Santé / Société

La pandémie s'installe dans le temps, et ses dégâts psychologiques aussi

Temps de lecture : 8 min

Huit mois après le début du premier confinement en France, nous sommes nombreux et nombreuses à ressentir les lourds effets d'une crise qui semble partie pour durer.

La situation sanitaire ne s'améliorant pas, l'anxiété a pris une nouvelle tournure, peut-être plus diffuse, plus durable. | bennett tobias via Unsplash
La situation sanitaire ne s'améliorant pas, l'anxiété a pris une nouvelle tournure, peut-être plus diffuse, plus durable. | bennett tobias via Unsplash

Il y a huit mois, alors qu'un premier confinement s'amorçait en France, notre santé mentale s'est retrouvée fortement impactée par l'incertitude, l'isolement et la peur. La crise a été soudaine, et le choc profond.

«Ça a accentué mes angoisses nocturnes et mes insomnies», détaille Juliette, qui se décrit comme une stressée chronique. «J'avais parfois des insomnies avant, mais c'est vraiment la période de confinement qui a décuplé le phénomène. La situation totalement anxiogène m'a poussée à me couper un peu des informations, je comptais les heures la nuit.»

Pierre a lui aussi ressenti ce bouleversement: «J'avais le moral totalement plombé par l'inquiétude due au virus, par la peur du lendemain, et par le fait d'être bloqué chez moi.» Ce journaliste était déjà suivi par une psychologue depuis plusieurs années pour régler des problèmes de confiance en soi, et «après un léger mieux, l'annonce du confinement m'a refait sombrer. Heureusement, le suivi psy a continué par Skype, ce qui m'a aidé à tenir.»

Des troubles psy qui se répandent

Addiction, troubles du sommeil, dépression… On le sait désormais, le confinement de début 2020 a généré une angoisse globale et inédite. Fin mars, une semaine après le début des restrictions, le taux d'anxiété dans la population française avait doublé par rapport à 2017. Huit mois plus tard, la traumatologue Hélène Romano constate la longue traîne de cet impact, à tous les niveaux.

D'abord dans son entourage, et auprès des étudiant·es de la faculté où elle enseigne. «Beaucoup d'inquiétudes, de fatigue psychique (liée au stress) et d'angoisse pour l'avenir», raconte-t-elle. Parmi ses collègues soignants, elle note «une intense fatigue physique et psychique en raison du stress, d'une absence réelle de revalorisation du métier et des moyens supplémentaires qui ne sont donnés qu'au compte-goutte». Quant à ses patient·es, qui ont un vécu traumatique grave, «le confinement, le déconfinement, et la situation actuelle réactivent leurs traumatismes et les insécurisent beaucoup (aggravation des conduites anxieuses, troubles addictifs pour éviter les pensées intrusives...)». Bref, ça va mal partout.

Cécile, consultante en communication de 28 ans, est diagnostiquée dépressive. «Je n'ai pas pu voir ma psy pendant le confinement. Ça a eu un impact clair sur mes addictions à la cigarette et à l'alcool, j'ai développé une très forte consommation qui s'est plus ou moins installée, et j'ai repris des anxiolytiques. J'ai aussi expérimenté, pour la première fois, de vrais troubles du sommeil qui sont maintenant très récurrents.»

Certaines personnes ont vu des problèmes de santé mentale pré-existants s'aggraver, d'autres en font l'expérience pour la première fois. C'est le cas de Roxane*, qui a subi une rupture le jour de l'annonce du confinement en mars. «J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, seule dans un minuscule studio. Le fait de n'avoir rien à faire m'a focalisée sur moi, ma vie et mon passé. J'ai donc fait une introspection et je me suis rendue compte que des trucs atroces et douloureux enfouis depuis des années me revenaient en pleine face, sans pouvoir détourner mon attention. C'est la première fois que je fais face à ce genre de choses. Je n'ai jamais autant pleuré que depuis mars. Je suis devenue à fleur de peau et les larmes montent hyper vite pour un rien.» La jeune femme dit avoir sombré dans une «profonde déprime» qui peu à peu a évolué en dépression. Sans avoir les moyens de consulter un·e spécialiste pour aller mieux, elle «subit tant bien que mal en attendant que ça passe».

«Comme une voiture qui n'a plus d'essence»

Ce qui nous a aidé à tenir, même pendant les mois les plus douloureux, c'est l'idée que cela passerait. Hélène Romano nous le disait en avril: «Projetez-vous dans le temps, pensez à ce que vous avez envie de faire pour l'après. On ne va pas être confinés à vie, ce sont juste six semaines. Il faut vous dire qu'il y aura une fin.» Malheureusement, la fin n'est pas vraiment arrivée, ou du moins n'a pas pris la forme que l'on espérait. Et huit mois plus tard, c'est un nouveau confinement qui débute.

Alors qu'il est devenu clair, ces dernières semaines, que la situation ne s'améliorait pas, l'anxiété a pris une nouvelle tournure, peut-être plus diffuse mais aussi plus durable. Lya Auslander, docteure en psychologie sociale, le confirme. «Dans les crises comme ça, qu'elles soient sanitaires, ou financières comme en 2008, il y a une phase aiguë qui apparaît dans un premier temps. Et après, les choses s'installent de manière chronique. C'est ce qu'on vit en ce moment.» Selon elle, «sur le plan psy, l'installation de cette phase chronique est extrêmement consommatrice d'énergie psychique, et on y est beaucoup moins préparés. Nous sommes dans une société de la vitesse, et pas une société d'endurance. Quand il y a encore plus d'anxiété et de stress, les gens se retrouvent vite comme une voiture qui n'a plus d'essence, mais qui ne peut pas être ravitaillée parce qu'on n'a pas le temps de s'arrêter.»

C'est ce sentiment d'être à sec qui revient très souvent dans les témoignages. Chloé, 30 ans, travaille dans le milieu du spectacle, et se dit épuisée «par le sentiment d'être en permanence sur le fil du rasoir. On se sent dépossédé de sa propre vie. Ne pas pouvoir organiser des spectacles, ne pas pouvoir aller à des concerts, c'est [se] retirer un peu d'oxygène, même si ça paraît dramatique dit comme ça.»

Comme nombre d'entre nous, elle pensait que la crise ne durerait qu'un temps. «Maintenant que ça dure encore et encore, et qu'on n'en voit pas la fin, je me sens un peu condamnée, confie-t-elle. L'incertitude est terrible. Je suis privée de ma famille, de mes amis les plus proches, de ce qui me nourrit professionnellement et personnellement. C'est un arrêt de développement personnel en fait, comme si j'étais punie mais sans leçon à la clef. Je suis en pause de moi-même.»

Entre l'absence de perspective et le surmenage émotionnel, le risque de burn-out est immense. Ce dernier peut être lié à la surcharge de (télé)travail, à l'épuisement parental, ou bien, comme le précise Lya Auslander, à une perte de sens. «Avec cette crise qui s'inscrit dans la chronicité, parce qu'on est isolés, et qu'on n'a pas les ressources, on est beaucoup plus sujets au burn-out.» Son conseil: «II faut accepter l'efficacité moindre, et ménager des périodes de récupération, reprendre des liens sociaux.»

«Dans l'idéal, il faut essayer d'avoir des moments pour soi, même cinq minutes par jour.»
Hélène Romano, psychothérapeuthe et traumatologue

Pauline, 29 ans, est scénariste et en burn-out depuis mai. Sa vie créative et professionnelle a été fortement endommagée par la crise sanitaire. Malgré un job précaire et globalement stressant, elle tenait le coup grâce à la perspective de deux projets enthousiasmants, qui se sont tous les deux arrêtés brutalement avec le confinement. «Il y a eu une accumulation de choses, mais je me suis rendue compte que j'étais en burn-out au moment où j'ai réalisé que je n'étais plus capable d'écrire du tout.»

Aujourd'hui, elle se dit encore incapable de reprendre l'écriture, et parle de «blocage» concernant la fiction. «Je n'ai pas regardé une fiction depuis le mois de mars, il y a une espèce de dégoût. On a regardé Dix pour cent avec ma compagne, et c'est épidermique, je peux plus.» En attendant une potentielle reconversion, la jeune femme se ménage et s'entoure de proches qui la comprennent. «J'essaie de ne pas me projeter à dans un an, je limite mon champ de vision.»

Difficultés exponentielles

Autre difficulté de la période qui s'annonce: aux épreuves personnelles, viennent s'ajouter celles de notre entourage, générant une sorte de surmobilisation physique et émotionnelle. Pauline le ressent bien. «Là où c'est compliqué, c'est que quand tu dis que tu vas mal, on te répond “bah en même temps ça va mal pour tout le monde”, regrette-t-elle. C'est pas sain, parce que du coup tu peux en devenir un peu fataliste.»

Comment faire quand on est soi-même en burn-out, mais que nos proches (ou nos patient·es) sont eux aussi au bout du rouleau? Comment prendre à la fois soin de soi et des autres dans une période aussi épuisante? Hélène Romano donne quelques pistes: «Dans l'idéal, il faut essayer d'avoir des moments pour soi, même cinq minutes par jour. Penser à des projets positifs personnels et familiaux, s'autoriser à dormir, bien manger, et savoir dire non aux sollicitations pour se mettre au centre de nos préoccupations.»

Lya Auslander, elle, s'inquiète particulièrement pour les personnes les plus vulnérables, déjà fragilisées depuis le début de la crise: «Pour les personnes qui ont déjà des pathologies déclarées, tout va être exponentiellement difficile, qu'il s'agisse de pathologies de stress, de handicap, de comportements violents.» Les enfants et les femmes victimes de violences domestiques, notamment, sont à nouveau beaucoup plus exposées dans une situation de couvre-feu ou de confinement.

«La situation actuelle décuple l'anxiété, mais réduit très largement la capacité des gens violents à contenir le passage à l'acte. Toutes les structures d'accueil et de protection de l'enfance ont beaucoup été sollicitées pendant le [premier] confinement, elles ont répondu avec les moyens qu'elles avaient dans la phase aiguë, mais maintenant on est dans une autre phase où tout le monde est épuisé, y compris les soignants. On craint l'interaction entre l'épuisement professionnel, le manque de moyens et leur capacité à intervenir pour ces enfants et les femmes qui sont victimes.»

Une crise qui ne sera pas éternelle

Malgré tout, la docteure en psychologie sociale place beaucoup d'espoir dans le lien humain. «Dans les sociétés totalitaires, où le degré de stress, de dépression et de captivité était important et a duré très longtemps, on a observé tous ces phénomènes, explique Lya Auslander. Il y avait le stress de l'espace public, et en même temps, les liens entre les personnes dans l'espace privé sont devenus tellement chaleureux, que les choses tenaient debout quand même. Malheureusement les sociétés occidentales sont individualistes, mais la question de la solidarité, des liens et de l'attention à autrui est extrêmement importante. Il ne faut pas croire que parce qu'on est attentif à autrui, ça nous épuise forcément nous.»

Pour affronter les nouvelles épreuves, l'expérience de ces derniers mois est aussi d'une grande aide. Cécile nous dit envisager «plus sereinement» le deuxième confinement, «le premier ayant fait office de crash-test». Roxane, elle, a choisi de se confiner avec des amis pour ne pas reproduire la solitude du premier.

Et même s'il est difficile de savoir quand et comment cette crise se terminera, Hélène Romano précise encore une fois que temporiser est une des meilleures solutions. «La crise dure, c'est une réalité, mais elle ne sera pas éternelle… même s'il y en aura probablement d'autres. Pendant la guerre, les populations ont tenu car elles savaient qu'un jour cela finirait. Il y aura une fin.» Selon elle, «la seule façon de tenir est de voir comment vivre avec les nouvelles contraintes (qui risquent de durer) car il nous faut bien vivre, ne serait-ce que pour les enfants qui ont besoin d'adultes porteurs d'espoirs, malgré tout ce contexte».

*Le prénom a été changé

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