Politique / Société

«Complotisme» et désillusions: comment certains quartiers voient les politiques depuis trente ans

Temps de lecture : 7 min

Dans les halls des cités, l'insulte exprime une conception négative du personnel de la République, considéré avec défiance et rejet.

Des jeunes de la cité de la Grande Borne à Grigny discutent, au pied d'un immeuble, en juillet 2002. | Karim Trabelsi via AFP
Des jeunes de la cité de la Grande Borne à Grigny discutent, au pied d'un immeuble, en juillet 2002. | Karim Trabelsi via AFP

Comment comprendre certaines attitudes radicales observées aujourd'hui dans des quartiers populaires vis-à-vis des institutions et des politiques?

Très récemment, la Gazette des Communes relevait à travers ses interlocuteurs et interlocutrices qu'avec le nouveau confinement, les difficultés matérielles aggravées par la crise sanitaire «“s'entremêlent” […] avec une tension liée aux suites de l'assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste». Et de souligner des prises de paroles particulièrement ambiguës, radicales et parfois confuses, voire complotistes, vis-à-vis des caricatures, de la stigmatisation des populations des quartiers et de la politique de la ville. Or, cet état de fait, cette «déformation de la réalité» parfois assumée, résulte d'un engrenage que j'ai pu déjà identifier sur mes terrains, il y a plus de vingt ans.

Certes, la situation des banlieues aujourd'hui n'est pas toujours aussi caricaturale que l'image présentée dans des médias, comme le pointait le rapport d'Hakim El Karoui, qui montre les nombreuses opportunités socio-économiques de ces quartiers. Reste que les sentiments d'inégalité et d'injustice, nourris par les discriminations de tout ordre depuis des années, alimentent aujourd'hui un ressentiment qui oriente certains jeunes vers des chemins (retrait de la vie sociale, cycle social vers la délinquance, pratiques religieuses plus assidues, rébellions et provocations) plus radicaux et toujours plus excluants.

Un personnage hypocrite et corrompu

Mes recherches de socio-historien dans un ancien quartier de banlieue rouge au début des années 2000 montrent que l'image des femmes et hommes politiques est déjà régulièrement écornée, discréditée auprès des jeunes. Une image qui reste d'actualité dans mes terrains plus récents portant désormais sur la radicalisation.

En effet, que ce soit chez les étudiant·es de la cité orientée vers une vision «complotiste» de la société ou chez les «galériens» et les «délinquants» qui voient la femme ou l'homme politique comme un personnage hypocrite et corrompu, le politique, au sens large, apparaît comme fortement décrié et stigmatisé.

Dans les discussions, je note aussi que, lorsqu'on «parle politique», dans les années 2000 comme aujourd'hui, c'est le recours à l'insulte qui constitue le moyen de qualifier à la fois la fonction, mais aussi la personne qui incarne la fonction.

La perception du politique

Dans quelle mesure les insultes formulées nous renseignent sur la perception du politique par une jeunesse des quartiers populaires urbains?

Lors de nos enquêtes de terrain se déroulant de juin 1999 à mai 2002, j'avais occupé l'espace d'une cité afin de reconstruire les trajectoires sociales des jeunes dans un quartier post-industriel en voie de recomposition économique et sociale depuis la fin du monde ouvrier et de son système social. C'est ainsi que j'ai travaillé près des halls d'immeubles, lieux aux usages multiples –de petit trafic, de passages entre l'habitat et l'extérieur mais aussi d'espaces politiques.

L'insulte y est très présente et, comme je l'ai remarqué, exprime de manière spontanée et instantanée, une conception négative du politique et de son personnel. Elle laisse ainsi entrevoir les modes de compréhension du monde politique parmi les personnes rencontrées, tout en faisant office de réparation afin de renverser le stigmate dont ces jeunes se sentent victimes.

«Honnêtement, les politiques, ils ne travaillent pas pour le peuple. Ça se voit, non? C'est clair comme de l'eau de roche… Celui qui n'a pas compris ça, il n'a rien compris, que c'est tous des chiens!» (32 ans, manutentionnaire en intérim, fils d'ouvriers français depuis plusieurs générations.)

Mais la ou le politique peut aussi être appréhendé comme quelque chose de plus négatif dans le quotidien de ces jeunes: «Que ce soit la gauche ou la droite, c'est nous qui en faisons les frais! Les cités, les banlieues, les Arabes, etc. Toutes les mesures répressives, c'est pour nous! On est des boucs émissaires! Et ça, les beaufs, ils ne comprennent pas! Pour moi, que ce soit la gauche ou la droite, c'est tous des fils de putes!» (29 ans, fils d'immigré algérien, travaille à Air France, célibataire.)

Pour notre interlocuteur, la ou le politique renforce le racisme au quotidien et le stigmatise. Il pense d'ailleurs que la politique au sens général est nocive dans la mesure où elle légifère «à l'encontre» des «quartiers». Ce jeune ne possède pas une expertise fine des lois liées aux politiques de la ville mais sa réception des discours médiatiques l'encourage à penser que les politiques dans leur globalité ne sont pas du côté des quartiers populaires urbains.

L'incompréhension face à la délinquance en col blanc

Parfois, le politique s'immisce dans le quotidien. Ainsi, un petit délinquant se plaint des contrôles de police à répétition ou de lois «liberticides» qui l'empêchent de «travailler» et de faire son «business». Or, si le petit trafiquant de drogue admet que son activité est peu justifiable, il ne s'estime pas moins légitime que certaines femmes ou hommes politiques, parfois mis en cause dans des affaires de justice, mais qui «donnent des leçons» et légifèrent alors «qu'ils sont aussi délinquants» que lui, mais «eux», sont protégés par la loi.

Les personnes rencontrées suivent l'actualité politique mais la colère se fait ressentir dans la mesure où certains jeunes se perçoivent comme les boucs émissaires de la justice. Pour d'autres, il existe des nuances entre la gauche et la droite mais, malheureusement, ces nuances ne suffisent pas à combler le désespoir qui anime notre interlocuteur qui poursuit: «Quand c'est la droite, c'est chaud pour nous! Quand c'est la gauche, c'est la manipulation totale qui retombe sur nous à la fin, quoi qu'il arrive! Donc, nous n'avons pas d'alliés en vrai… C'est ça qu'il faut se dire! L'homme de droite est un facho, le mec de gauche, une vraie salope!» (26 ans, diplôme d'un DESS banque/finance, fils d'immigré algérien, célibataire.)

Favoritisme et affinités familiales

Si ce type de discrédit, reflété par un vocabulaire fort coloré, est courant, il existe aussi une autre forme de nuance, qui n'a pas évolué massivement en vingt ans: celle qu'il différencie les politiques nationaux et les élu·es municipaux. En effet, certains jeunes, pour des raisons diverses et variées, sont plus concernés par les enjeux de proximité: «Mon frère s'est marié. Ça fait cinq ans déjà qu'il a fait sa demande de logement. Il travaille et il a des fiches de paie. Toujours aucune réponse. Le céfran qui habite au-dessus de chez moi, il travaille de temps en temps… Eh bien, ils lui ont proposé un logement la semaine dernière. C'est des bâtards à la mairie! Ils sont soi-disant communistes, mais regarde… C'est du pipeau tout ça!» (23 ans, fils d'immigré marocain, petit revendeur de cannabis, célibataire.)

Les griefs et insultes à l'encontre des élu·es de la mairie émaillent mes notes et entretiens informels. Que ce soit pour les services du logement, de l'aide sociale ou de la Jeunesse et des Sports, les élu·es locaux sont appréhendé·es comme des personnes faisant du favoritisme en fonction de la couleur de peau, des affinités familiales ou amicales ou encore en fonction de leur appartenance politique.

«Il n'y a rien pour nous ici! C'est toujours les mêmes qui se partagent la part du gâteau. Les élus en mairie… Nous, nos parents ouvriers ont travaillé comme des chiens. Qu'est-ce qu'ils ont? Rien! Regarde les avantages qu'ils ont… Je vois le maire circuler en vélo! Cette bonne blague, c'est des escrocs! Faut qu'ils arrêtent de parler au nom des ouvriers surtout!» (33 ans, fils d'immigré algérien, éducateur et militant associatif, marié.)

Des jeunes rencontrés reprochent ainsi aux élu·es d'avoir accès à des logements confortables pour eux et leurs proches, de bénéficier d'avantages en argent, etc. Dans les halls, certains me citent tel ou tel notable ayant bénéficié d'un bon poste, d'un pavillon, etc.

Le mensonge de la République

La «diabolisation» des femmes et hommes politiques, des institutions et du «système» par ces idéologies peut influencer plus ou moins directement les perceptions de certaines personnes déstabilisées par les mutations en cours. La position défendue par Alain Bertho, pour qui la manipulation est sans aucun doute l'apanage des élites économiques, politiques et médiatiques, mérite d'être citée: «Entre la corruption et le mensonge des gouvernements, les États ont cherché des légitimités alternatives: la plus efficace, celle de la légitimité sécuritaire.»

Selon l'anthropologue, certains jeunes des quartiers populaires ont compris ce subterfuge depuis longtemps; pour l'auteur, nous assistons à une sorte de «crise de la vérité»: «Il était frappant de voir à quel point la question du mensonge structurel de l'État à leur endroit et de l'absence cruelle de vérité dans les débats publics était au centre de leurs problématiques.»

Derrière les insultes, nous percevons une perception plus ou moins commune d'une société hostile à leur égard. Mais l'insulte, en réalité, a deux fonctions:

  • Rabaisser la fonction du personnel politique à un niveau plus bas que terre.

  • S'insurger contre la République, non pas pour ses valeurs et symboles, mais pour le sentiment de trahison qu'elle inspire à certains jeunes qui sont confrontés à différents échecs et difficultés.

En effet, cette hostilité à l'encontre des institutions de la République est interprétée par ces jeunes en fonction d'une expérience collective et personnelle faite d'injustice, d'inégalité, de discriminations, de maltraitance, etc. Et cette colère, en quelque sorte, est renforcée par une frustration sociale qui trouve sa racine dans ce qui est perçu comme un «mensonge» de la République, avec son message «Liberté, Égalité, Fraternité».

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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