Politique / Monde

Une grande partie des États-Unis aime vraiment Trump, et c'est le plus inquiétant

Temps de lecture : 4 min

Loin d'être le phénomène marginal que prédisaient les spécialistes il y a quatre ans, le trumpisme a de beaux jours devant lui.

Trump a fini par être vaincu, mais le trumpisme a de beaux jours devant lui. | Chandan Khanna / AFP
Trump a fini par être vaincu, mais le trumpisme a de beaux jours devant lui. | Chandan Khanna / AFP

Samedi Joe Biden a été déclaré vainqueur de l'élection présidentielle américaine. Mais les contours de sa victoire –et le profil du pays qu'il tentera de diriger– sont très différents de la représentation que s'en sont fait les sondages et les politiciens avant le scrutin.

De nombreux analystes avaient prédit –et les chiffres semblaient leur donner raison– que Trump allait non seulement perdre mais se faire réduire en miettes. En 2016, concédaient-ils, de nombreux électeurs et électrices avaient voulu donner sa chance à cet outsider flamboyant. Mais en 2020, après l'avoir vu en action pendant quatre ans, ils reviendraient sur leur décision, voudraient rapporter l'article en magasin et la participation allait atteindre des sommets, surtout parmi les femmes et les jeunes. Tout cela aurait naturellement pour conséquence des victoires éclatantes pour Biden et d'autres Démocrates.

La logique paraissait claire. L'économie traverse une crise grave et Trump refuse de négocier une enveloppe de relance avec la Chambre des représentants à majorité démocrate. La pandémie a causé la mort de plus d'un quart de million d'Américain·es et en tue mille nouveaux chaque jour, mais Trump affirme que les chiffres de la mortalité sont un bobard fomenté par des médecins cupides.

Le vainqueur aura arraché la victoire d'un cheveu, pas en infligeant une raclée à son adversaire.

Il viole toutes les règles du civisme, fait pression sur son ministre de la Justice pour qu'il lance des poursuites contre Joe Biden et Hillary Clinton, choisit d'ignorer les rapports des renseignements lorsqu'ils vont à l'encontre de ses préjugés, et des dizaines d'anciens hauts fonctionnaires et de militaires retraités, dont beaucoup sont tenus en grande estime, alertent qu'il n'est pas à la hauteur de la tâche à la Maison-Blanche.

Le miroir de l'Amérique

Pourtant, tout cela semble avoir bien moins compté que prévu. Certes le taux de participation a flambé, mais pas entièrement à l'avantage de Biden. Le vainqueur aura arraché la victoire d'un cheveu, pas en infligeant une raclée à son adversaire.

Et cela soulève une question plus ouverte et plus dérangeante encore. Pendant la campagne, Biden et beaucoup de ceux qui ont parlé en son nom, notamment l'ancien président Barack Obama, l'un des hommes les plus populaires de la sphère publique, ont dit en évoquant certaines des insuffisances de Trump: «Cela ne reflète pas qui nous sommes.» Eh bien peut-être que si, après tout.

Trump a fini par être vaincu, mais le trumpisme a de beaux jours devant lui.

Il est d'usage de penser qu'Hillary Clinton a perdu parce qu'elle était impopulaire et qu'elle avait mené une mauvaise campagne, parce que les Russes ont mis leur nez dans les réseaux sociaux et que James Comey, le directeur du FBI, a rouvert l'enquête sur les mails de la candidate quelques jours à peine avant l'élection. Tout cela est sans doute vrai. Mais une raison plus simple apparaît désormais: beaucoup d'Américain·es aiment vraiment Trump –et cela reste une vérité même quand Hillary Clinton n'est pas là ou, pour ce que nous en savons, qu'il n'y a pas d'interférence extérieure.

Le fait est que nous sommes un pays divisé, peut-être plus que nous ne l'avons jamais été depuis la fin des années 1850 –divisé non seulement idéologiquement et politiquement (ce qui est normal; c'est ce que les élections servent à départager) mais aussi dans notre vision du monde.

Les deux camps semblent habiter des univers différents. Dans un des deux univers on observe les faits, on respecte la science et on accorde de la valeur au moins aux objectifs de la démocratie et de la courtoisie; dans l'autre univers, non. Et les deux s'observent avec le plus glaçant des mépris. Trump a fini par être vaincu, mais le trumpisme a de beaux jours devant lui.

Affirmer ses idées sombres

Dans le dernier New York Review of Books, le dramaturge et essayiste Wallace Shawn se souvient que lorsqu'il était jeune, au cours des vingt années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale (et qui correspondent aussi à la jeunesse de Joe Biden), les politiciens américains gagnaient des voix en promettant d'aider les gens dans le besoin. «Les Américains semblaient accros à la perception que leur pays représentait la vertu, la droiture et la gentillesse dans un monde où le mal avait presque fini par s'imposer», écrit Shawn.

Comme il l'a appris plus tard, des livres qu'il a lus, de ses voyages et de ses discussions, l'Amérique avait également longtemps perpétré «d'indicibles massacres» depuis les tout débuts de son existence. Et pourtant, les valeurs dont nous avions hérité nous empêchaient de trop nous enfoncer dans le côté obscur et nous poussaient même à faire des choses authentiquement louables. Ce qui est nouveau avec Trump, c'est qu'il a complètement abandonné ce mythe et que, selon Shawn, de nombreux Américains et Américaines «semblent en éprouver un soulagement immense».

«Trump est le prêtre qui accorde l'absolution.»
Wallace Shawn

Il poursuit: «Le fait que le chef d'un de nos deux partis [...] n'ait pas eu honte de révéler son propre égoïsme devant la souffrance des autres, qu'il n'ait pas eu la moindre vergogne à révéler la joviale jouissance que lui inspire l'exercice de la cruauté [...] tout cela a aidé les gens à avoir l'impression qu'il ne leur était plus nécessaire d'avoir honte d'être comme ça eux aussi. Ils n'étaient pas obligés d'être mal à l'aise sous prétexte qu'ils se fichaient du sort des autres. [...] Dans un monde où les riches veulent l'autorisation de prendre tout ce qui leur est possible de prendre sans ressentir la moindre honte, et où beaucoup des non-riches sont tellement inquiets à l'idée de tout perdre qu'ils ont du mal à s'inquiéter des misères des autres, Trump est le prêtre qui accorde l'absolution. Dans un sens, il semble dire à ses partisans que la compassion n'est peut-être qu'une nouvelle valeur de l'élite culturelle que lui et eux détestent tant, comme le fait de débiter de longues phrases et d'écouter de la musique classique.»

Il y a un demi-siècle, certains gauchistes universitaires, en Grande-Bretagne en particulier, ont inventé l'expression «le socialisme tel qu'il existe vraiment» pour qualifier les pays de l'empire soviétique, tout particulièrement l'Allemagne de l'Est. L'idée était de faire la distinction entre ces régimes despotiques et rigides, qu'ils considéraient comme des déformations du socialisme, et les idéaux originels de cette idéologie. De la même manière, il peut désormais s'avérer utile de se référer à notre vie politique actuelle comme à «l'Amérique telle qu'elle existe vraiment».

Car c'est bien cela, la réalité de ce que nous sommes, même si nombre d'entre nous avons l'impression que ce n'est pas ainsi que nous devrions être.

Retrouvez l'actualité de l'élection présidentielle américaine chaque mercredi soir dans Trump 2020, le podcast d'analyse et de décryptage de Slate.fr en collaboration avec l'Ifri et TTSO.

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