Politique / Santé

Les discours de Macron sur le Covid deviennent moins empathiques et plus distanciés

Temps de lecture : 6 min

L'analyse des discours du président peut aider à comprendre sa gestion de la crise du Covid-19.

Adresse d'Emmanuel Macron concernant le Covid-19, à Paris, le 14 octobre 2020. | Christophe Archambault / AFP
Adresse d'Emmanuel Macron concernant le Covid-19, à Paris, le 14 octobre 2020. | Christophe Archambault / AFP

Au printemps dernier, la France a vécu une situation inédite, avec l'instauration d'un premier confinement, qui s'est prolongé, de la mi-mars, jusqu'à la mi-juin.

Les «adresses» effectuées par Emmanuel Macron aux Français·es, dans le cadre de la crise du Covid-19, sont devenues récurrentes et annonciatrices de mesures gouvernementales.

Alors que les Français·es se confinent pour la deuxième fois, l'analyse des discours du président semble pouvoir nous éclairer sur la gestion de la pandémie et la stratégie gouvernementale toujours plus critiquées.

Le discours du second confinement, une stratégie d'évitement

Une analyse des spécificités des différents discours relatifs à la situation du printemps, grâce à un logiciel de statistiques textuelles, a permis de mettre en valeur ce qui était caractéristique de chacun de ces discours. Je résume cela sur le graphique suivant:

Caractéristiques des discours du printemps, en noir, les différents discours. | Iramuteq

Ainsi on observe que les discours du 12 et du 16 mars avaient de fortes proximités, le président parle surtout des Français·es et des soignant·es, «vous» et «eux», et justifie les «mesures nécessaires» pour «soigner». En outre, on relève sept fois l'expression «nous sommes en guerre» dans le discours du 16 mars, ce qui construit la représentation d'une situation inédite, la représentation d'un ennemi qu'il faut combattre, qui justifie des mesures exceptionnelles.

Le 13 avril, le discours devait justifier la prolongation du confinement, et le «on» se substituait au «vous» et «eux» pour faire passer l'effort collectif, la persévérance face aux difficultés.

Le 14 juin, le discours s'élaborait autour du «nous/notre», et contrastait avec les mois précédents à la fois par le «retour», et le «nouveau», impliquant un changement de situation radical: les mots «travail», «économie», «social», étaient caractéristiques de cette adresse aux Français·es, qui était donc tournée vers le retour à une situation antérieure (celle d'avant le confinement). Ces trois moments semblaient avoir une unité et un sens, mais la dégradation de la situation sanitaire a perturbé cette évolution progressive dans les discours, en introduisant un retour à une situation qui avait pourtant été résorbée.

Si on ajoute donc à cet ensemble le discours du 28 octobre, on s'aperçoit que le discours annonçant le deuxième confinement est très différent, et s'écarte statistiquement des quatre autres:

Proximités/éloignements des discours. | Iramuteq

En effet si ce discours se retrouve «isolé» sur le graphique (selon ses caractéristiques linguistiques), c'est à cause de variables qui sont liées à la dimension grammaticale du discours:

Spécificités des discours. | Iramuteq

Dans la dernière colonne, on lit les catégories qui sont spécifiques de ce discours du 28 octobre (surreprésentées par rapport à l'ensemble), à savoir: des chiffres; des noms supplémentaires (personne, an –notamment); des adverbes supplémentaires (plus, ne, pas, aussi –notamment); des articles indéfinis (un, une, des); des adjectifs interrogatifs (quels/quelle/quelles); et des pronoms possessifs (nôtre, nôtres).

La stratégie discursive est donc de déshumaniser le plus possible les propos et d'adopter une démarche comparative qui minimise l'importance de la décision politique.

Ce qui donne des exemples emblématiques comme:

«L'âge est le facteur prépondérant. 85% des malades décédés ont plus de 70 ans. Notre deuxième objectif c'est de protéger les plus jeunes. Je l'ai déjà dit, si le virus tue les plus âgés, il tue aussi, même si c'est plus rare, les plus jeunes.»

Ou: «Ce nouveau confinement ne réussira que par la mobilisation de tous et chacun à son rôle à jouer. Aux personnes à risque, aux plus vulnérables, aux personnes âgées de plus de 70 ans, je demande une vigilance accrue.»

Ou encore: «Si ce système peut être efficace avec quelques milliers de cas par jour, nous avons aujourd'hui entre 40.000 et 50.000 contaminations quotidiennes dépistées, sans doute en réalité le double. Ce système n'est plus efficace, et d'ailleurs aucun pays européen ne le retient plus aujourd'hui.»

On remarque dans ce nouveau discours quelques caractéristiques argumentatives intéressantes: usage de la comparaison et de la quantification, usage de tournures impersonnelles pour désigner (personnes, génération), usage de la négation pour contraster avec ce qui a été fait et ne fonctionne pas.

La stratégie discursive est donc de déshumaniser le plus possible les propos et d'adopter une démarche comparative qui minimise l'importance de la décision politique (qui s'imposerait de manière factuelle uniquement). Ce discours s'inscrit donc en contraste avec les précédents, par sa forme comme par son contenu, probablement car il fait implicitement l'aveu d'un échec, et d'un changement de cap, défini comme imprévu, qu'il faut justifier.

En effet, le président avait indiqué que «Nous serons prêts en cas de seconde vague» et le reconfinement semble signifier que cette préparation n'était pas suffisante. Ceci s'inscrit néanmoins dans une stratégie plus permanente du «quoi qu'il en coûte», qui ne dit pas forcément ce qu'elle est.

Ce qu'il en coûte

L'expression «quoi qu'il en coûte» est utilisée dans les différents discours du président, notamment trois fois dans l'adresse aux Français·es du 12 mars, et revient le 28 octobre: «Comme au printemps, le “quoiqu'il en coûte”, cette réponse économique parmi les plus protectrices du monde se poursuivra»; elle est reprise dans la communication numérique:

À un premier niveau, on interprète cela d'un point de vue économique, en fonction des conséquences pour les entreprises ou les travailleurs, dans le sens suivant:

«Entraîner telle ou telle dépense. Coûter de l'argent, coûter les yeux de la tête (fam.)», selon le Trésor de la langue française informatisé.

Si les conséquences du confinement vont «coûter» de l'argent, elles vont aussi être plus généralement désagréables: en effet le verbe coûter peut également signifier: «Nécessiter la réalisation d'une chose difficile et/ou désagréable».

Cette tournure impersonnelle s'inscrit bien dans cette stratégie de dissimulation de la pénibilité.

On peut ainsi lire ce «quoi qu'il en coûte» comme «quelles que soient les conséquences désagréables/difficiles». On comprend mieux alors pourquoi le discours du 28 octobre prend ses distances avec les autres discours: il cherche à éviter la responsabilité du «coût», en mettant à distance les décisions, les référents, les appréciations, pour se situer dans un univers de chiffres, de comparaison, et de référents «flous».

Pourtant, si le coût de l'épidémie était estimé début septembre à 194 milliards d'euros «le remboursement incombera aux générations futures».

Aussi, le «quoi qu'il en coûte» est certes un argument politique («Nous ferons tout ce qu'il faudra») mais aussi, en filigrane, une prédiction pessimiste de la pénibilité qui va peser sur les citoyen·nes. La tournure impersonnelle s'inscrit bien dans cette stratégie de dissimulation de la pénibilité, puisqu'aucun actant (qui agirait ou qui subirait l'action) n'est identifié.

Une argumentation réussie?

On pourrait conclure à une réussite de cette argumentation, car une enquête publiée par l'IFOP révèle ainsi à propos de ce discours:

«Ce discours s'est voulu plus pédagogue et permet à l'exécutif d'enregistrer une adhésion majoritaire des Français aux nouvelles mesures restrictives. Ainsi, la généralisation du télétravail est plébiscitée à 92%, tout comme les cours à distance dans les universités (83%), et l'interdiction des rassemblements dans les lieux privés (77%). À la différence du premier confinement, les visites dans les Ehpad restent autorisées, ce qui convainc 71% des Français. La mesure proposée dans cette étude remportant le moins d'adhésion est la fermeture des bars et restaurants, mais son taux d'adhésion reste majoritaire (53%).»

On peut bien sûr imaginer que le discours s'est fondé sur une crainte de la réaction des Français·es, et qu'il a anticipé en cherchant à obtenir le «consentement des gouvernés», avec une certaine «liberté sous domination»:

Si on perçoit ici le recours aux «relations publiques» (qui sont, selon cette vidéo, une manière de désigner la propagande de manière positive), il est notable que la stratégie a résolument changé par rapport au printemps: l'argumentation est moins empathique, il y a une plus grande mise à distance des propos, une prise en charge plus neutre, qui espère sans doute justifier cette liberté sous contrainte qui permettrait l'amélioration de la crise sanitaire.

Cette stratégie de neutralisation et d'objectivation du propos donne le sentiment d'une nécessité inéluctable, qui n'est pas «assumée» linguistiquement mais imposée par les chiffres, les écarts, et les oppositions.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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