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Pour comprendre l'électorat de Trump, regardez «Green Book» et «Joker»

Temps de lecture : 7 min

Attention, cet article contient des spoilers sur les deux films concernés.

«Joker» prouve que le populisme fait toujours recette. | Matt Cowan / Getty Images North America / Getty Images via AFP
«Joker» prouve que le populisme fait toujours recette. | Matt Cowan / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Pour de nombreux Américain·es, la nuit du 3 novembre 2020 restera la plus longue de leur vie. Celle où, stupéfaits devant les scores atteints par le candidat républicain, ils ont compris que l'élection de Donald Trump en 2016, loin d'être le choix d'un électorat égaré, relevait bien de l'adhésion à une idéologie autoritaire, misogyne, xénophobe et raciste.

Ce vote n'aurait pourtant guère dû surprendre. Surtout au vu de certaines productions cinématographiques récentes, qu'on retrouve fréquemment en lice pour les Oscars. Pour tout Get Out (Jordan Peele, 2017), il y a un 3 Billboards (Martin McDonagh, 2017); pour tout BlacKkKlansman (Spike Lee, 2018), un Green Book (Peter Farrelly, 2018).

Lorsque Green Book a remporté l'Oscar du meilleur film, le réalisateur Spike Lee, furieux, a voulu quitter la salle. Pour seul commentaire, il déclarera non sans humour: «Chaque fois que quelqu'un est le chauffeur de quelqu'un, je perds», en référence à la victoire en 1990 de Miss Daisy et son chauffeur (Bruce Beresford, 1989) au détriment de Do the Right Thing (1989).

Du film à la réalité américaine

Ces duels, aux apparences négligeables, reflètent en réalité deux visions d'un pays qui ne cessent de s'affronter: l'Amérique des élites contre l'Amérique «MAGA» (Make America Great Again) populaire; celle progressiste, soutien des mouvements #MeToo et Black Lives Matter, contre celle passéiste des drapeaux confédérés. À l'image du pays, ces films se révèlent hantés par le spectre de la sécession et le crime fondateur de l'esclavage.

Tout raciste qu'il est, Tony va révéler son bon cœur, autre poncif du cinéma américain.

Pourtant, Green Book pensait bien faire. À travers l'amitié de Don Shirley (Mahershala Ali) et Tony «Lip» Vallelonga (Viggo Mortensen), le film prétend à la réconciliation de ces deux Amériques. C'est sans compter sur la multiplication de clichés grotesques sur la communauté noire et de tropes narratifs qu'on pensait révolus. En inversant les rôles de Miss Daisy, le film se rêve novateur: cette fois c'est l'homme noir qui requiert les services du Blanc. Mais attention, pas question pour Tony de cirer les pompes de son employeur! Il se doit de rester digne.

Ainsi, refusant de charger les valises dans la voiture, il impose la tâche à l'employé indien. L'emploi de chauffeur n'est qu'un prétexte pour Tony à jouer les gros bras et protéger le musicien noir en tournée dans le Sud profond, régi dans les années 1960 par des lois ségrégationnistes. Voici donc le «white savior» à qui le Noir doit son salut, figure récurrente de la culture américaine. Au cours de ce voyage, Tony trouvera tout le panel d'occasions pour montrer qu'il n'est pas si raciste que ça. Un peu rude à avaler alors qu'on l'a vu auparavant jeter à la poubelle des verres touchés par des ouvriers noirs, traiter de tous les noms Cubains et Chinois, et qualifier son futur employeur de «roi de la jungle».

Mahershala Ali remportant l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour «Green Book». | Frederic J. Brown / AFP

Mais tout raciste qu'il est, Tony va révéler son bon cœur, autre poncif du cinéma américain. Certes moins horrifiant qu'ailleurs (Collision; 3 Billboards), cet arc narratif de la rédemption du raciste est ici malgré tout traité avec une simplicité maladroite fort embarrassante.

Green Book perpétue le mythe d'un racisme qui n'existerait qu'au sud des États-Unis.

Le message de fond se résume à constater que les différences s'effacent vite lorsqu'on apprend à se connaître. Voyez donc combien au contact de Tony, Don commence à se détendre et à profiter des simplicités de la vie! Et observez comme Tony se défait de sa rudesse pour écrire à sa chère et tendre une lettre d'amour.

On approche du discours présidentiel de Jack Nicholson dans Mars Attacks! qui tentait de sauver sa peau face aux petits hommes verts: «Petites gens, pourquoi ne pouvons-nous pas simplement nous entendre?» Mais la parodie y était alors volontaire.

Trump, clé de lecture

Prétendant s'adresser à tous, Green Book vise en fait un électorat bien particulier: celui des Républicain·es modéré·es qui estiment que le racisme systémique de la société appartient au passé. Le film, lourd de bons sentiments, adhère à cette vision et s'arrange avec la réalité, perpétuant le mythe d'un racisme qui n'existerait qu'au sud des États-Unis.

Ainsi, le Green Book du titre –de son vrai nom The Negro Motorist Green Book– est présenté comme un guide de voyage à travers le Sud profond pour permettre aux Noirs de savoir où ils seront accueillis sans risque. En réalité, le premier Green Book a été écrit par Victor Hugo Green pour l'État de New York, bien loin donc du Sud et des lois Jim Crow.

De même, la représentation de Don Shirley pose problème. Intellectuel, artiste et gay –ce qu'il était réellement–, Shirley est en revanche présenté comme un être qui, parce qu'il préfère le classique au jazz et la nourriture raffinée au poulet frit, ne peut se sentir qu'aliéné de sa propre communauté. Ce contre quoi la famille Shirley, fermement opposée au film, s'est insurgée, réfutant également l'amitié entre les deux hommes. Mais au lieu de consulter les proches de ce personnage après tout traité en arrière-plan, le réalisateur et son coscénariste Nick Vallelonga (fils de Tony) ont préféré ajuster l'histoire pour faire la part belle au héros blanc.

La polémique liée au film ne s'est guère arrangée lorsqu'un tweet islamophobe de Nick Vallelonga a refait surface. Il datait de 2015 et reprenait des intox de Donald Trump qui menait alors sa campagne électorale.

Une fois de plus, c'est le Blanc qui accueille gracieusement le Noir en sa demeure. Cette histoire-là pourrait bien être le fondement du trumpisme.

Donald Trump, clé de lecture essentielle pour comprendre ce que nous raconte subrepticement Green Book: un homme blanc en position d'infériorité sociale par rapport à un homme noir va rétablir l'équilibre. Ne pouvant se satisfaire d'une position d'employé, Tony va devenir l'égal de cet homme talentueux et éduqué, se faisant le protecteur de cette élite.

La fin du film illustre parfaitement cette revanche lorsque Don Shirley s'assoit à la table des Vallelonga pour fêter Noël. Une fois de plus, c'est le Blanc qui accueille gracieusement le Noir en sa demeure. Cette histoire-là pourrait bien être le fondement du trumpisme. Ou tout du moins celui de 2016.

En effet, selon de nombreux commentateurs politiques, Donald Trump aurait brigué la présidence pour prendre sa revanche sur les moqueries de Barack Obama à son endroit lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche en 2011. Comme le raconte Adam Gopnik dans le New Yorker, ce soir-là «l'humiliation de Trump était absolue [...] il se tenait parfaitement droit, le menton raide, figé dans une colère inébranlable».

Le Joker et le populisme

On ne peut nier que la couleur de peau d'Obama ait joué un rôle dans la hargne que lui voue Donald Trump. Pendant des années, ce dernier a multiplié les attaques racistes remettant en cause la nationalité du président, allant même jusqu'à affirmer qu'Obama était le fondateur de l'État islamique. Et voilà qu'une fois élu, Trump menace d'envoyer la Garde nationale contre les manifestations Black Lives Matter et se targue du soutien de groupes néo-fascistes.

Qu'une telle glorification de la violence, le narcissisme et le ton éternellement geignard de Trump puissent encore séduire des électeurs et électrices auraient pu demeurer mystérieux. C'était sans compter sur Joker (Todd Phillips, 2019), démonstration éloquente que le populisme fait toujours recette.

Dans le film de Phillips, Arthur Fleck souffre de problèmes mentaux et cumule les difficultés: au chômage, célibataire, il doit aussi s'occuper de sa mère malade. Cette dernière lui affirme qu'il est le fils du richissime Thomas Wayne –père de Bruce, le futur Batman– qui refuse de reconnaître cet enfant adultérin. Ce qu'Arthur croit d'abord le fruit d'une fixation délirante s'avère en fait crédible.

L'antihéros, incarnation du mal, devient alors le héros incompris qui se révolte contre toute l'injustice du «système». «Tout le monde hurle et engueule tout le monde. Y a plus de bonnes manières! [...] Tu crois que les Thomas Wayne de ce monde se demandent ce que c'est d'être dans ma peau? [...] Ils croient qu'on va rester à notre place et encaisser comme de bons petits gars! Qu'on ne va pas se transformer en loups-garous et se lâcher!» dit Fleck à un présentateur de télévision avant de lui tirer une balle dans la tête.

Ce Fleck a la même cible que Trump: les médias et les journalistes.

Tant d'éléments de langage qui foisonnent dans les tweets et déclarations de Trump qui a souvent accusé les Démocrates d'être «malpolis et méchants» («rude and nasty»). Ce Fleck a la même cible que Trump: les médias et les journalistes. Phillips fait d'ailleurs jouer le rôle du présentateur à Robert De Niro, Démocrate convaincu et fervent opposant à Donald Trump.

Mais l'élément le plus insidieux de Joker se loge dans sa représentation des Noirs américains. Sur ce sujet, la critique de Richard Brody dans le New Yorker est édifiante. Le journaliste analyse comment le réalisateur s'empare de quelques affaires tristement célèbres, comme celle des Central Park Five, pour les distordre afin de justifier la violence de son personnage, ou encore du cas Bernhard Goetz qui, en 1984, avait tiré sur de jeunes adolescents noirs dans le métro. Mais, mettant Fleck à la place de Goetz, Phillips «élimine [...] tout motif racial, le transformant en un acte de légitime défense qui dérape».

Manifestante déguisée en Joker lors d'un rassemblement Black Lives Matter. | Munshots via Unsplash

De façon systématique, Fleck se retrouve confronté à des personnages noirs qui lui ferment la porte au nez: de sa charmante voisine qu'il ne peut séduire qu'en rêve à l'employé de l'hôpital psychiatrique qui refuse de lui donner le dossier médical de sa mère. Si son assistante sociale, noire elle aussi, à qui il reprochera de ne jamais l'écouter, tente une comparaison entre leurs deux situations –«Ils se foutent des gens comme vous. Et ils s'en foutent des gens comme moi»– le fait est que tous ces personnages noirs sont insérés dans l'organisation même de la société que Fleck juge responsable de ses malheurs. De façon perverse, Philips construit ainsi une hiérarchie du mal-être social américain et place au bas de l'échelle son personnage blanc mal-aimé.

Mais n'osant pousser trop loin le discours, il passe sous silence le sort réservé à la voisine et la psychiatre noires. Sort que le spectateur devine funeste bien sûr car ailleurs, le Joker déchaîne sa violence. Et la foule de suivre, ayant trouvé dans ce visage grimé et outrancier, une voix fédératrice de destruction.

«C'est dur de placer un mot avec ce clown», a dit un Joe Biden agacé lors du débat désastreux qui l'a opposé à son rival. Il ne croyait pas si bien dire. Mais une fois le clown déchu, qu'advient-il de la foule?

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