Société

Les conversations WhatsApp de voisinage, entraide ou enfer de la vie en communauté?

Temps de lecture : 7 min

Très pratiques pendant le confinement, ces échanges favorisent la solidarité mais aussi les injonctions et l'incrimination.

Combien de personnes connectées par une app de messagerie dans ces immeubles? | Jimmy JAEH via Unsplash
Combien de personnes connectées par une app de messagerie dans ces immeubles? | Jimmy JAEH via Unsplash

«Si vous êtes personne à risque ou que vous avez des enfants, je me propose de vous aider à faire vos courses. Julie, 2e étage droite.» Beaucoup d'entre nous avons pu voir ce genre de petits mots scotchés sur les portes d'entrée de nos immeubles pendant le confinement. Cette proposition d'aide formulée sur papier s'est aussi déplacée dans nos nouveaux modes de communication.

Si les groupes WhatsApp de voisinage existaient déjà avant la pandémie, ils ont pris une autre envergure à l'occasion du premier confinement. «Ça a permis de se coordonner pour organiser une collecte alimentaire pour une association», se souvient Laura*. Cette trentenaire, locataire dans une ville de la petite couronne parisienne, échange avec ses voisin·es depuis son emménagement il y a un an. Jeanne* a, quant à elle, découvert ce type de conversation durant la première semaine de confinement en mars, à Paris. «On est une dizaine dessus, il y a des locataires et des propriétaires, explique-t-elle. On l'a créée pour planifier les livraisons de fruits et légumes d'un maraîcher dans l'immeuble.»

«Ces messages sur WhatsApp créent des liens entre des personnes qui devraient être évidents.»
Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication

Ces échanges permettent alors aux gens vivant au même endroit de se rendre service, mais surtout de se parler. Un véritable paradoxe dans les métropoles, où la tendance est plutôt à l'ignorance d'autrui. «Il n'y a pas beaucoup de liens d'interconnaissance dans les milieux très urbains, confirme Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication et chercheuse à l'Université Sorbonne Nouvelle. Mais les grandes villes sont ouvertes aux inconnus, comme peut l'être internet.»

Pas étonnant, dès lors, que les réseaux sociaux correspondent au type de sociabilité privilégié dans les métropoles. «Ce qui est particulier avec ces messages sur WhatsApp, c'est qu'ils créent des liens entre des personnes qui devraient être évidents.»

Créer ou maintenir du lien

C'est exactement le constat qu'a dressé Alma*. Récemment arrivée dans son appartement, elle apprécie ce geste d'accueil et d'intégration. «Le responsable du syndic a déposé un papier pour les charges avec un mot dans ma boîte aux lettres pour me souhaiter la bienvenue. Il m'a donné son numéro de téléphone et son mail, et m'a demandé si je voulais être dans le groupe.»

La jeune femme a ensuite été présentée aux autres membres de la copropriété via le groupe WhatsApp, duquel ils ont exclu les anciennes propriétaires dont elle a pris la place. «Depuis, il y a eu quelques blagues et des invitations pour faire des barbecues, raconte-t-elle. Je trouve ça très cool car je veux sympathiser avec eux mais je ne les croise pas trop en temps normal.»

Le fil WhatsApp de l'immeuble de Jeanne, majoritairement habité de trentenaires aguerris aux réseaux sociaux, n'est pas «trop [son] truc». Mais il a constitué «un vrai lien de conversation avec [sa] voisine de palier de 75 ans [qu'elle aime] beaucoup». Ce type d'application permet d'entretenir un lien à distance, notamment pour les personnes âgées. «Cette pratique devient plus commune y compris chez nos aînés, constate Marie Després-Lonnet, professeure en sciences de l'information et de la communication à l'Université Lumière Lyon 2 et directrice de l'ICOM. Les messages vocaux sont très utilisés et adéquats quand on a des problèmes de français ou si l'on n'est pas francophone, mais aussi très pratiques pour les plus vieilles générations.»

Finalement, ces conversations forcent à établir du lien avec des inconnu·es. «Il reste purement constructiviste, observe Laurence Allard. Il n'y a pas de lien de parenté ou de cohabitation, c'est un lien choisi. Mais il permet malgré tout de consolider un lien créé grâce à la solidarité et à l'entraide.»

Du Bon Coin aux nuisances sonores

Louise* aussi a emménagé récemment dans l'appartement qu'elle vient d'acheter avec son compagnon. «Après que certains membres du syndic de l'immeuble se sont rencontrés, le responsable de la copro a lancé le groupe. Au début, on discutait surtout de soucis liés à l'immeuble qui sort de terre: les livraisons des logements, l'évacuation des eaux, internet... Et puis ça a évolué en Bon Coin: beaucoup ont proposé de vendre des affaires pour bébés et enfants ou des meubles. On a aussi géré des livraisons de bières, de fruits et légumes et de fromages avec des producteurs en circuit court du marché pendant le confinement, c'était super sympa.»

«On en a parlé dans la conversation, ça a délié les langues. On s'est rendu compte que ça posait problème à beaucoup depuis longtemps.»
Jeanne

Mais d'après Laura, il arrive que le côté pratique dévie en flicage: «Parfois, je demande si quelqu'un peut me dépanner un œuf quand certains cherchent une place de parking et d'autres préviennent sur des futurs travaux bruyants. Il y a un petit côté Vichy. Cet été, avec les balcons, terrasses et jardins, sans oublier les fenêtres ouvertes, il y a eu pas mal de bruit. Il y avait aussi des gens qui faisaient du sport ou qui traînaient tranquillement en écoutant de la musique. Ça a rendu dingues certaines personnes du groupe qui voudraient aseptiser l'environnement.»

C'est à peu près ce qui s'est passé pour Jeanne qui, après avoir bénéficié de paniers de légumes grâce au groupe, s'est retrouvée à gérer un conflit avec son voisin du 4e, notoirement connu pour organiser des fêtes. «On en a parlé dans la conversation, ça a délié les langues. On s'est rendu compte que ça posait problème à beaucoup depuis longtemps. Quand il a refait une fête, je suis allée sonner chez lui directement. Il a arrêté et s'est excusé.»

Libération de la parole et injonctions

Louise a également constaté que les deux sujets qui revenaient souvent dans la conversation étaient liés aux nuisances sonores des soirées ou à la place en bas de l'immeuble. «Ce sont toujours les mêmes qui s'en plaignent et c'est non-stop. La conversation facilite beaucoup la plainte. Certains en profitent notamment pour dire tout haut ce qu'ils pensent tout bas et je me retrouve un peu obligée de répondre ou de participer. J'aimerais filtrer certains. Heureusement que la fonction sourdine existe!»

Dans la vraie vie, ne pas répondre à quelqu'un qui vous salue est encore vu comme une faute. Il en va presque de même sur une application de messagerie. «Il y a une certaine injonction à participer [à la discussion], à donner son avis ou à participer aux activités proposées, selon Marie Després-Lonnet. Puisque vous êtes là et que c'est une conversation privée d'un groupe qui a des intérêts communs, vous devez participer. C'est une question de politesse. Si on quitte le groupe, on sait qu'on va créer une polémique. Ça revient à claquer la porte après une réunion.»

«On y parle poubelles et bruits et ça devient le lieu de toutes les dénonciations.»
Marie Després-Lonnet, professeure en sciences de l'information et de la communication

On le sait, les réseaux sociaux et les messageries sur le web favorisent le lâcher-prise verbal. Il est plus facile de s'énerver ou d'insulter quelqu'un par messages que lors d'un face-à-face. Les voisin·es sur WhatsApp n'échappent pas à la règle. «Ça donne un peu envie de s'embrouiller et c'est vite saoulant, admet Laura. Mais je me sens coincée car la conversation est très utile quand il y a des problèmes, comme la dernière fois pour les compteurs. Quelqu'un en est quand même parti.»

La trentenaire a elle-même hésité à quitter la conversation mais à défaut de connaître suffisamment ses voisin·es en vrai, elle avait peur de louper des informations importantes. «C'est comme un forum de copropriétaires, note Marie Després-Lonnet, on y parle poubelles et bruits et ça devient le lieu de toutes les dénonciations. Mais il est difficile d'en sortir car on veut connaître ce qu'il s'y passe.»

Catégories sociales et mixité

Mais quels sont les profils qu'on croise en majorité dans ces conversations? «Je trouve que ça donne l'impression de vivre dans une bulle stérile, confie Laura. On se rend vite compte des classes sociales des uns et des autres, notamment avec les habitudes de consommation ou les activités proposées. L'appréhension de notre quartier en voie de gentrification –par exemple, les plaintes constantes sur les jeunes qui font du sport dehors en écoutant de la musique– en dit long sur leur vision de la mixité sociale.»

Pour la professeure en sciences de l'information et de la communication, la personne qui crée le groupe gagne souvent le leadership. Sur les quatre témoignages présents dans cet article, la moitié révèle que la conversation a été créée par la personne responsable du syndic de l'immeuble –qui est donc propriétaire. «Il y a forcément un sentiment de supériorité émanant des CSP+, la conversation est le lieu pour râler et ça peut finir par devenir “nous contre eux”», analyse Marie Després-Lonnet. Louise déplore aussi que lorsqu'il s'agit d'aborder les nuisances extérieures à son immeuble, certains «sont à la limite du racisme».

Depuis 2018, la sociologue Joanie Cayouette-Remblière, chargée de recherche à l'Ined et responsable de l'unité Logement, inégalités spatiales et trajectoires, enquête sur les relations de voisinage et les moyens de communication dans «Mon quartier, mes voisins». «Il y a un décalage de pratiques très lié aux hauts revenus, explique-t-elle. Ils utilisent déjà massivement les nouveaux moyens de communication et voisinent beaucoup.»

71% de cadres et 33% d'ouvriers utiliseraient les réseaux sociaux pour avoir des contacts avec leur voisinage. «C'est aussi très lié aux quartiers bourgeois et gentrifiés. Par exemple, à Lyon, 80% des habitants de la Croix-Rousse s'en servent contre un tiers des habitants des quartiers populaires. C'est comme un réseau parallèle avec des gens qui se ressemblent.»

*Tous les prénoms ont été changés.

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