Société / Sports

Le «vélotaf», quand aller au boulot à vélo rend plus heureux

Temps de lecture : 7 min

À l'heure du retour des déplacements limités et des attestations de sortie, se déplacer à vélo jusqu'au travail ou pour faire ses courses semble être un luxe.

Le vélo est le meilleur allié pour aller travailler durant le confinement. | Thomas de Luze via Unsplash
Le vélo est le meilleur allié pour aller travailler durant le confinement. | Thomas de Luze via Unsplash

Les premières lueurs du jour gagnent du terrain derrière les montagnes. Les lampadaires sont encore allumés. Les oiseaux se mettent à chanter. Les feuilles des arbres récemment tombées décorent la route. Comme chaque matin, deux cyclistes se croisent au même endroit ou presque, sur les tout premiers contreforts du massif de Belledonne à quelques encablures de Grenoble. L'un monte, l'autre descend. Direction le boulot. Casque sur la tête, lumières allumées et parfois k-way fluo sur le dos, ils se saluent du même petit geste de tête. Depuis le début du confinement version 2, ils affichent aussi un grand sourire.

À l'heure du retour des déplacements limités, des attestations de sortie et de la limite d'un kilomètre autour de chez soi, se rendre à vélo au travail ou pour faire ses courses a tout d'un luxe. Florence, kinésithérapeute de 27 ans dans la métropole iséroise, n'a attendu ni le confinement ni le reconfinement pour monter en selle.

«En ce moment, prendre le vélo est un éveil à l'extérieur dont on manque dans nos journées.»
Pierre*, cycliste

Elle adore sa petite reine, avec laquelle elle se rend aussi chez ses patient·es à domicile: «Déjà en temps normal, ça vide énormément la tête avant de rentrer à la maison et ça rend la soirée bien plus cool. Depuis le confinement, c'est vraiment la bouffée d'air de la journée et j'apprécie d'autant plus.»

Meilleur allié pour le confinement

Avec les mesures restrictives du moment, le «vélotaf» –soit le fait de se rendre au travail à vélo– est presque la seule activité à l'extérieur de Florence et le seul moment où elle peut être un peu seule. Sous le soleil, il lui arrive même de prolonger le plaisir en rallongeant discrètement sa route.

Ce bol d'air, ce changement de milieu, cette activité physique, ou ces visages croisés (de loin, certes), sont autant de bienfaits partagés plus que jamais par les cyclistes du quotidien dans le cadre de leurs déplacements autorisés. «En ce moment, prendre le vélo est un éveil à l'extérieur dont on manque dans nos journées», estime Pierre*, qui travaille dans la recherche en hydrobiologie sur la côte bretonne.

Le premier confinement a multiplié le nombre de cyclistes en France. | Thomas Coex / AFP

Coronapistes, plans d'aménagements cyclables, chèques de 50 euros pour la réparation... À grand coup d'annonces, le vélo s'est fait de la place sur la chaussée et dans les têtes depuis le début de l'épidémie de Covid-19. Son développement et ses bénéfices sur notre immunité ont déjà été moult fois mis sur la place publique. Moins ses atouts pour l'esprit.

Pourtant, en ces temps enfermés et parfois stressés, le vélo fait juste du bien selon les adeptes. Président de la Fédération des usagers de la bicyclette (Fub), Olivier Schneider se réjouit que sa pratique reste autorisée dans le respect des règles sanitaires actuelles.

«À l'heure du télétravail et des échanges en visioconférence, le vélo permet de se reconnecter au réel.»
Olivier Schneider (Fub)

Le Brestois n'a jamais été aussi soulagé qu'avant de pouvoir pédaler à nouveau tous les jours après deux mois confinés le 11 mai 2020. «Il y a un grand côté plaisir en vélo, embraye-t-il. Pas seulement hédoniste, mais aussi parce qu'il aide à oublier les tracas du quotidien. Le vélo permet d'avoir sa bulle, un moment privilégié pour soi-même. Puis à l'heure du télétravail et des échanges en visioconférence, il permet de se reconnecter au réel, à la saisonnalité, et on en a absolument besoin dans notre société aseptisée.» Tout en évitant les bouchons et en se réjouissant de son empreinte carbone sans être bloqué dans un habitacle.

Bienfaits sur le moral et l'humeur

En plus de son effet «apaisant» et «calme» sur la nervosité, certain·es adeptes citent ainsi son impact psychologique, sur «l'humeur» ou le «moral». Qu'en disent les scientifiques?

Directeur du laboratoire Dynamiques sociales et économiques des transports à l'université Gustave Eiffel, Francis Papon s'intéresse justement aux modes actifs et leur perception. Dans le cadre de l'enquête nationale déplacements et transports de 2008, l'ingénieur devenu chercheur se souvient d'avoir intégré une question visant à savoir si les interrogés jugeaient leur moyen de transport agréable: «Les plus nombreux à répondre “oui” avaient été les pratiquants de vélo.»

«Quand on se déplace à vélo on est dehors, on n'est pas confiné à l'intérieur.»
Francis Papon, chercheur

L'explication, pour lui, tient au sentiment de liberté. Ce que le reconfinement exacerbe: «Quand on se déplace à vélo on est dehors, on n'est pas confiné à l'intérieur.»

Des cyclistes à Paris le 11 mai 2020, premier jour de déconfinement. | Thomas Coex / AFP

Si à l'automne, les «vélotaffeurs» sont parfois raillés pour leur coupe-vent flashy ou leur obstination sous la pluie, cette année le vent tourne. Illustrateur à Strasbourg, Matthieu longe l'eau sur une piste cyclable arborée pour se rendre à son atelier. «Ce petit trajet quotidien est une bouffée d'oxygène qui m'aidera à tenir le coup ces prochaines semaines, respire-t-il. C'est très positif pour le moral et le physique. D'autant que c'est une habitude: le sevrage pendant le premier confinement plus strict était d'autant plus difficile.»

Selon l'analyse de Francis Papon, toutes les recherches menées dans différents contextes vont dans le même sens: la joie d'enfourcher sa monture à pédales. À Montréal au Canada, des scientifiques de l'université de Concordia ont montré dans une étude publiée dans l'International Journal of Workplace Health Management que les employé·es à vélo perçoivent leurs déplacements moins stressants que ceux en voiture. Avec un impact de ce sentiment matinal sur leurs émotions du reste de la journée. Mais il n'y a pas que le stress, il y a aussi le plaisir, enfantin parfois, de rattraper une voiture ou de faire la course avec la pluie.

Le vélo avant la voiture

Plusieurs enquêtes américaines ont montré un lien entre comportements liés au transport et «bien-être subjectif» –sentiment de bonheur en quelque sorte. En Oregon, les modes de déplacement actifs rendent ainsi plus heureuse la population de Portland. Avec en tête de classement… le vélo!

Même conclusion dans une étude réalisée dans le Minnesota autour des émotions induites par les trajets quotidiens (joie, sens, fatigue, stress, tristesse et douleur). À l'opposé, l'enquête a montré que les transports en commun sont jugés «le moins sensés» et rendent «le moins heureux», tandis que la voiture est «la plus douloureuse».

Dans le contexte actuel, pédaler est encore plus valorisant. Salarié d'un commerce alimentaire en Alsace au printemps, Florian a gardé en mémoire «un sentiment de liberté, d'être privilégié, de pouvoir aller plus loin» grâce au «vélotaf» en confinement. Si le biclou rend ainsi heureux, c'est d'abord par l'exercice physique régulier qu'il permet. Certains mécanismes corporels sont scientifiquement démontrés, d'autres encore à l'état d'étude.

Le domaine foisonne. Spécialiste en physiologie humaine, Audrey Bergouignan travaille sur l'inactivité physique à l'Institut pluridisciplinaire Hubert Curien du CNRS et de l'université de Strasbourg.

«Quand on parle de vélo en général, on parle peu de la santé, alors qu'il y a plus de bienfaits que de risques.»
Francis Papon, chercheur

Travaillant à cheval entre l'Afrique, l'Amérique du nord et l'Europe, la chercheuse explique: «Quand on se met en mouvement, les muscles s'activent et le corps sécrète des hormones, molécules, protéines. On parle d'exerkines, présentes par milliers, dont on n'a encore pas idée de l'ampleur. Ces messagers permettent la communication inter-organes. Les muscles ont les leurs, le foie, les tissus adipeux [qui stockent les graisses, ndlr] aussi. Tous travaillent de manière concertée dans notre corps. L'ensemble de ce processus sous-tend les bénéfices systémiques de l'activité physique. Certains messagers se dirigent sans doute vers notre cerveau, c'est là que le sport aurait des vertus sur notre santé mentale.»

Des bénéfices à long terme

Dans l'hippocampe et le cortex cérébral, l'activité musculaire déclenche l'action prouvée de neurotransmetteurs qui influent sur la régulation des comportements, et donc des humeurs. Parmi eux, la dopamine, la noradrénaline, la sérotonine ou les endorphines, parfois surnommées les hormones du bonheur, du plaisir, ou de la bonne humeur. D'où l'effet bénéfique de l'activité régulière comme à vélo contre l'anxiété et la dépression, ou pour améliorer l'activité cognitive.

Sans compter l'impact physiologique, rien d'étonnant donc, à ce que le «vélotaf» soit présenté comme un moyen de lutter contre la sédentarité. «L'avantage du vélo, c'est qu'il permet d'atteindre les recommandations actuelles en matière d'activité physique en s'intégrant dans notre quotidien, donc en dégageant du temps, ajoute Audrey Bergouignan. Comme je fais tous mes déplacements à vélo, je n'ai pas besoin d'aller faire une heure de vélo d'intérieur le soir.»

Même à assistance électrique, le vélo régulier impacte la mortalité, aide à lutter contre les inflammations, et réduit les risques de développer certaines maladies.

«On préfère mettre des gens sous anxiolytiques que de leur dire de faire du vélo.»
Olivier Schneider (Fub)

«Le vélo n'est pas assez perçu comme un moyen de prévention primaire, encore moins pour la santé mentale qui est dans un angle mort, regrette Olivier Schneider. On préfère mettre des gens sous anxiolytiques que de leur dire de faire du vélo.» Le spécialiste Francis Papon prolonge: «Quand on parle de vélo en général, on évoque d'abord la sécurité et le risque d'accidents, on parle peu de la santé, alors qu'il y a plus de bienfaits que de risques.» «Aujourd'hui, il n'y a pas de médicament qui aura autant de bénéfices que l'exercice physique», confirme la chercheuse Audrey Bergouignan.

Celles et ceux qui continuent à «vélotaffer» depuis le 30 octobre connaissent leur chance d'avoir un vélo, de savoir en faire et de l'utiliser. Aux autres de saisir la leur.

*Le prénom a été changé

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