Culture

Dix films inédits à voir (ou à éviter) pendant le reconfinement

Temps de lecture : 9 min

Prévus pour le cinéma ou tournés spécifiquement pour les plateformes, tous sont disponibles dès maintenant, mais certains sont plus recommandables que d'autres.

Rashida Jones et Bill Murray dans On the Rocks de Sofia Coppola. | Capture d'écran via YouTube
Rashida Jones et Bill Murray dans On the Rocks de Sofia Coppola. | Capture d'écran via YouTube

«Les Sept de Chicago» d'Aaron Sorkin (Netflix)

Longtemps porté par Steven Spielberg, qui l'a finalement laissé de côté en raison d'un nombre de projets trop élevé, le scénario de The Trial of the Chicago Seven est finalement mis à l'écran par son auteur, un certain Aaron Sorkin, qui en avait terminé l'écriture en 2007. Porté par une bande d'acteurs prodigieux (Jeremy Strong, Joseph Gordon-Levitt, Mark Rylance, Frank Langella, ou encore Sacha Baron Cohen, attaché au projet depuis le début), Les Sept de Chicago raconte le procès de militants pacifistes accusés d'avoir initié les violences qui ont émaillé la Convention démocrate de 1968.

Voilà une œuvre très sorkinienne dans l'âme, avec des hommes qui parlent sans discontinuer pendant plus de deux heures, le tout quasiment à huis clos. La démonstration est implacable et sans gros sabots: il faut dire que la totale partialité de la justice dans cette affaire est d'une telle évidence qu'il n'y avait guère besoin de forcer le trait pour en rendre compte.

La sortie des Sept de Chicago tombe à point nommé, le procès s'ouvrant lors des premiers jours du mandat présidentiel de Richard Nixon, au moment où la transition d'une administration vers l'autre peut avoir les pires effets et créer des situations absurdes. Une mise en garde dont il faudra se souvenir si Joe Biden est finalement élu président.

«On the Rocks» de Sofia Coppola (Apple TV+)

Vingt ans pile après la sortie en salles de Virgin Suicides, son premier et mémorable long-métrage, la réalisatrice est de retour avec un septième film qui marque ses retrouvailles avec Bill Murray. Elle avait précédemment dirigé l'acteur dans Lost in Translation ainsi que dans le programme de Noël A Very Murray Christmas, récupéré par Netflix. Murray incarne ici Felix, riche playboy appelé à la rescousse par sa fille Laura (Rashida Jones) pour qu'il l'aide à déterminer si son mari Dean (Marlon Wayans) la trompe ou non.

Si Coppola est encore loin de renouer avec la grâce de ses deux premiers films, cette comédie existentielle gorgée de spleen ne démérite pas. Se sentant vide et isolée, l'héroïne souffre autant sur le plan professionnel (écrivaine, elle ne trouve plus l'inspiration) que dans sa vie perso (mari absent, vie parentale aliénante). On the Rocks raconte comment la confiance et la fantaisie profitent de l'âge adulte pour se barrer en courant et raviver les douleurs de l'enfance.

Avertissement: dans cet univers, on s'offre des montres Cartier et on sillonne New York dans une voiture ancienne en avalant du caviar. Sofia Coppola ne renie ni sa nature, ni ses origines, mais c'est bien moins méprisable que si elle tentait de nous faire croire qu'elle vient «de l'école de la vie».

«Borat 2, le film d'après» de Jason Wolitzer (Amazon Prime Video)

Ah oui, le titre français complet: il s'agit de Borat 2, le film d'après: L'Incroyable subterfuge au régime américain pour mettre en lumière la nation du Kazakhstan, jadis si glorieuse. Le journaliste kazakh y est contraint par les autorités locales de regagner le territoire américain afin d'y assurer une mission visant à réconcilier Kazakhstan et États-Unis. Objectif: redorer le blason de son pays.

L'effet de surprise du premier volet étant éventé depuis bien longtemps, Sacha Baron Cohen (encore lui) s'est creusé la tête pour tenter de réinventer son personnage et l'univers qui va avec: à grands coups de postiches à la Patrick Sébastien, il infiltre l'Amérique de Trump avec un peu de mordant et beaucoup d'inconsistance.

Le flou volontaire du dispositif (quelle est la dose de fiction et d'improvisation?) a hélas des conséquences dommageables: en dénonçant le racisme, le sexisme et la bêtise des uns et des autres, Borat 2 tombe à plus d'une reprise dans ces travers. Lorsqu'il est au sommet de sa forme, Cohen est capable de se montrer à la fois pertinent et hilarant, comme le plus efficace des poils à gratter. Ce film-ci a plutôt des allures de petit coup de mou.

«His House» de Remi Weekes (Netflix)

Le cinéma de genre est rarement aussi stimulant que lorsqu'il s'arme d'une dimension politique. Marchant sur les traces d'Atlantique, qui a valu à la réalisatrice Mati Diop le Grand Prix du festival de Cannes 2019, His House suit un couple sud-soudanais ayant fui la guerre civile pour tenter de repartir de zéro dans une petite ville britannique. Recevant de la part des services sociaux un logement inespérément grand, Rial et Bol sont hélas saisis par des visions d'horreur liées à la perte de Nyagak, leur petite fille.

Assez impressionnant dans sa façon de gérer les apparitions horrifiques, His House revisite en quelque sorte le film de maison hantée, le manoir étant remplacé par le logement délabré auquel le couple tente de redonner un semblant de dignité. Présenté en séance spéciale lors du dernier festival de Sundance, le film du Britannique Remi Weekes témoigne de la difficulté (voire de l'impossibilité) de s'intégrer réellement sans renier ses racines.

Le processus de deuil est également au cœur d'un film riche en sensations fortes et en événements perturbants. His House, c'est l'horreur dans tous les sens du terme: celle d'une réalité faite de haine et de tragédies, et celle d'un monde plus occulte dans lequel les fantômes ne relâchent jamais leur emprise.

«Cut Throat City» de RZA (Amazon Prime Video)

Crédité un peu partout sous le nom de Robert Fitzgerald Diggs, le réalisateur de Cut Throat City n'est autre que RZA, rappeur et producteur qu'on a également pu voir jouer la comédie avec une certaine aisance, chez Jim Jarmusch comme dans le deuxième G.I. Joe. Pour son troisième film en tant que réalisateur, il livre un thriller social dont l'ambition est claire: marcher sur les traces de John Singleton et Spike Lee, références en la matière.

L'action se déroule à La Nouvelle-Orléans, peu après le passage de l'ouragan Katrina qui a sévi en 2005. Racisme institutionnel et déterminisme social sont au programme de ce film éminemment pessimiste, dont les héros bien intentionnés finissent par se rendre à l'évidence: leurs ambitions personnelles ne sont pas près de se concrétiser.

On connaît la suite: les sirènes de l'argent illégal, les plans sans accroc qui tournent mal, et la sensation de n'avoir eu le choix qu'entre plusieurs scénarios de vies malheureuses. RZA ne révolutionne pas le genre, le film manquant parfois de liant et de subtilité. Mais il laisse dans la bouche un goût de sang et de révolte qui ne s'estompera pas de sitôt.

«Holidate» de John Whitesell (Netflix)

Un peu moins nul que les comédies romantiques diffusées par M6 lors des après-midi de décembre, mais très loin d'être à la hauteur des fleurons du genre, cette nouvelle romcom estampillée Netflix ne lésine pas sur les moyens scénaristiques pour divertir l'auditoire: que le légendaire porter de Dirty Dancing tourne en eau de boudin ou qu'un flacon de laxatifs lui soit refilé par erreur, le principal objectif de Holidate semble être de ridiculiser la très cool Emma Roberts (qui mérite qu'on cesse de la réduire à son statut de «nièce de»).

À part ça, le film signé John Whitesell (à qui on doit quelques navets hallucinants, et notament Big Mamma 2) consiste en une comédie sentimentale lambda, dans laquelle deux blasé·es de l'amour décident de faire semblant d'être en couple pendant une année, afin qu'on cesse de leur présenter des célibataires et de leur parler d'horloge biologique.

Vous pensez savoir comment les choses vont tourner? Il y a de fortes chances pour que vous ayez totalement raison. Mais c'est là tout l'intérêt de Holidate, qui assume sa fidélité à l'esprit romcom, à l'esprit Thanksgiving et à l'esprit de Noël: prévisible et sucré, il crée une sensation rassurante et confortable, ce qui peut s'avérer tout à fait salvateur en cette période si gorgée d'hostilité.

«Bronx» d'Olivier Marchal (Netflix)

Prévu pour le grand écran, le sixième long d'Olivier Marchal a lui aussi fini par être récupéré par un gros poisson du streaming. Bronx, c'est du Marchal pur jus, un concentré de testostérone et de codes virils. Si vous aimez les films où on bute des chiens à bout portant, où on parle d'Anna Karénine entre mecs en traitant les personnages d'«enculés», où le mot «couilles» est prononcé dans une phrase sur quatre, alors vous allez adorer le premier quart d'heure. Et la suite aussi.

Bronx ne se contente pas d'échouer lamentablement au test de Bechdel: il s'en réjouit en permanence. Qu'un film mettant aux prises la mafia et la police soit majoritairement masculin, on le comprend volontiers, puisque ce n'est que le reflet de la réalité. Qu'il fasse preuve d'autant de délectation et de gros sabots à célébrer la virilité de ses protagonistes est en revanche nettement plus gênant.

Pour son prochain film, Marchal quittera pour la première fois l'univers du cinéma policier. Il réalisera en effet L'Idole des jeunes, évocation de la vie de Johnny Hallyday de sa majorité à sa mort. Pas sûr que le sujet lui donne l'occasion de faire enfin preuve d'un peu de finesse et de subtilité.

«Brutus vs César» de Kheiron (Amazon Prime Video)

Au départ, le troisième long-métrage de Kheiron devait sortir dans les salles françaises, mais le premier confinement l'a finalement fait glisser vers la case Amazon, et c'est peut-être mieux ainsi. Lorgnant en permanence Astérix et Obélix: Mission Cléopâtre et Kaamelott, Brutus vs César est une catastrophe intersidérale, qui semble résulter du manque d'humilité ou de recul de son auteur.

En s'octroyant le rôle principal d'un film qu'il a réalisé et écrit seul, Kheiron a clairement vu trop gros. Brutus vs César juxtapose des séquences à peine esquissées, aux dialogues écrits à la va-vite. Rien n'est drôle, rien ne fonctionne, et l'ennui le dispute sans cesse à la gêne. Ramzy Bedia, Gérard Darmon, Bérengère Krief, Thierry Lhermitte, Artus, Pierre Richard et quelques autres n'y peuvent rien: il n'y a là-dedans aucune matière comique à défendre, aucun numéro susceptible d'être réussi.

Son premier film, Nous trois ou rien, avait surpris par sa tendresse teintée de noirceur. Son deuxième, Mauvaises herbes, semblait déjà un peu emprunté. Après cette troisième réalisation, Kheiron fait plus que plafonner. On lui souhaite de parvenir à tirer les enseignements nécessaires de cet échec.

«Nobody Sleeps in the Woods Tonight» de Bartosz M. Kowalski (Netflix)

Tirant son titre d'une comptine polonaise, ce survival rondement mené démarre dans un camp réservé aux ados accros au numérique. Bye bye smartphones et tablettes, les voilà contraint·es de se trouver d'autres occupations. Avec leur instructrice, trois garçons et deux filles vont ainsi aller découvrir les joies de la randonnée forestière, laquelle va vite se transformer en promenade meurtrière.

Ne vous fiez pas à la mention «réservé aux plus de 18 ans» apposée par Netflix: le gore pratiqué par Nobody Sleeps in the Woods Tonight est plutôt potache, donc plus amusant que traumatisant. Bien mené, le film possède une certaine épaisseur politique, évoquant notamment la situation des jeunes LGBT+. Impossible que les jumeaux tueurs ne soient pas une allusion directe à Lech et Jarosław Kaczyński, dirigeants politiques conservateurs qui ont accéléré le tournant rétrograde de la Pologne dans les années 2000.

Dommage que le film soit traversé par un male gaze certain, avec notamment une scène de sexe entre ados n'ayant pas d'autre objectif que de fournir à une partie du public sa ration de nudité féminine. On peut produire du cinéma de drive-in sans tomber dans ce genre de travers facilement évitable.

«Rebecca» de Ben Wheatley (Netflix)

En 1938, l'écrivaine britannique Daphné du Maurier publiait Rebecca, l'histoire d'une jeune demoiselle de compagnie qui finit par abandonner sa patronne acariâtre pour tomber dans les bras d'un riche veuf deux fois plus âgé qu'elle. Quittant Monte-Carlo pour les Cornouailles, le couple s'apprête à mener une existence insouciante, mais l'ombre de Rebecca, l'épouse disparue, plane sur les lieux. Les soucis et les angoisses ne tardent pas à remonter à la surface.

Une première adaptation cinématographique fut signée par Alfred Hitchcock dès 1940, avec Laurence Olivier et Joan Fontaine. Quatre-vingts ans plus tard, au tour de Ben Wheatley (Kill List, High-Rise) de s'attaquer à cette intrigue. Cette adaptation très littérale du roman de Du Maurier (contrairement à Hitchcock, qui en avait dégraissé l'intrigue pour davantage de frissons) souffre d'un manque certain d'aspérité: tout y est trop propret, à l'image des prestations de Lily James et Armie Hammer.

Wheatley, artiste talentueux aux films souvent inaboutis, échoue à injecter du relief dans l'ensemble. Heureusement, la prestation vénéneuse de Kristin Scott Thomas, qui en fait délicieusement des caisses dans le rôle de la gouvernante malintentionnée, sauve un paquet de séquences, ce qui n'empêchera pas ce Rebecca 2020 de sombrer lentement dans l'oubli.

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