Société

Comment le 13-Novembre a changé notre vision politique française sur le terrorisme

Temps de lecture : 7 min

Des actions violentes qui ne visent plus à infléchir la politique extérieure de la France mais à saper les principes républicains et créer un clivage, une scission.

Rassemblement place de la République, le 15 novembre 2015, en hommage aux victimes du 13-Novembre. | Franck Fife via AFP
Rassemblement place de la République, le 15 novembre 2015, en hommage aux victimes du 13-Novembre. | Franck Fife via AFP

Aujourd'hui, notre pays salue la mémoire des 130 victimes des attentats du 13 novembre 2015. Ces commémorations interviennent dans un contexte politique particulier: une nouvelle vague d'attaques terroristes vient d'ensanglanter la France et l'Autriche. Cinq ans après les massacres du Stade de France, du Bataclan et du quartier République, «l'attentat au hachoir», rue Nicolas-Appert, à proximité des anciens locaux de Charlie Hebdo, le 25 septembre dernier, l'assassinat du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty, le 16 octobre, et les trois meurtres de la basilique Notre-Dame de l'Assomption de Nice, le 29 octobre, ont ravivé et même amplifié le traumatisme des attentats de 2015 en France. En quelques instants, la terreur de 2015 a ressurgi et a envahi l'espace public. Les mêmes états de sidération, les mêmes passions de colère ont saisi les médias, les responsables politiques et la société civile.

Pourtant, depuis 2015, les «effets de terreur» ont évolué, et la France doit aujourd'hui lutter contre de nouvelles agressions à l'encontre de ses principes politiques (laïcité, liberté de la presse). Face au terrorisme de 2020, la France ne doit pas seulement se souvenir de 2015 mais lucidement affronter les défis sécuritaires qui s'annoncent.

Le 13-Novembre, ou l'irruption de la guerre dans les rues de Paris

Les attentats du 13 novembre 2015 ont propagé en France des «effets de terreur» que le pays ne connaissait pas encore directement. Malgré sa longue exposition aux attentats de la période de la décolonisation, aux attaques des indépendantistes de ETA ou du FLNC ou des crimes perpétrés par Action Directe, la France, entre janvier et novembre 2015, est entrée dans l'ère de l'hyperterrorisme militarisé.

En 2015, les mitraillages perpétrés en janvier par les terroristes affiliés à al-Qaïda, puis en novembre par les commandos de l'organisation État Islamique (EI), a fait basculer la France dans un climat de «guerre» sur son propre sol, selon l'expression délibérément choisie par le président Hollande dans la nuit du 13 au 14 novembre, alors que l'assaut contre les terroristes du Bataclan était mené.

Le terrorisme de 2015 marquait une massification des attaques, des moyens et surtout des bilans. Depuis le 11-Septembre 2001, à New York et à Washington, puis à Madrid (2004), Londres (2005) ou encore Mumbai (2008), les terroristes étaient engagés dans des stratégies politiques visant à augmenter les bilans humains. Cet hyperterrorisme (pour reprendre l'expression de François Heisbourg), aussi spectaculaire qu'épouvantable, essayait de hisser les bilans au niveau de ceux d'opérations militaires afin d'obtenir un résultat politique sans précédent: se faire passer pour une armée régulière opérant sur un sol étranger.

En 2015, en France, la massification et la militarisation du terrorisme vont de pair. Elles s'inscrivent dans une stratégie géopolitique, au moment même où l'organisation EI subit des revers sérieux en Syrie et en Irak, du fait de l'intervention russe et des frappes de la coalition internationale. Le message politique à la France et à l'Europe entière est sans équivoque, l'organisation EI entend ouvrir un front militaire (ou imitant les batailles du Moyen-Orient) en Europe. De fait, de nombreuses villes européennes sont frappées dans la foulée: Bruxelles, Berlin, Stockholm, Barcelone, Nice, etc. C'est un État souverain qui est visé, la France, par une organisation qui essaie de se faire passer pour un État.

Ces attentats changent alors la donne terroriste mais modifient sensiblement le paradigme de la lutte anti-terroriste. La première inflexion consiste dans la «militarisation de l'anti-terrorisme»: en déclarant «nous sommes en guerre» et en mobilisant les forces armées dans l'opération Sentinelle, le président Hollande change de modèle, jusque là, les États européens avaient choisi de traiter le terroriste en criminel, pas en soldat ou en guerrier. Ces attentats ont modifié la tradition politique française en militarisant la vision du terrorisme et les moyens de lutte contre le terrorisme. La communauté nationale a alors réussi à se souder autour d'un rejet commun de la violence politique et, dans la construction d'une Union sacrée contre le terrorisme, à adopter la grammaire de l'Union sacrée en temps de guerre.

Le 13 novembre 2020 et l'attaque contre les principes républicains

De 2015 à 2020, la continuité a été évidente du point de vue des passions publiques: lorsque les chaînes d'information en continu et les médias sociaux ont diffusé l'annonce des attentats de septembre et d'octobre, l'onde de choc médiatique a été d'autant plus forte que la mémoire collective a immédiatement fait la comparaison avec les attentats d'il y a cinq ans.

Toutefois, le message politique a changé. Aujourd'hui, les terroristes ont changé de profil, de cibles, de modus operandi et donc, de tactique politique. Il ne s'agit plus de terroristes aguerris sur des champs de bataille lointains mais de (très) jeunes personnes inexpérimentées en matière militaire. Il ne s'agit plus d'armes automatiques et d'explosifs mais d'armes blanches (sauf à Vienne). Et les bilans ne sont plus des massacres à l'arme de guerre mais des assassinats faisant peu de victimes (numériquement) mais s'acharnant sur des corps martyrisés. De 2015 à 2020, le terrorisme n'emprunte plus ses modèles à la guerre mais au meurtre sacrificiel particulièrement horrible. Du terrorisme militarisé à l'épouvante low cost en somme.

Les messages que ces criminels adressent à la communauté politique sont sensiblement modifiés. Le choix de cibles indique clairement que les mouvements islamistes veulent aujourd'hui saper, non pas l'action d'un État au Moyen-Orient, mais certains éléments essentiels de la tradition républicaine. Premièrement, la liberté de la presse en blessant deux personnes, rue Nicolas Appert, sur le lieu de l'ancien siège de Charlie Hebdo. Deuxièmement, la laïcité de l'école publique, en assassinant Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine, au motif qu'il avait montré à ses élèves les fameuses caricatures. Troisièmement, la liberté de culte et de croyance en assassinant trois personnes dans ou près de la basilique Notre-Dame de l'Assomption de Nice.

Il ne s'agit plus de la stratégie indirecte utilisée par l'EI en novembre 2015 pour affaiblir une puissance militaire sur son sol en frappant ses populations civiles. Les actions violentes de 2020 ne visent plus à infléchir la politique extérieure de la France mais à saper les principes républicains en créant un clivage. Il s'agit de faire passer la laïcité pour de l'islamophobie et la neutralité active de l'État pour la persécution d'une confession, l'islam. Le but est clairement de créer une scission dans la population française entre les musulman·es et les autres.

De l'Union sacrée à la controverse nationaliste

De 2015 à 2020, la réaction de la communauté française et de ses représentant·es a changé. Alors que le récit national était unificateur, il y a cinq ans, la division s'est rapidement exprimée lors des attentats de 2020. L'opinion publique s'est déchirée, notamment en accusant les pouvoirs publics et les administrations de laxisme sur la laïcité, sur les flux migratoires et sur les lieux de cultes musulmans ainsi que d'un attachement coupable à l'État de droit et aux libertés individuelles. La différence entre 2015 et 2020 tient au fait qu'aujourd'hui «l'effet de terreur» créé par les terroristes a été redoublé par «le climat du soupçon» développé par une partie de l'échiquier politique.

En effet, plusieurs responsables politiques de droite ou d'extrême droite ont engagé la polémique en défendant l'idée que c'était l'identité nationale française qui était attaquée, les armes à la main, par des agents de l'étranger. Ils ont à cet effet insisté sur la nationalité des criminels: pakistanaise à Paris, tchétchène à Conflans et tunisienne à Nice. Passant sous silence qu'une bonne partie des coupables et des complices de 2015 à 2020 sont des nationaux français ou européens, ils ont propagé l'illusion que le terrorisme islamiste est un corps étranger et constitue une Cinquième colonne sur le territoire national.

L'équation de l'anti-terrorisme devient alors redoutablement simple: terroriste = musulman = étranger et, réciproquement, Français = victime = chrétien. La lutte contre le terrorisme devient seulement une question de politique migratoire. Malheureusement, la présidence Hollande avait, dès 2015, enclenché cette lecture du terrorisme et cette dynamique de l'anti-terrorisme en demandant la déchéance de nationalité pour les coupables des attentats.

Le problème de cette lecture nationale du terrorisme est que tout le défi de la lutte est précisément que les auteurs ou autrices des crimes sont souvent des compatriotes. Le terrorisme n'est pas une opération clandestine menée par une souveraineté étrangère. C'est une violence politique qui sape de l'intérieur une société civile et des institutions.

Lutter contre le terrorisme ne se réduit malheureusment pas à maîtriser ou juguler les flux migratoires, sinon la fermeture des frontières de 2016 aurait protégé Bruxelles contre l'EI, la police aux frontières (PAF) pourrait remplacer avantageusement la DSGE et la DGSI, et durcir les conditions d'obtention des titres de séjour, du statut de réfugié politique ou d'accession à la nationalité, suffirait à protéger la France contre les attaques terroristes. Le simplisme sécuritaire est ici évident.

Pourtant, lutter contre le terrorisme ne peut pas consister à réduire les garanties apportées aux libertés fondementales. Rappelons-le une fois encore: le but de tous les mouvements terroristes en lutte contre les régimes libéraux, démocratiques ou républicains, a été de les contraindre à se renier et à «révéler leur véritable visage oppressif». Demander un «régime d'exception», une «législation de guerre» et un affranchissement des «boulets» de l'État de droit reviendrait à accorder aux terroristes ce qu'ils souhaitent: la disparition de l'identité politique de la France (et non son identité nationale). De plus, personne parmi les professionnel·les de la lutte contre le terrorisme ne réclame un changement des normes applicables. Les outils juridiques élaborés durant la dernière décennie sont suffisants, à la différence des ressources qui sont consacrées à leur mise en œuvre.

Il nous faut mesurer la nature et l'ampleur véritables du défi terroriste contemporain.

Lutter contre le terrorisme n'est pas non plus mener une «guerre de civilisation», d'abord parce qu'accorder le titre de «civilisation» à une organisation commettant des meurtres de civils est scandaleux, et ensuite parce qu'une guerre de civilisation ne se remporte que par la disparition de la civilisation adverse. Si le débat est nécessaire, la controverse nationaliste est délétère, car elle sert objectivement les buts terroristes, amener une communauté politique à se diviser et à se renier.

Au moment où nous saluons la mémoire des victimes du 13-Novembre et où, à travers elles, nous nous souvenons des victimes du terrorisme plus récentes encore, il nous faut mesurer la nature et l'ampleur véritables du défi terroriste contemporain, ce qui est aujourd'hui attaqué n'est plus seulement notre politique étrangère mais notre identité politique collective. La réponse ne peut plus être principalement d'ordre militaire. Puisque c'est la République qui est visée, c'est seulement la défense et la promotion des principes républicains (liberté, laïcité et État de droit) qui peuvent être à la hauteur des menaces actuelles.

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