Société

Quand la France avait son «petit livre rouge de la République»

Temps de lecture : 5 min

Vendu à des millions d'exemplaires, «Le Tour de la France par deux enfants» est un manuel scolaire un peu oublié. Il a pourtant aidé la IIIe République à s'enraciner durablement en France.

Commémoration de la prise de la Bastille à Paris sous la IIIe République, illustrée par «La Marseillaise» de Jean Béraud (1880). | Sotheby's via Wikimedia Commons
Commémoration de la prise de la Bastille à Paris sous la IIIe République, illustrée par «La Marseillaise» de Jean Béraud (1880). | Sotheby's via Wikimedia Commons

«Voulez-vous qu'au premier coup d'œil on pense du bien de vous? Soyez propres et décents, les plus pauvres peuvent toujours l'être», «Honneur et probité, voilà la vraie noblesse», «Si tu es honnête, laborieux et économe, aie confiance dans l'avenir»… Ces maximes teintées de moralisme introduisent chaque chapitre du Tour de la France par deux enfants.

Si ce manuel de lecture n'évoque pas grand-chose aujourd'hui, ce pilier de la jeune IIIe République est l'un des best-sellers du siècle dernier. Et contrairement à ce que laisse croire le «G. Bruno» inscrit sur la couverture en référence au philosophe italien Giordano, ce livre écrit à la manière d'un road-movie est né de la plume d'Augustine Fouillée.

«Devoir et patrie»

Paru en 1877, il s'est écoulé à plus de huit millions d'exemplaires, un chiffre à faire pâlir d'envie Marc Levy. «Un tel succès ne peut s'expliquer que parce que sa portée est allée bien au-delà de son objectif immédiat, analyse Jean-François Chanet, historien spécialiste de la France du XIXe siècle. Il ne s'agissait pas seulement d'apprendre à lire, mais de construire “une certaine idée de la France” et de faire régner, à partir du foyer que représentaient les écoles, une morale résumée dans son sous-titre: Devoir et patrie

«Ce livre est devenu l'un des plus puissants instruments qui ont fait de l'école républicaine “un cours d'adultes pour les parents”.»
Jean-François Chanet, historien

Aujourd'hui, Le Tour de la France par deux enfants n'est évidemment plus le succès de librairie d'autrefois. Il n'empêche, son discours volontairement républicain et patriote semble retrouver, d'une certaine façon, un écho contemporain à l'heure où Emmanuel Macron met en avant ces valeurs contre le «séparatisme».

Mais les ennemis d'hier étaient tout autre: en 1870, le Second Empire perd sa guerre contre la Prusse. Contrainte de céder l'Alsace et une grande partie de la Lorraine, la France entame sa troisième aventure républicaine, après deux courtes expériences ratées. L'instruction est l'un des piliers pour enraciner ce nouveau régime.

L'une des couvertures du Tour de France par deux enfants, d'Augustine Fouillée (1877). | Collection personnelle Poussin Jean via Wikimedia Commons

«Ce livre est devenu l'un des plus puissants instruments qui ont fait de l'école républicaine “un cours d'adultes pour les parents”, selon la formule du philosophe Alain en 1921», poursuit l'historien, également recteur de l'académie de Besançon et de la région académique Bourgogne-Franche-Comté. Ce véritable «petit livre rouge de la République» au ton paternaliste vient promouvoir les obsessions du nouveau régime: travail, valeurs traditionnelles et colonialisme.

Une aventure à travers l'Hexagone

Le Tour de la France par deux enfants conte les péripéties d'André et Julien, âgés de 14 et 7 ans. À la mort de leur père, les orphelins partent de la Lorraine pour rejoindre leur oncle paternel à Marseille. Sur leur chemin: quelques embûches et beaucoup de belles rencontres. Chaque territoire traversé est l'occasion de tisser les fils du roman national et de magnifier la France à grands traits. Pêle-mêle, on y évoque «nos ancêtres de la Gaule», «les grandes actions de Bayard» ou encore Jeanne d'Arc, «une des gloires les plus pures de la patrie».

Une vision sélective de l'histoire de France, dans laquelle le commerce triangulaire, la Saint-Barthélemy ou la Semaine sanglante de la Commune sont laissées dans l'ombre, mais qui n'oublie pas le passé royaliste. «Ce livre de lecture contribue à rappeler la place, dans l'histoire nationale, d'œuvres et d'hommes antérieurs à la Révolution. En tant que régime qui doit cesser de diviser les Français et au contraire les rassembler, la République assume désormais l'héritage des siècles monarchiques», résume Jean-François Chanet.

Les élèves français de l'époque apprennent à lire mais aussi à s'occuper d'un cheval ou à distinguer les arbres des forêts hexagonales.

Le nationalisme se développant au XIXe siècle, tout tourne autour du pays de Jules Ferry. La musique? «Elle élève nos cœurs en exprimant nos plus grands sentiments: l'amour de la famille, de la patrie; toutes nos joies ou nos tristesses.» Les animaux? «La France est le pays qui possède les races de chevaux les plus belles et les plus variées.» Le dernier mot du paternel mourant? «France.» Et alors que certains rêvent d'une «revanche» contre l'Allemagne, cette valorisation à l'excès du territoire national est étonnement pacifique. Les morales d'Augustine Fouillée reposent avant tout sur des valeurs positives comme la solidarité, le partage et la générosité.

De chapitre en chapitre, les deux frères qui vivaient en territoire allemand découvrent la France et ses traditions, de la porcelaine de Limoges aux horloges de Besançon. Tantôt commerçant ou serrurier, André et Julien multiplient les casquettes et symbolisent une France au travail.

La «race blanche» est décrite comme «la plus parfaite des races humaines».

Toutes ces aventures sont un prétexte pour enseigner une multitude de savoirs pratiques. En arpentant les pages, les élèves français de l'époque apprennent à lire mais aussi à s'occuper d'un cheval ou à distinguer les arbres des forêts hexagonales, les races de vaches et les différents légumineux.

Des connaissances qui s'inscrivent dans un territoire largement agricole, rappelle Jean-François Chanet: «La France que parcourent les deux enfants est encore un pays rural, où le travail, que l'ouvrage promeut d'un bout à l'autre comme une valeur fondamentale, est avant tout manuel, qu'il soit agricole, artisanal ou industriel.»

Élèves conditionnés

Publié six ans après la défaite de la France face à la Prusse, Le Tour de la France par deux enfants donne une image unifiée et pacifiée d'une «patrie» qui repose sur un ordre bien établi. Les femmes s'occupent du foyer et de différentes tâches, comme le tissage, qui leur sont majoritairement réservées. De l'autre côté, l'injonction viriliste est évidente: l'homme se doit d'être fort et d'endurer toutes les épreuves, sans broncher.

Sans surprise, la «race blanche» est décrite comme «la plus parfaite des races humaines», tandis que «la race noire [...] a la peau très noire, des cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres épaisses, les bras très longs». Dépeints comme des «sauvages» pilleurs et anthropophages, les peuples autochtones d'Océanie ont aussi droit à leur lot de descriptions racistes. À l'inverse, la France «toujours généreuse» et qui «donne à tous, sans compter, ses bienfaits et ses secours», occupe la place du sauveur et les violences coloniales sont passées sous silence.

«Notre identité n'est pas une essence dont il nous faudrait préserver la pureté, mais un héritage composite.»
Jean-François Chanet, historien

Si le travail d'Augustine Fouillée a instruit des générations d'élèves d'une ribambelle de connaissances utiles et pratiques, il leur a aussi inculqué des notions qui, aujourd'hui, paraissent inacceptables. D'une façon parfois brutale, Le Tour de la France par deux enfants illustre le conditionnement de générations d'écoliers.

«Lisons ou relisons ce manuel avec le souci d'expliquer et non de dénoncer ce qui heurte nos convictions et nos sensibilités actuelles, tempère Jean-François Chanet. L'enseignement de l'histoire doit précisément éclairer la différence des époques et faire comprendre que notre identité n'est pas une essence dont il nous faudrait préserver la pureté, mais un héritage composite, dont les éléments constitutifs résultent de configurations politiques et sociales que le temps transforme sans retour.»

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