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Peut-on vraiment parler du «vote latino» aux États-Unis?

Temps de lecture : 10 min

Malgré la victoire de Biden, l'heure est à l'introspection pour les Démocrates, dont les résultats auprès de l'électorat hispanique ont été bien moins tranchés que prévu dans des régions cruciales américaines.

Au Texas, le vote de l'électorat latino, qui est resté majoritairement démocrate, a été moins tranché que prévu. | Callaghan O'Hare / Getty Images North America / Getty Images via AFP
Au Texas, le vote de l'électorat latino, qui est resté majoritairement démocrate, a été moins tranché que prévu. | Callaghan O'Hare / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Après plusieurs jours à fixer la carte de CNN et zoomer sur des comtés obscurs du milieu de la Pennsylvanie, les États-Unis ont enfin un nouveau président élu. Avec plus 75 millions de suffrages, selon les derniers décomptes, Joe Biden a remporté le plus gros vote populaire de l'histoire du pays. Mais si les élections de 2020 n'ont finalement pas été aussi serrées qu'on a pu le croire dans un premier temps, elles n'ont pas non plus été un plébiscite anti-Trump. Le président sortant a obtenu plus de 71 millions de voix, environ 8 millions de votes supplémentaires par rapport à son score de 2016.

L'heure est donc à l'introspection pour le Parti démocrate, qui doit interroger ses résultats auprès de certaines communautés pour apprendre de ses erreurs. Le vote de l'électorat latino, en particulier, est au cœur des conversations de ces derniers jours: s'il reste à très vaste majorité démocrate, il a été moins tranché que prévu dans certaines régions du pays cruciales lors des présidentielles, comme la Floride et le Texas.

Une multitude de communautés et de réalités

Car ces élections ont souligné l'hétérogénéité du vote hispanique, trop souvent considéré comme monolithique et acquis au Parti démocrate. En 2020, certains votes de la communauté latino-américaine ont permis une poussée bleue dans des États traditionnellement républicains, comme l'Arizona ou la Géorgie, quand d'autres ont plébiscité Donald Trump dans certains comtés de la Floride. Ces divergences s'expliquent par la multitude de réalités englobées sous les termes de «latino», «latinx» (un terme non genré privilégié par certains activistes), ou «hispanique».

«Les électeurs latinos sont similaires dans la mesure où ils sont originaires de pays où l'on parle l'espagnol, et ils peuvent aussi avoir une connaissance de la langue espagnole eux-mêmes, mais ça s'arrête là», explique Jaime Dominguez, qui enseigne la politique des Latinos à l'université de Northwestern. Un constat partagé par Eduardo Gamarra, professeur de sciences politiques à l'université internationale de Floride: «Certains sont Blancs, certains sont racisés, certains sont Noirs. Certains sont riches, d'autres pauvres. Surtout, ils viennent de pays différents et le plus important est qu'ils pensent différemment aussi –certains sont conservateurs quand d'autres sont libéraux, et d'autres n'appartiennent à aucun parti.»

Joe Biden en meeting à Houston, Texas, le 2 mars 2020. | Callaghan O'Hare / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Parmi les facteurs influençant le vote hispanique on retrouve, selon le site de statistiques américain Five Thirty Eight, des lignes de division politique classiques comme l'âge ou le sexe des votants (les jeunes sont plus à gauche, ainsi que les femmes d'origine hispanique), mais aussi d'autres plus spécifiques à ces communautés comme la date d'immigration dans le pays: les Latinos et Latinas-Américaines nées à l'étranger et leurs enfants auront plus tendance à être démocrates que ceux et celles dont la famille est aux États-Unis depuis au moins trois générations. Autre facteur crucial: leur pays d'origine.

Trump plébiscité par la communauté Cubaine de Floride

La communauté qui se démarque ainsi le plus du discours selon lequel l'électorat latino voterait principalement démocrate aux États-Unis est celle des Cubano-Américains de Floride. Dans le comté de Miami-Dade, le plus peuplé de l'État, Hillary Clinton avait obtenu trente points d'avance sur Donald Trump en 2016 (63,2% contre 33,8% pour le Républicain).

Cette année, c'est à nouveau Biden qui l'emporte dans cette zone mais avec un écart de moins de dix points (53,3% contre 46% pour Trump). Le président sortant a gagné près de 200.000 nouveaux votes dans ce comté –une augmentation cruciale quand on sait que Donald Trump a remporté la Floride grâce à un peu plus de 370.000 votes.

Cette montée en puissance s'explique avant tout par son succès auprès de la communauté cubaine. Un plébiscite illustré dans cette infographie du New York Times qui dessine les contours des quartiers à majorité cubains:

La communauté cubaine ne représente que 4% de la population hispanique des États-Unis, mais 29% de celle de la Floride. Il y a eu plusieurs vagues d'immigration cubaine dans l'État, région des États-Unis la plus proche de l'île, depuis l'arrivée au pouvoir de Fidel Castro à La Havane en 1959. Les liens entre la communauté cubaine locale et le parti républicain sont vieux de plus de quarante ans. Le GOP a su détecter très tôt le potentiel d'un tel électorat dans un État-clé pour toute élection présidentielle américaine.

«Dans les années 1980, le parti républicain leur a accordé énormément d'attention et de prévenance, ce qui a fondé les bases d'un électorat qui est resté très loyal pendant au moins deux décennies.»
Eduardo Gamarra, professeur

«Dans les années 1980, un phénomène important s'est mis en place où les Républicains ont commencé à prêter attention à la communauté cubaine de Floride, parce qu'ils ont vu en eux des populations qui, une fois naturalisées, pourraient devenir des électeurs, explique Eduardo Gamarra. Le parti leur a accordé énormément d'attention et de prévenance, ce qui a fondé les bases d'un électorat qui est resté très loyal pendant au moins deux décennies: en 2004, 69% des Cubano-Américain·es se déclaraient encore républicains.»

Donald Trump lors d'une table ronde avec des partisans latinos à Phoenix, en Arizona, le 14 septembre 2020. | Brendan Smialowski / AFP

La fidélité de la communauté envers le parti républicain a quelque peu faibli sous la présidence de Barack Obama, notamment de part l'émergence de nouvelles générations d'électeurs et d'électrices, plus à gauche que leurs aînés et moins préoccupés par les relations avec Cuba.

«Sous Obama, la dynamique a changé et la part des Cubano-Américains s'identifiant comme républicains est tombée à environ 49%», affirme Eduardo Gamarra. Une évolution qui expliquerait les résultats plutôt médiocres de Donald Trump dans le comté de Miami-Dade en 2016.

Omniprésence

Que s'est-il donc passé en quatre ans pour que le président sortant obtienne 71% des votes cubano-américains en 2020, selon les premiers sondages? Trois explications, selon Eduardo Gamarra: «D'abord, les républicains ont passé énormément de temps ici, ils étaient constamment là. Ensuite, ils ont vraiment chouchouté la communauté en leur offrant des postes importants comme celui d'ambassadeur à l'Organisation des États américains, ou en accordant un rôle privilégié au sénateur Marco Rubio auprès du gouvernement.»

Il reprend: «Enfin, le Parti démocrate a aussi sa part de responsabilité: ils ont été incapables de prêter attention à la communauté et on a eu droit à des déclarations souvent très mal avisées. Si vous tentez de remporter des votes en Floride, il faut éviter d'avoir des gens comme Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez affirmant qu'il faut respecter le droit à l'autodétermination de Nicolás Maduro [le président chaviste du Venezuela, ndlr] ou faisant la promotion des systèmes de santé et d'éducation cubains.»

Des positionnements de la part des figures emblématiques de la gauche du Parti démocrate qui ont corroboré le discours républicain selon lequel les Démocrates seraient des socialistes et des gauchistes radicaux –épouvantails ultimes pour une communauté ayant fui un régime communiste. Le discours républicain a d'ailleurs aussi séduit une partie de l'électorat de la Floride originaire du Venezuela et de la Colombie, sensibles aux positionnements du gouvernement Trump en Amérique latine.

«Les Républicains savent faire la différence entre un Colombien, un Vénézuélien, un Cubain et un Nicaraguayen.»
Eduardo Gamarra, professeur

Un constat à modérer au niveau de l'ensemble de la communauté hispanique de l'État qui a quand même voté en majorité pour le ticket Biden-Harris, notamment grâce au vote portoricain. Après les Cubano-Américain·es, c'est la plus importante communauté hispanique de Floride et ils ont voté à grande majorité pour le candidat démocrate. La leçon à tirer des résultats de la Floride pour les Démocrates est pourtant claire, selon Eduardo Gamarra:

«Les Républicains savent faire la différence entre un Colombien, un Vénézuélien, un Cubain et un Nicaraguayen. Les Démocrates, eux, ont regardé la Floride et se sont dit “on ne va pas s'occuper des Cubains, parce qu'on sait qu'ils et elles sont tous républicains, quant aux autres, on sait que ce sont des Démocrates, donc on ne va pas s'occuper d'eux non plus”. Et quand ils se sont mis à investir du temps dans ces communautés, c'était déjà trop tard.»

Rassemblement à Miami, le 25 juin 2020. | Joe Raedle / Getty Images via AFP

Poussée démocrate en Arizona grâce au vote hispanique

L'Arizona a, elle, connu un phénomène presque opposé aux tendances observées en Floride. Traditionnellement acquis au GOP (le seul candidat démocrate à avoir remporté l'État depuis 1960 était Bill Clinton en 1996), l'ancien bastion de John McCain pourrait bel et bien basculer démocrate cette année.

Une poussée due en grande partie au vote de la communauté hispanique locale, principalement originaire du Mexique et qui représente 31% de la population totale de l'État. «C'est grâce aux jeunes Latinos qui ont désormais l'âge de voter, explique Jaime Dominguez. Depuis 2016, 150.000 nouveaux électeurs latinos ont été inscrits en Arizona. Et on a vu une grosse participation cette année.»

«Les jeunes qui votent aujourd'hui sont ceux qui ont connu la loi SB 1070 et ont fait l'expérience, avec leurs parents, des politiques de Joe Arpaio.»
Jaime Dominguez, spécialiste

Ces quinze dernières année, l'État a été le théâtre de certaines des politiques anti-immigration les plus répressives et discriminatoires de tout le pays. Notamment avec la loi Arizona SB 1070, entrée en vigueur en 2010, qui encourageait le profilage racial, interdisait le travail aux immigrés clandestins et permettait l'arrestation sans mandat de tout individu suspecté d'être sans-papiers.

C'est aussi l'État du shérif Joe Arpaio, en fonction dans le comté de Maricopa de 1993 à 2017. Il a notamment été accusé, en 2012, par le Département de la Justice américain d'effectuer un profilage racial de la communauté hispanique, et condamné en 2017 par la justice fédérale pour avoir organisé des patrouilles paramilitaires anti-immigrés. Donald Trump lui avait alors accordé la grâce présidentielle, proclamant dans un tweet qu'il avait «préservé la sécurité de l'Arizona».

Une mobilisation motivée par des lois anti-immigration

Ces mesures répressives ont entraîné la mobilisation de la communauté hispanique locale sur le terrain. Une mobilisation qui se reflète désormais dans les urnes. «Les jeunes qui votent aujourd'hui sont ceux qui ont connu la loi SB 1070 et ont fait l'expérience, avec leurs parents, des politiques de Joe Arpaio, analyse Jaime Dominguez. Ils n'ont pas oublié et aujourd'hui ils votent pour Biden.»

«Les Latinos ont aidé la Californie a devenir bleue, solidement bleue.»
Jaime Dominguez, spécialiste

Un phénomène similaire a eu lieu dans les années 1990 en Californie, avec la Proposition 187 de 1994 qui prévoyait d'empêcher l'accès aux soins et à l'éducation des immigrés clandestins. La lutte contre cette proposition de loi avait mobilisé la population hispanique locale et entraîné le passage de la Californie dans le camp démocrate. «Les Latinos ont aidé la Californie a devenir bleue, solidement bleue, affirme Jaime Dominguez. Ils ont perçu la Proposition 187 comme une attaque contre la communauté et ils se sont organisés.»

L'enjeu du Texas

Un autre État que les Démocrates espèrent bientôt voir basculer dans leur camp, notamment grâce au vote des communautés hispaniques, est le Texas. Après la Californie, c'est celui qui compte le plus de grands électeurs (38) et aucun candidat démocrate à la présidentielle ne l'a remporté depuis Jimmy Carter en 1976. Des années d'activisme démocrate local sont en train de porter leurs fruits, en mobilisant de plus en plus l'électorat de gauche des zones urbaines: d'après les premiers décomptes, cette année, Joe Biden a remporté 1,34 million de suffrages texans de plus qu'Hillary Clinton en 2016.

La communauté hispanique représente presque 40% de la population totale de l'État et 30% de l'électorat admissible. Un groupe clé dans la conquête politique du Texas, dont la mobilisation aux urnes est un enjeu majeur pour la gauche américaine. «Le Parti démocrate a toujours un avantage au Texas lorsqu'il s'agit du vote latino, selon Jaime Dominguez. Depuis 2016, plus d'un demi-million des nouveaux inscrits sur les listes électorales du Texas sont Latinos.»

«Certains électeurs latinos sont prêts à ignorer la rhétorique raciste de Trump s'ils estiment qu'ils peuvent tirer partie financièrement de ses politiques.»
Jaime Dominguez, spécialiste

Selon les premiers chiffres, Joe Biden aurait obtenu presque 60% des suffrages de l'électorat latino dans l'État. Mais Donald Trump a aussi fait une poussée assez spectaculaire dans certains comtés à la frontière avec le Mexique, qui comptent, pour certains, jusqu'à 90% de Latinos et Latinas-Américaines. Si ces comtés restent à majorité démocrates, le président sortant a de toute évidence séduit une partie des électeurs. Dans le comté de Starr, par exemple, Hillary Clinton avait remporté 79% des votes, alors que Joe Biden ne mène qu'avec 52%.

L'impact des politiques économiques de Trump

Comment expliquer le succès relatif de Trump dans cette région? Les politiques économiques du président sortant ont sans doute joué un grand rôle. L'impact de la pandémie sur les commerces locaux et une dépendance des emplois à l'industrie du pétrole ont poussé certains vers le camp républicain. «Au bout du compte, certains électeurs latinos sont prêts à ignorer la rhétorique raciste de Donald Trump s'ils estiment qu'ils peuvent tirer partie financièrement de ses politiques», explique Jaime Dominguez.

«S'il y a quelque chose à retenir de cette élection, c'est que le Parti démocrate doit s'investir pleinement auprès de notre communauté.»
Jaime Dominguez, spécialiste

Le discours du président sortant a aussi pu séduire une part de l'électorat plus alignée avec le conservatisme moral des républicains sur des questions comme l'avortement. L'image «macho» assumée de Donald Trump plaît aussi à un pan masculin de la communauté hispanique. C'est d'ailleurs chez les hommes qu'il rencontre le plus de succès au sein de cette population. «Ce vote pro-Trump, dont on parle, c'est un vote mené par les hommes», selon Jaime Dominguez.

Une chose est sûre, si les Démocrates veulent convaincre et conserver cet électorat clé, que ce soit au Texas ou dans les autres États américains, ils ont tout intérêt à le considérer dans toute sa complexité et sa diversité. Mais surtout à investir du temps et des moyens pour travailler avec la population hispanique sur le terrain et dans la durée. «S'il y a quelque chose à retenir de cette élection, c'est que le Parti démocrate doit s'investir pleinement auprès de notre communauté, affirme Jaime Dominguez. Pas juste 45 jours avant le scrutin, mais tout au long de l'année.»

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