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La victoire de Biden est une mauvaise nouvelle pour Orbán

Temps de lecture : 6 min

Comme en 2016, le national-populiste hongrois avait pris fait et cause pour Donald Trump. La chute du Républicain le prive d'un allié de poids sur la scène internationale.

Discours annuel de Viktor Orbán, le 9 janvier 2020 à Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP
Discours annuel de Viktor Orbán, le 9 janvier 2020 à Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP

1977. Le jeune sénateur démocrate Joe Biden savoure sa lune de miel en Hongrie avec sa seconde épouse Jill sur les recommandations de Tom Lantos, son sherpa en politique étrangère d'origine magyare. En bon VRP de son pays natal, le futur député de Californie et seul survivant de l'Holocauste élu au Congrès américain organisa le séjour des nouveaux mariés auquel participa sa propre femme, Annette. Après avoir rencontré plusieurs figures du «socialisme du goulash» à Budapest, Biden fonça vers le pittoresque lac Balaton, lieu de villégiature favori de l'élite rouge magyare au temps du rideau de fer.

«Lantos lui présenta la Hongrie comme un directeur d'agence de voyages. On y trouve le meilleur poisson, le lac Balaton est le plus beau lac du monde, les ponts traversant le Danube sont les plus spectaculaires de l'univers et les plus célèbres scientifiques, acteurs, mathématiciens, compositeurs et poètes de la planète étaient tous Hongrois», racontait en 2011 Charles Gati, professeur américano-magyar à l'université Johns Hopkings et vieille connaissance de Lantos, dans le journal Népszabadság.

L'histoire ne dit pas si Biden croisa beaucoup d'Allemands de l'Est, grands fans de la «mer hongroise».

«Aucun plan B»

La noce Biden-Orbán sera largement moins agréable. Supporter invétéré de Donald Trump, le national-populiste hongrois avait été l'un des tout premiers dirigeants internationaux à le soutenir en 2016 puis à applaudir l'accession inattendue de l'ex-star de «The Apprentice» au poste de président des États-Unis.

L'appui indéfectible d'Orbán lui valut une invitation à la Maison-Blanche où Trump glorifia, le 13 mai 2019 lors d'un entretien résolument cordial, le «travail fabuleux» accompli par le magyar. Orbán se disait certain de la réélection du Républicain tout en ajoutant qu'il n'existait «aucun plan B», selon lui.

«Orbán a commis un fiasco diplomatique en espérant ouvertement et inopportunément la victoire de son favori.»
István Dobozi, économiste

«Trump encourageait les régimes illibéraux de la Hongrie au Brésil en passant par la Pologne. Orbán a commis un fiasco diplomatique en espérant ouvertement et inopportunément la victoire de son favori dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle», estime István Dobozi, ancien économiste magyar de la Banque mondiale auteur d'une tribune pour le site Index.

Il précise: «Avec la victoire de Biden, les relations américano-hongroises risquent de retomber au niveau de l'ère Obama, lorsque le Premier ministre de notre pays était de facto un invité indésirable sur les berges du Potomac.»

Viktor Orbán et Donald Trump à la Maison-Blanche le 13 mai 2019. | Brendan Smialowski / AFP

L'entente bilatérale entre Washington et Budapest se détériora en effet considérablement sous les deux mandats de Barack Obama dont Joe Biden était le vice-président.

Fin septembre 2014, un mois après le fameux plaidoyer «illibéral» de Viktor Orbán, Barack Obama taclait la chasse aux sorcières de la Hongrie ciblant une soixantaine d'ONG critiques et rangeait le pays aux côtés de la Russie, de la Chine et de l'Égypte. Quelques semaines plus tard, les États-Unis interdisaient de territoire six hauts fonctionnaires magyars, dont la patronne des services fiscaux, sur fond de vaste scandale de corruption.

«La défaite de Trump est inconfortable pour le Fidesz car les conservateurs américains incarnaient d'importants alliés du gouvernement hongrois.»
Tamás Fábián, journaliste

Autrefois jeune centriste chouchou de Bill Clinton, Viktor Orbán penche aujourd'hui clairement pour le Grand Old Party. Sur la place de la Liberté de Budapest, une statue de George Bush senior, considéré comme une «bénédiction pour la Hongrie» lors de l'inauguration du monument le 28 octobre dernier, vient de rejoindre un bronze de Ronald Reagan regardant vers une stèle dédiée aux libérateurs soviétiques de 1945.

Honorés pour leur contribution à l'effondrement du communisme, les feu commander-in-chief républicains portaient une ligne conservatrice bien plus proche du discours orbániste actuel que Biden.

Soros, Ukraine et Poutine

Orbán et la presse progouvernementale assimilaient volontiers Joe Biden à un «candidat de [George] Soros» compte tenu des affinités démocrates du milliardaire devenu bête noire du régime. Soutien d'Hillary Clinton en 2016, l'homme d'affaires a lâché 8,7 millions de dollars pour financer la campagne de Biden. Responsable de l'exil viennois de l'université d'Europe centrale fondée par Soros à Budapest, le gouvernement Orbán devra se méfier d'Antony Blinken, ponte de la team Biden et potentiel chef de la diplomatie, dont les parents ont donné leur nom aux archives de l'Open Society restées en Hongrie.

«La défaite de Trump est inconfortable pour le Fidesz [le parti d'Orbán, ndlr] car les conservateurs américains incarnaient d'importants alliés du gouvernement hongrois. Le camp Orbán ayant largement puisé chez eux ces dix dernières années tient ses techniques de marketing et de mobilisation des Républicains, explique le journaliste Tamás Fábián sur le portail Telex. Des figures du Fidesz partaient en apprentissage assister aux grands meetings républicains lors de chaque campagne électorale. George E. Birnbaum et Arthur Finkelstein, conseillers républicains, ont inspiré la diabolisation de George Soros», précise-t-il.

Le 15 octobre dans le cadre d'une émission politique sur la chaîne ABC News, Joe Biden classait la Hongrie parmi les «régimes totalitaires» à l'instar de la Pologne et de la Biélorussie du dictateur Alexandre Loukachenko, ami de l'exécutif magyar. Colère de Budapest.

Le surlendemain via une vidéo Facebook, le ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó éreintait les huit ans de tandem Obama-Biden et reprenait l'un des principaux arguments de campagne de Trump, accusant le fils du candidat démocrate de conflit d'intérêt alors qu'il était à la tête d'une importante firme énergétique en Ukraine.

Refusant toute sanction contre Moscou en lien avec le conflit au Donbass, la Hongrie, membre de l'OTAN depuis 1999, bloque le dossier transatlantique de l'Ukraine et utilise son droit de véto comme moyen de pression dans sa dispute avec Kiev autour de la minorité magyarophone de Transcarpatie.

Pas sûr non plus que Biden apprécie la proximité affichée de Viktor Orbán avec Vladimir Poutine, la profusion d'agents russes utilisant Budapest comme base arrière du Kremlin, ni la présence de la Banque internationale d'investissement, jadis caisse du Comecon, dirigée par un fils d'anciens du KGB.

«Impérialisme moral»

La poigne anti-Soros et anti-migrants de l'enfant terrible de l'UE fascine l'alt-right outre-Atlantique. Considéré comme un «Trump avant l'heure» par Steve Bannon, stratège du président sortant tombé en disgrâce, Orbán fut le dernier du groupe de Visegrád à féliciter Joe Biden pour son élection.

Quelques jours après la victoire de Joe Biden, le 10 novembre 2020 à Wilmington. | Joe Raedle / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Contempteurs de l'amitié Orbán-Trump en Hongrie, socialistes du MSZP, écolos de Párbeszéd, Coalition démocratique progressiste, macronistes de Momentum, verts agrariens du LMP et extrémistes repentis du Jobbik voient dans le sacre de Biden un espoir en vue des législatives hongroises de 2022.

«Nous avons goûté à la diplomatie des gouvernements démocrates, nous n'avons pas aimé et nous ne voulons pas de bis repetita.»
Viktor Orbán

«La gauche libérale hongroise se réjouit comme si elle avait remporté les élections américaines. Je ne veux pas casser l'ambiance, mais il est assez probable que Biden n'ait aucune envie d'être le candidat d'opposition unique dans deux ans, raille l'éditorialiste Mariann Őry de la gazette pro-pouvoir Magyar Hírlap. Bien sûr, nous recevrons plus de critiques de Washington sous l'administration Biden. Mais les États-Unis affronteront leurs problèmes internes pendant encore un long moment, tandis que le gouvernement hongrois est stable. Nous nous en sortirons sans export de la démocratie», assène Őry.

Le 21 septembre dernier dans les colonnes du quotidien conservateur Magyar Nemzet, Viktor Orbán défendait les fondements de sa «démocratie chrétienne», rejetant le libéralisme «étroit d'esprit», chargeait les médias occidentaux à la manière de Trump, déployait son couplet habituel sur le «réseau Soros» et mettait en garde contre un «impérialisme moral» en cas d'entrée de Joe Biden à la Maison-Blanche.

«Nous avons goûté à la diplomatie des gouvernements démocrates, nous n'avons pas aimé et nous ne voulons pas de bis repetita», écrivait-il alors. Budapest va pourtant devoir s'en accommoder.

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