Égalités / Société

Pour les jeunes hommes, envisager leur mère d'abord comme une femme reste difficile

Temps de lecture : 11 min

[Partie 1] Quelle perception les hommes de 20 à 25 ans ont-ils de leur mère? Si la domination masculine et les inégalités de genre sont encore présentes au sein des familles, ces jeunes hommes souhaitent les atténuer. Enquête.

Les jeunes hommes de 20 à 25 ans semblent de plus en plus conscients des inégalités de genre existantes au sein de leur famille. | Alex Pasarelu via Unsplash
Les jeunes hommes de 20 à 25 ans semblent de plus en plus conscients des inégalités de genre existantes au sein de leur famille. | Alex Pasarelu via Unsplash

«À l'occasion d'un cours de philosophie, il m'a été demandé de rendre un papier lié aux questions féministes actuelles. J'ai choisi un axe souvent peu mis en avant: celui de l'engagement masculin dans le combat féministe. En plein confinement, j'ai donc mené une enquête en ligne, anonyme, auprès d'une cinquantaine d'hommes ayant entre 20 et 25 ans, en études supérieures. Les résultats de cette enquête ont fait l'objet d'une analyse et d'un rendu. Dans ce premier article, je vous présente les conclusions liées au rapport de ces enquêtés à leur cercle familial, et plus particulièrement à leur mère.»

À l'heure où l'on parle d'une quatrième vague[1] féministe, la parole n'est que rarement donnée aux hommes sur le sujet. Pourtant, si l'on aspire à la disparition de la domination masculine, rien ne sera possible sans leur concours à l'effort féministe. Dès lors, mener une enquête[2] afin d'évaluer la prise de conscience des inégalités de genre parmi les jeunes hommes en études supérieures peut permettre de jauger les progrès effectués en matière d'égalité. Notons que 70% des enquêtés se perçoivent eux-mêmes comme «dominants» et 9% comme «privilégiés»; donnant raison à Monique Wittig lorsqu'elle écrivait dans La Pensée straight (édition 2002) que «de leur côté, les hommes savent parfaitement qu'ils dominent les femmes (“Nous sommes les maîtres des femmes” dit André Breton) et ils sont formés pour le faire».

Sans chercher à définir avec précision ce qu'est la domination masculine, nous reprendrons les termes de l'un des enquêtés: «C'est un système de domination, d'oppression qu'exerce une classe de sexe (homme) sur une autre (femme) à travers les institutions et un système de représentations qui classe et hiérarchise les êtres humains, les activités sociales et les objets en deux catégories binaires: le masculin et le féminin le masculin étant communément plus valorisé.»

Il ne s'agit pas tant ici de discuter la définition de la domination masculine que d'étudier la perception, évidemment subjective, que les hommes de 20 à 25 ans en ont. Comment percevoir, c'est-à-dire «détacher, de l'ensemble des objets, l'action possible de son corps sur eux»[3], une domination que son propre corps exerce sur d'autres?

Cet article a pour vocation de laisser la parole aux hommes. Avec l'accès aux réseaux sociaux qui médiatise cette «quatrième vague», on peut supposer qu'un changement de mentalité est en cours et qu'ils aspirent, eux aussi, à une égalité en droit et en fait entre les genres. Aussi, la perception de la domination masculine par les hommes de 20 à 25 ans est-elle en adéquation avec les revendications féministes actuelles? Pensent-ils avoir un rôle à jouer dans cette nouvelle vague en dépit du fait que ces revendications jouent, a priori, contre leur intérêt?

Ce premier article traite du rapport des enquêtés à leur milieu familial et notamment à leur mère. Espace premier de la sociabilité du nouveau-né, la famille est également le lieu de reproduction de dynamiques inégalitaires genrées dont l'enfant est témoin dès son plus jeune âge. Sans essentialiser la «mère», la question du rôle qu'elle endosse au sein du foyer se pose. Plus encore, quelle conscience leurs fils ont-ils de ce rôle? Quelle perception ont-ils de leur mère et quelles conclusions en tirent-ils?

Être mère ou femme: deux statuts difficilement conciliables

Comment maintenir ses activités personnelles, son équilibre individuel, sa «chambre à soi» pour reprendre le titre de l'essai de Virginia Woolf, quand la plupart des femmes prennent, dès la naissance, la quasi-totalité de la charge du nouveau-né? Si le congé paternité est en passe de s'allonger de 11 jours à 4 semaines, il reste encore bien loin des 16 semaines de congé maternité. Le rôle de mère est donc un travail à temps plein, qui commence dès la naissance, avec peu d'espace pour vaquer à ses occupations propres.

42% des interrogés répondent «une femme» à la question: «Pour vous, votre mère est-elle une femme ou juste mère?»

Pourtant, la question «Pour vous, votre mère est-elle une femme ou juste mère?» a égaré bon nombre des enquêtés, preuve s'il en faut que le triangle vie personnelle, vie professionnelle, vie maternelle est une préoccupation quasi-exclusivement féminine.

Une explication à cette confusion se dessine: beaucoup d'enquêtés ne s'étaient jamais posé la question. Ainsi, 42% des interrogés répondent «une femme», 24% optent pour «une mère» et 34% pour «les deux».

Ceux qui définissent leur mère comme femme font souvent référence à son «indépendance», à ses «centres d'intérêts propres, ses perspectives, ses opinions» et l'un des enquêtés détaille: «Elle fait plein d'activités, lit énormément, fait de l'art, elle s'épanouit en tant qu'individu.» Les deux termes paraissent exclusifs l'un de l'autre, il semble qu'on ne puisse être mère et femme sous le même toit: «Ma mère est une femme car elle [...] a une véritable vie en dehors du foyer.»

«Ma mère est une femme, elle m'a eu tard et a donc plus vécu en tant que femme que mère.»
Réponse d'un enquêté

Le rapport à l'âge est également déterminant. L'un des enquêtés précise qu'il voit sa mère comme une femme parce qu'elle l'a eu tardivement: «Ma mère est une femme, elle m'a eu tard 40 ans et a donc plus vécu en tant que femme que mère», tandis qu'un autre indique qu'elle «n'a jamais été très femme, ayant eu des enfants jeune», à 20 ans.

Beaucoup précisent qu'ils se sont mis à considérer leur mère comme une femme avec l'âge. Se sont-ils mis à percevoir leur mère comme femme en grandissant ou bien le fait qu'ils grandissent a-t-il permis aux mères de redéployer leurs potentialités de femmes?

«Le seul destin féminin concevable reste le don de soi.»
Mona Chollet, dans Sorcières

Si l'on suit la pensée de Mona Chollet dans Sorcières – La puissance invaincue des femmes (2018), la seconde réponse est la plus probable. À ses yeux, être mère revient à renoncer à être une femme et c'est pour cela qu'elle choisit de ne pas avoir d'enfant: «Le seul destin féminin concevable reste le don de soi. Ou, plus précisément, un don de soi qui passe par l'abandon de ses potentialités créatives plutôt que par leur réalisation [...]. En attendant, le gaspillage de nos potentialités continue. “Une «vraie femme», c'est un cimetière de désirs, de rêves manqués, d'illusions”, écrivaient les Chimères.»

Si 76% des enquêtés se rassurent en pensant que la vie de leur mère «ne se limite heureusement pas à ses enfants», il reste que leurs réponses ont clairement indiqué la difficulté qu'ils ont à envisager ce double statut de mère et de femme.

Quelle conscience de la charge mentale maternelle?

Ce statut s'accompagne d'une autre réalité: celui de la charge mentale que les enfants et le foyer font peser sur la mère. L'Observatoire des inégalités montre qu'en 2019, les femmes consacrent en moyenne 4h par jour aux tâches domestiques et les hommes 2h30[4]. Sans rentrer dans le détail des tâches ménagères[5], ces chiffres témoignent de leur répartition clairement inégalitaire.

Concept relativement récent et encore mal défini, la charge mentale est une forme de charge cognitive qui repose principalement –mais pas exclusivement– sur les femmes[6]. Pour reprendre les mots de l'illustratrice Emma Subiaco (Fallait demander, 2017), «la charge mentale, c'est le fait de toujours devoir y penser», c'est-à-dire de devoir penser et anticiper plusieurs choses à la fois, souvent au sein de la famille.

Parmi les personnes sachant ce qu'est la charge mentale, 64% pensent en avoir déjà fait peser une sur un membre de leur entourage, souvent leur mère.

L'un des enquêtés définit la charge mentale comme ceci: «La charge mentale correspond à la place que prennent les questions d'organisation et de bien-être des membres du foyer dans la tête d'une femme. Penser à amener les enfants à l'heure à l'école, prendre rendez-vous chez le médecin pour la petite, payer la réinscription pour les cours de piano du petit, passer chez le traiteur italien et acheter les linguine préférées du mari.»

On m'invite encore une fois à une conférence-débat "Charge mentale" sur le thème du "Lâcher prise". En faire moins, accepter que ça soit moins bien fait, etc. à destination des femmes, bien sûr. Ca me fatigue ! Encore une fois, la responsabilité de la répartition des tâches repose sur les femmes qui seraient trop maniaques, trop dans le contrôle, trop tout ! Les hommes eux ne seraient que de grands enfants incapables de savoir passer correctement l'aspirateur. C'est vexant pour tout le monde ! J'en avais parlé ici https://emmaclit.com/2017/09/05/charge-mentale-et-presse et ça n'a rien changé apparemment :'( Que se passe-t-il quand on lâche prise, si les hommes ne s'investissent pas ? La vaisselle pourrit dans l'évier, les enfants ratent leurs vaccins et portent des vêtements trop petits, la cantine reste impayée et le frigo vide. Alors, à quand une conférence à destination des hommes sur comment prendre leur part ? #féminisme #chargementale #lâcherprise #ToujoursLaFauteDesFemmes #DireStop#LesHommesAussiSaventFaireLeMénage #SuffitQuilsLeVeuillent

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À ce titre, 71% des enquêtés avaient déjà entendu parler de la notion de charge mentale. Parmi les personnes sachant ce qu'est la charge mentale, 64% pensent en avoir déjà fait peser une sur un membre de leur entourage, souvent leur mère. Sur 25 personnes pensant avoir déjà fait peser une charge mentale sur quelqu'un, 12 répondent «sur ma mère» et seulement 4 répondent «sur mes parents» ou «sur ma famille».

Une fois de plus, le rôle prépondérant de la mère au sein de la famille va de pair avec un déséquilibre en termes de charge mentale. Toutefois, il est à souligner que les enquêtés semblent au courant des revendications actuelles et que, plus encore, ils semblent en majorité avoir conscience de leur rôle dans les charges mentales qui pèsent sur leur entourage. Sans se réjouir trop précipitamment, ce constat appelle à l'optimisme quant à un avenir plus égalitaire.

Reproduire ou déconstruire un schéma familial inégalitaire?

Une fois ces constats émis –la conscience qu'une mère peut avoir des difficultés à poursuivre sa vie de «femme» une fois qu'elle a des enfants; la charge mentale qui pèse sur elle au sein du foyer– quelles conclusions en tirer? Les hommes de 20 à 25 ans interrogés font tous partie de la quatrième vague féministe émergeante mais à quoi aspirent-ils dans la création de leur futur schéma familial?

Au sein de la population enquêtée, une très légère majorité –54%– a observé une répartition inégalitaire des tâches domestiques entre le père et la mère. S'agit-il d'un résultat en adéquation avec la réalité ou d'une illusion de laquelle il est difficile de se départir? Quelle que soit la réponse à cette question, il reste que la répartition des tâches ménagères et l'égalité dans le couple est l'une des préoccupations de la population enquêtée.

38% des enquêtés ont exprimé leur volonté d'une répartition des tâches ménagères plus égalitaire, d'une plus grande présence au sein du foyer et d'une éducation non genrée donnée à leurs enfants.

Qu'ils souhaitent reproduire leur schéma familial[7] ou non, 38% des enquêtés ont exprimé leur volonté d'une répartition des tâches ménagères plus égalitaire, d'une plus grande présence au sein du foyer et d'une éducation non genrée donnée à leurs enfants.

Certains d'entre eux témoignent de leur agacement face aux inégalités au sein du couple parental: «Ma mère ne se plaint pas de devoir faire les courses, les repas et le ménage pendant que mon père fait littéralement la sieste, mais je ne peux pas supporter un déséquilibre dans les tâches ménagères aussi important dans mon couple.» Un autre ajoute que le déséquilibre est aussi souvent lié au temps passé au travail –encore plus important pour les hommes que pour les femmes[8].

Ces quelques pistes de réflexion témoignent d'une chose: les jeunes hommes de 20 à 25 ans en études supérieures semblent de plus en plus conscients des inégalités de genre existantes au sein des foyers. Les conclusions qu'ils tirent de ces constats appellent à analyser le passage de l'observation à l'action: quels comportements les enquêtés ont-ils avec des femmes de leur âge et quel recul ont-ils sur ces comportements?

1 — Cette «quatrième» vague viendrait après la première (mouvement des suffragettes au début du XXe siècle), la seconde (dans les années 1960 et 1970, incarnée par le MLF – Mouvement de libération des femmes), la troisième (des années 1990 au début des années 2000). Retourner à l'article

2 — Afin de tenter de répondre à cette question, un questionnaire auto-administré en ligne comportant 40 questions divisées en trois catégories (1. Rapport à la famille; 2. Rapport à la sexualité; 3. Rapport aux revendications féministes actuelles) a été soumis à un échantillon de 57 sujets. Sur 57 questionnaires, seuls 49 ont été considérés comme exploitables. 26 questions sur 40 étaient ouvertes, laissant la possibilité à chacun de s'exprimer pleinement et de la manière la plus détaillée possible.La population enquêtée est composée de personnes s'identifiant comme «hommes», quelle que soit leur orientation sexuelle (78% des enquêtés définissent leur orientation sexuelle comme hétérosexuelle; 14% comme bisexuelle et 8% comme homosexuelle) et leur lieu d'origine (avec une surreprésentation des villes de Paris et de Lyon). 4% des enquêtés ont 20 ans; 21% a 21 ans; 31% a 22 ans; 29% a 23 ans; 8% a 24 ans et 2% a 25 ans. 24% des enquêtés disent avoir reçu une éducation religieuse ayant eu ou ayant toujours un impact sur leurs relations intimes et 63% des personnes interrogées sont en couple. Enfin, 84% des enquêtés sont en Master et 12% sont en Licence. Retourner à l'article

3 — Selon la définition de la perception qu'Henri Bergson donne dans Matière et mémoire Essai sur la relation du corps à l'esprit, Résumé et conclusion, III, 1896. Retourner à l'article

4 — En prévision des réactions de celles et ceux qui se féliciteraient, malgré tout, d'une tendance à l'égalité, il est à noter que selon l'Observatoire des inégalités, «en dix ans, les hommes ont augmenté d'une minute seulement leur temps consacré au ménage». Retourner à l'article

5 — Notons toutefois qu'en schématisant, «les femmes s'occupent, au quotidien, des tâches les moins valorisées et les hommes de ce qui se voit et dure». Retourner à l'article

6 — Notons que la charge mentale pèse sur tout le monde, homme comme femme. Le problème vient d'une inégale répartition de cette charge mentale (notamment de la charge mentale ménagère, mais pas que), qui pèse aujourd'hui majoritairement sur les femmes. Retourner à l'article

7 — Il est à noter que l'enquête n'a pas pris en compte les cas de parents divorcés. Retourner à l'article

8 — Rappelons que «le pourcentage des femmes travaillant à temps partiel est quatre fois plus élevé que celui des hommes». Retourner à l'article

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