Politique / Monde

En censurant Trump, les médias américains ont-ils commis l'irréparable?

Temps de lecture : 5 min

Devant la défaite quasi-certaine de Donald Trump, les médias se lâchent. Le spectacle n'est pas beau à voir et les conséquences seront redoutables.

Plusieurs médias américains ont interrompu le discours de Trump, notamment en coupant l'image et le son. | Brendan Smialowski / AFP
Plusieurs médias américains ont interrompu le discours de Trump, notamment en coupant l'image et le son. | Brendan Smialowski / AFP

Jeudi 5 novembre 2020. En plein milieu du processus électoral, qui est loin d'avoir touché à sa fin, le président de la première force mondiale prend la parole et fait un discours retransmis à la télévision. Sur CBS, MSNBC, ABC News, il est brutalement interrompu par les présentateurs qui coupent l'image et le son pour rectifier et commenter ce qu'il n'a pas fini de dire. Sur CNN, le journaliste Anderson Cooper déclare: «Voici le président des États-Unis. Voici la personne la plus puissante du monde. Il nous apparaît comme une tortue obèse renversée sur le dos, qui se débat sous le soleil brûlant et qui comprend que son heure est venue.»

Sur Twitter, les publications de Donald Trump sont occultées, les unes après les autres, par le modérateur investi de la mission de prévenir le public qu'il risque de lire des informations qui ne seraient pas à 100% vérifiées.

Le cadavre de la présidence trumpienne n'est pas encore tiède que les feux de joie commencent déjà à s'allumer de part et d'autre dans les médias et sur les réseaux sociaux américains. Pas des célébrations joyeuses et festives, teintées d'un soulagement ô combien compréhensible après quatre ans de mensonges et de vilenies, mais des feux de joie amers et aux relents de vengeance, qui sentent le défoulement d'une frustration rentrée depuis quatre ans.

Affront démocratique?

Cet hallali qui réjouit sans doute une grande partie de l'Amérique révèle à quel point ce mandat qui s'achève a dégradé la mentalité collective et la qualité des médias. À ce stade, il semble à peu près acquis que Trump a perdu, et ses pathétiques élucubrations ne peuvent qu'étayer l'idée que même lui commence à s'en douter. Il faudra sans doute moult batailles juridiques pour l'officialiser, mais si, comme il semble probable, Trump est contraint d'accepter la défaite, il ne partira pas battu à plate couture, loin de là.

Dans une démocratie, on ne tire pas sur l'ambulance, quand bien même il y aurait Pinochet dedans.

Interrompre un président en exercice, un président légalement élu, faut-il le rappeler, en 2016, et qui bénéficie d'une majorité au Sénat depuis 2018, l'insulter publiquement, censurer ses propos quand on est une plateforme médiatique avec une force de frappe aussi considérable que Twitter, CNN ou MSNBC n'est pas seulement d'une incorrection crasse, c'est aussi un affront à la démocratie.

Cela relève de la censure, et les esprits qui se veulent dans le camp du bien (comprendre anti-Trump) et justifient ainsi que l'on puisse le traîner dans la boue se mettent tout simplement au même niveau que cet homme qui, depuis quatre ans, passe son temps à insulter et à essayer de réduire ses opposants au silence.

Estimer que la différence entre Trump et nous c'est que lui a tort et nous raison, et qu'à ce titre il est légitime de ne pas écouter ses arguments et de ne pas respecter sa personne relève de l'autoritarisme le plus pur.

Dans une démocratie (puisque jusqu'à nouvel ordre, c'est le modèle que nous nous sommes choisi, des deux côtés de l'Atlantique), chacun a droit à la parole, et le respect de l'autre est la base du dialogue. Dans une démocratie, on ne tire pas sur l'ambulance, quand bien même il y aurait Pinochet dedans. Les pays qui tirent, même symboliquement, sur leurs dirigeants légalement élus relèvent-ils encore de ce régime?

CNN, Twitter, Anderson Cooper et consorts viennent de donner une arme redoutable au prochain populiste qui se présentera et n'aura sans doute pas les travers outranciers de Trump.

Outre le fait qu'il rabaisse ceux qui en font preuve à son niveau à lui, ce manque de respect envers Donald Trump pose un autre problème. En ce moment, sous nos yeux se joue un match extrêmement serré entre le président sortant et Joe Biden.

Trump a remporté un bon nombre d'États, et à en croire le vote populaire, un peu moins de la moitié de l'électorat a voté pour lui. Des millions et des millions d'Américain·es ont voté pour Donald Trump, par conviction, par amour, par dépit, peu importe: c'est un fait. Lorsque les grands médias si représentatifs de l'Amérique crachent à la figure de Trump en l'insultant et en le censurant, c'est au visage de ces millions de personnes qu'ils crachent; preuve qu'ils n'ont rien compris au bout de quatre ans de trumpisme.

Huile sur le feu

Trump est arrivé au pouvoir notamment parce qu'une grande partie de la population ne se sentait pas représentée par des élites intellectuelles de Washington, dont les porte-parole pavanent aujourd'hui sur CNN, et que l'oubli dans lequel elle était reléguée lui pesait.

Trump s'est posé en défenseur de ces gens qui n'étaient ni de la côte Est, ni de la côte Ouest, qui n'ont pas fait de grandes études et lui n'a pas été condescendant envers eux, bien au contraire (souvenez-vous de la grosse boulette de Hillary Clinton qualifiant les électeurs de Trump de «déplorables»).

En crachant à la figure de tous les électeurs de Trump, ils sont en train d'attiser le feu de leur colère.

Trump est venu et leur a dit: je suis comme vous, je parle franchement et je vais droit au but, je représente les gens simples, oubliés de Washington qui se regarde le nombril en lisant des bouquins d'intello et en se gavant de quinoa. Il a gagné leur voix comme ça, et pendant tout son mandat il a continué à leur parler.

Quatre ans plus tard, après un mandat délirant de bêtises et de haine, Trump est sur le point de partir et ces grands médias non seulement lui tirent dessus mais ils balancent leur mépris sur tous ses électeurs qui, eux aussi, sont accrochés à leurs écrans dans l'attente des résultats définitifs.

Et quand leur candidat aura perdu, ils sauront qu'il avait eu raison: eux ne font pas partie des plus forts, eux sont de ceux qu'on insulte, qu'on interrompt, que l'on prive de parole. CNN, Twitter, Anderson Cooper et consorts viennent de donner une arme redoutable au prochain populiste qui se présentera et n'aura sans doute pas les travers outranciers de Trump.

Enfin la grave erreur que commettent ces médias en abdiquant toute dignité dans leur joie de voir tomber leur président honni, c'est qu'en crachant à la figure de tout l'électorat de Trump, ils sont en train d'attiser le feu de leur colère.

Si, comme il est probable, Biden est proclamé vainqueur, une partie de l'Amérique défaite ne manquera pas d'exprimer sa rage et sa frustration avec violence. Il ne sera plus temps pour ces médias d'appeler au calme des adversaires vaincus après leur avoir exprimé autant de mépris devant des milliards de témoins.

Retrouvez l'actualité de la campagne présidentielle américaine chaque mercredi soir dans Trump 2020, le podcast d'analyse et de décryptage de Slate.fr en collaboration avec l'Ifri et TTSO.

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