Culture

Ce qu'il restera de «Dix pour cent», ce sont ses personnages féminins

Temps de lecture : 7 min

[ATTENTION SPOILERS] Une héroïne lesbienne iconique, un discours moderne sur le sexisme du cinéma français… voilà ce que l'on retiendra de la série créée par Fanny Herrero.

À travers ses personnages principaux et ses guest-stars, la série a pointé en filigrane le système sexiste du cinéma. | Capture d'écran Youtube via France TV (Montage Slate.fr)
À travers ses personnages principaux et ses guest-stars, la série a pointé en filigrane le système sexiste du cinéma. | Capture d'écran Youtube via France TV (Montage Slate.fr)

En quatre saisons, Dix pour cent a accompli un exploit rare dans l'univers des séries françaises: recueillir aussi bien l'adoration du public que l'admiration de la critique. En racontant le quotidien d'une agence artistique parisienne, elle aura permis aux téléspectateurs et téléspectatrices de se faufiler dans l'univers fantasmé du cinéma français, tout en invitant de nombreuses stars de l'industrie à faire preuve d'autodérision et jouer avec leur image.

Dix pour cent, c'est avant tout une comédie d'ensemble, et chaque membre de la famille ASK était essentiel à son équilibre. Loyal et maladroit, Gabriel était le cœur en guimauve de la série et, dans le rôle d'Hervé, Nicolas Maury a prouvé qu'il était plus qu'un simple ressort comique. Mais alors que la série vient de s'achever, sa plus grande réussite reste sans doute ses personnages féminins. Dix pour cent a mis en avant une galerie de femmes attachantes, intelligentes et redoutablement ambitieuses: il y a eu Arlette, l'excentrique doyenne, Sofia Leprince, actrice au grand cœur, ou encore Camille, qui démarre la série timidement en tant qu'assistante mais s'affirme un peu plus à chaque saison.

Noémie, incarnée par la sémillante Laure Calamy, était peut-être la moins gâtée du casting: un de ses principaux traits est d'être folle amoureuse de Mathias, son patron qui, soyons honnêtes, ne la mérite pas. Mais la saison 4 lui a permis de se rebeller et de gagner en autonomie, et même de faire ses preuves professionnellement en devenant chargée de développement. Il ne lui restera plus qu'à plaquer Mathias, mais ça, c'est une autre histoire.

Andréa Martel, héroïne lesbienne

Et puis, bien-sûr, il y a Andréa Martel. Première héroïne lesbienne dans une série française d'une telle envergure, Andréa a bouleversé le petit écran français pendant quatre saisons. Son franc-parler, son ambition et son humour, ainsi que sa relation avec Colette, en ont rapidement fait une des héroïnes les plus importantes de la décennie, et probablement une icône pour la communauté LGBT –malgré quelques petits ratés d'écriture.

Dans la saison 2, Andréa couche avec un homme, Hicham. Ce rebondissement plutôt mal amené déçoit alors une partie du public, et renforce un cliché nocif de la pop culture, selon lequel les lesbiennes résistent rarement à l'appel du pénis –ce qu'Andréa déplorera elle-même avec son fameux «putain de bite de merde». Mais tout le poids de la représentation ne peut pas tomber uniquement sur les épaules d'un seul personnage, et malgré ses imperfections, celui d'Andréa, incarnée par l'excellente Camille Cottin, reste iconoclaste à bien des niveaux.

C'est grâce à ce coup d'un soir regretté que la jeune femme tombe enceinte, et décide d'élever son enfant avec Colette. Un parcours de PMA un peu simplifié, qui permet malgré tout d'aborder les nombreuses injustices qui limitent l'homoparentalité en France. Dans un discours plébiscité par les téléspectateurs et téléspectatrices à la fin de la saison 3, Hicham renonce ainsi à ses droits parentaux, permettant à Colette d'être, elle aussi, la mère de Flora. Un beau geste, qui rappelle en même temps l'ascendant que conserve le géniteur dans ce genre de situations.

Les actrices face à un système sexiste

À travers ses personnages principaux comme ses guest-stars, la série a aussi pointé en filigrane les défauts du cinéma français, notamment son sexisme. Le ton était lancé dès les premières minutes de la série: Cécile de France, en lice pour jouer dans le prochain Tarantino, est écartée du projet à cause d'un «problème d'âge». À 40 ans à peine, l'actrice est considérée comme trop vieille pour le rôle… À moins d'accepter de faire de la chirurgie esthétique (un lipofilling, pour être précis). Sous la pression, Cécile de France se résout à la procédure mais change d'avis au dernier moment, préférant s'asseoir sur un gros projet hollywoodien pour conserver son intégrité. Un combat que beaucoup d'actrices ont sans aucun doute mené (et perdu) dans la vraie vie.

C'est encore une histoire d'âgisme qui vient conclure l'ultime saison de la série avec, en guest-star, la légendaire Sigourney Weaver. De passage en France pour un nouveau projet, l'actrice d'Alien apprend que son amant dans le film ne sera pas incarné par Gaspard Ulliel mais par Bernard Verley, un comédien de 81 ans. L'actrice se retire du projet, vexée que le réalisateur ne l'imagine pas assez séduisante pour être avec un homme plus jeune. Cet épisode rappelle qu'après un certain âge, les actrices voient leurs possibilités fortement diminuer dans l'industrie, et cessent très rapidement d'être considérées comme sexy ou plausibles dans une intrigue amoureuse –ce qui n'est jamais le cas des hommes.

Depuis toujours, Hollywood a la fâcheuse tendance de caster des histoires d'amour entre des hommes à la cinquantaine bien pesée et de très jeunes actrices, et les exemples ne manquent pas, de Cary Grant et Eva Marie Saint dans La Mort aux trousses (vingt ans d'écart) à Colin Firth et Emma Stone dans Magic in the Moonlight (vingt-huit ans d'écart)… Cette différence d'âge ne nous choque jamais quand il s'agit d'un homme plus âgé et d'une femme plus jeune, alors pourquoi ne pas inverser la tendance? Comme bien souvent, la série rectifie les injustices sexistes par la fiction, et à la fin de l'épisode, Sigourney Weaver obtient gain de cause.

Réalisateurs capricieux et patrons libidineux

Juliette Binoche, elle aussi, en voit de toutes les couleurs dans le final de la saison 2. Maîtresse de cérémonie du Festival de Cannes, elle tient à ouvrir le bal en smoking, mais se voit finalement affublée d'une robe à plumes qu'elle déteste, car Gong Li, elle aussi, a prévu de porter un tailleur. «Malheureusement, on ne peut pas avoir deux femmes dans la même tenue», lui explique-t-on en toute décontraction, un critère qui n'est évidemment pas appliqué aux hommes du Festival.

Une fois de plus, Dix pour cent se fait le reflet de la réalité: deux ans avant la diffusion de cet épisode, à Cannes, plusieurs femmes avaient été recalées en bas du tapis rouge parce qu'elles ne portaient pas de talons hauts, rappel cinglant d'une double standard rétrograde. Quant au grand patron qui harcèle Juliette Binoche, l'attend dans sa loge et fait tout pour l'inviter sur son bateau, il paraît bien sage en comparaison avec Harvey Weinstein, accusé, entre autres, d'avoir violé Asia Argento lors du Festival en 1997.

La troisième saison poursuit dans la même thématique, lorsque Béatrice Dalle doit batailler contre un réalisateur, qui lui impose à la dernière minute une scène de nu ne figurant pas dans le script. Pire, après de nombreuses discussions à ce sujet, le cinéaste continue de bafouer le consentement de l'actrice, et tente de la piéger pour obtenir les plans qu'il veut. Dans une conversation touchante et un peu méta, Béatrice Dalle déplore à la fin de l'épisode le fait d'être trop souvent réduite à ses atouts physiques, même lorsque cela n'est pas justifié par le scénario.

La nudité gratuite, maintes fois décriée, est aussi un problème sexiste récurrent dans l'industrie, qui semble cependant s'atténuer à l'ère post-Me Too. Aujourd'hui, l'embauche de coordinatrices d'intimité, notamment dans les séries, permet de faciliter la communication entre production et acteurs ou actrices, de mieux chorégraphier les scènes d'intimité, et de respecter le consentement des interprètes.

Une dernière saison en demi-teinte


Ce discours moderne sur le sexisme dans l'industrie du cinéma restera un des plus grands héritages de Dix Pour Cent. Malheureusement, la dernière saison s'est achevée sur un bilan plutôt mitigé. Côté personnages féminins, la saison 4 a notamment vu le retour d'une méchante tellement détestable que même Joffrey Baratheon trouverait qu'elle abuse: Elise Formain, qui débarque brutalement pour faire couler ASK (et y parvient, dans un final terriblement sombre).

Quant à la scène où Sofia s'échappe des César en pleine cérémonie, elle a été très mal accueillie par une partie du public à cause de son parallèle accidentel mais maladroit avec la vraie cérémonie des César 2020. Celle-ci avait été marquée par la protestation et le départ d'Adèle Haenel après le prix remis à Roman Polanski, suivis par des manifestations féministes violemment réprimées. Alors que la série a souvent su être en phase avec son temps, ce décalage fortuit fait un peu tache. Comme l'affirme le réalisateur et scénariste, Marc Fitoussi: «On a été rattrapés par la réalité qui a été beaucoup plus forte et exceptionnelle que ce que nous racontons dans la série.»

Ces bémols sont d'autant plus fâcheux lorsque l'on sait que la saison 4 s'est faite sans Fanny Herrero. La créatrice, qui a quitté la série à la fin de la saison 3, déplorait effectivement un climat sexiste sur le plateau et regrettait de ne pas avoir été plus écoutée. Dans un article récent des Inrocks, elle affirme ainsi que «certains hommes avec qui je travaillais n'ont pas compris qu'une femme puisse avoir un désir de puissance, au même titre qu'un homme. Quand j'ai commencé Dix pour cent, j'avais 37 ans, j'étais une jeune scénariste et j'ai tout de suite eu le sentiment que je devais doublement faire mes preuves. Instinctivement, on donne moins facilement des responsabilités à une femme.»

Souvent seule femme autour de la table, la créatrice et scénariste évoque ainsi une lutte permanente pour imposer ses idées. On lui aurait d'ailleurs conseillé de ne pas rendre l'épisode sur Juliette Binoche à Cannes trop «féministe chiant». Dans ce cas précis, on aurait préféré que la réalité s'éloigne un peu plus de la fiction.

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