistes; cela veut simplement dire que le «Kirghizistan» est bien plus difficile à prononcer que l'Iran et que la plupart des gens n'en ont absolument rien à faire; il n'y a pas de masse critique sur Twitter qui pourrait nourrir le type de fantasme collectif alimenté par le «#iranelection». En conséquence, les médias occidentaux ne se sentent pas pressés de rêver à des angles inexistants (propulsés par Twitter!) pour leurs sujets: faire en sorte que leurs téléspectateurs/auditeurs/lecteurs comprennent ce qui se passe au Kirghizistan et déjà où est le Kirghizistan suffirait de toutes façons à remplir leurs articles. En bref: pourquoi n'y-t-il aucune révolution Twitter au  Kirghizistan? Parce qu'il n'y a personne pour en faire tout un foin.

Deuxièmement, ceux qui sont au courant de ce qui se passe en Asie Centrale et qui pourraient un peu plus porter cette histoire très complexe à l'attention du public sont aussi, c'est prévisible,  prudents: la première révolution kirghize -celle des tulipes-, ne fut pas exactement un parangon de démocratisation. Donc qu'importe le rôle que jouent les médias sociaux dans la révolution actuelle,  il est sur le point d'être accompagné d'une rhétorique bien plus réservée et bien moins glorificatrice, vu que personne ne peut dire que le vecteur de changement observé aujourd'hui au Kirghizistan soit «dirigé vers la démocratie» (en même temps, je pense qu'il est difficile de dépasser le régime de Bakiev en matière d'incompétence et de non-respect des Droits de l'homme).

L'Iran, aussi, n'était pas un cas très évident -après tout, Moussavi, un ancien Premier ministre iranien avec quelques zones d'ombre sur son CV faisait un très mauvais «martyr de la démocratie»- mais au moins le côté malfaisant d'Ahmadinejad était totalement transparent et bien plus facile à haïr (allez demander à n'importe quel habitant d'une petite ville américaine ce qu'il pense d'Ahmadinejad et de l'Iran; et faites la même expérience avec Bakiev et le Kirghizistan).

Troisièmement, en fonction de ce que j'ai vu sur Twitter -et je dois avouer que je ne m'y suis pas cassé les yeux, et que cela n'a rien d'un échantillon scientifique- il y a quelques personnes dans ce pays qui tweetent pour dire ce qui se passe, en russe/kirghize/anglais, mais personne ne se sert de Twitter pour organiser quoi que ce soit (étant donné que toute cette révolution est plutôt désorganisée et spontanée, il est difficile de soutenir une quelconque préméditation via Twitter).

De plus, tous les tweets/infos facebook/blogs qui nous viennent du Kirghizistan ont été accessibles parce que l'ancien gouvernement a été pris par surprise et n'a pas eu suffisamment de temps pour couper toutes les communications. La révolution dans son ensemble, visiblement, ne serait arrivée qu'après-coup: même l'opposition ne s'attendait pas à une victoire. De toute évidence, ce qui importe dans la plupart des contextes révolutionnaires, c'est la rapidité avec laquelle toutes les communications peuvent être coupées, et le gouvernement kirghize n'a manifestement pas vraiment réfléchi à la question.

Attendez-vous à ce que des systèmes «coupez-tout-en-un-seul-clic» deviennent très populaires auprès des gouvernements autoritaires (oh, ça pourrait devenir le nouveau «bouton rouge»!). En même temps, nous allons probablement continuer à voir l'opposition kirghize -qui n'est plus techniquement dans l'opposition-, s'appuyer sur Twitter pour faire passer ses messages aux observateurs en Asie Centrale/gens des médias occidentaux. Ce qui serait, bien sûr, parfaitement rationnel, pour ne pas dire intelligent. Mais ce n'est pas le genre de mouvements basiques et spontanés dont les connaisseurs s'étaient félicités pendant les événements d'Iran.

Enfin, certains experts ont observé que la disponibilité de vidéos/tweets en provenance du Kirghizistan pourrait pousser d'autres dictateurs à se pencher sur leur propre vulnérabilité et à en tirer quelques leçons. Je suis d'accord. C'est une variation de l'argument de «l'effet domino» que, à cause d'un biais libéral, nous ne voyons marcher que dans un sens (exemple: «oh, comme les activistes ouzbeks ont vu ce qui était possible au Kirghizistan, ils vont aussi se soulever»; qui peut, bien sûr, être contré par un point de vue totalement opposé: «oh, comme les dictateurs ouzbek/turkmène/kazakh ont vu ce qui était possible au Kirghizistan, ils vont prendre des mesures  préventives»). Dans cette logique, ceux qui ont le plus profité de la révolution orange en 2004 n'ont pas été les forces anti-gouvernementales de Minsk, mais les officiels du Kremlin, à Moscou.

Conclusion: les nouveaux médias n'ont joué aucun rôle dans l'organisation des manifestants mais ont par contre un peu aidé à diffuser ce qui se passait au reste du monde (mais il n'est cependant pas dit que ces images aient eu un quelconque impact sur la capacité de la police à contrôler les manifestants insoumis). C'est un jugement préliminaire: je ne sais absolument pas quel était  le niveau d'organisation de l'opposition kirghize; en fonction de ce qu'en disent les médias, il semblerait qu'elle n'en avait aucune.

Évidemment, j'ai aussi omis toute discussion sur les dimensions régionales de cette révolution, par exemple, la division entre le nord et le sud du Kirghizistan, et comment ces deux régions communiquent avec la capitale, et comment les déroulements ont été ailleurs renforcés/atténués. Je le sais bien. Mais cela nous emmènerait sur une longue conversation historique quant au rôle des communications (et je crains que les fax/télégraphes puissent aussi faire ce genre de boulot -pas besoin d'un média Internet ou d'un truc dans le genre).

Pour tout le battage autour des «révolutions numériques», les «révolutions analogiques» sont encore la norme, pas l'exception.

Evgeny Morozov

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Le 9 avril 2010 à Bichkek, la capitale du Kirghizistan. REUTERS/Denis Sinyakov

À REGARDER ÉGALEMENT SUR SLATE: Dans les rues de Bichkek (Grand Format)

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