Société / Culture

Soudain, 70 millions de lecteurs...

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Depuis l'annonce du reconfinement, la France crève d'envie de lire des livres, d'en acheter, de les échanger, de les palper, de les sentir. Quel changement!

Le peuple veut du pain et des livres! | Kenny Luo via Unsplash
Le peuple veut du pain et des livres! | Kenny Luo via Unsplash

Sans les libraires, à l'heure d'aujourd'hui, j'aurais vendu si peu de livres que j'aurais renoncé depuis belle lurette à en écrire. Sans eux, sans leur inlassable curiosité, sans leur indépendance d'esprit, sans leur fidélité, je n'existerais pas. Il faut le marteler sans répit: les libraires pour des écrivains comme moi qui ne sont pas dans les petits papiers des jurys littéraires et autres salles de rédaction, sont comme des parents nourriciers qui veillent sur les destinées de nos romans.

Ils les mettent en avant, ils les soutiennent, ils les cajolent. Aux lecteurs qui ne vous connaissent pas, ils vous présentent sous un jour si flatteur que bien souvent ces derniers repartent avec un exemplaire de votre livre sous le coude. Parfois même, ils vous invitent, et voilà que le temps d'une lecture ou d'une rencontre, vous êtes le roi du monde, choyé comme si vous étiez le plus grand des romanciers ayant jamais existé.

Ils viennent vous chercher à la gare, vous ramènent à votre hôtel, s'inquiètent si vous toussez de trop et quand les lecteurs ne sont pas au rendez-vous, pris par trop d'engagements ou peu inspirés par votre trombine qui trône à la devanture de leur librairie –comme on les comprend!– c'est à genoux qu'ils implorent votre pardon en vous suppliant de ne pas leur en tenir rigueur.

Autant dire que j'ai été absolument ravi de voir combien, d'une manière tout à fait soudaine et inattendue, les librairies sont devenues une grande cause nationale, une espèce en péril qu'il faudrait sauver des griffes du confinement et de ses règlements trop rigides. Jamais à m'être souvent promené dans leurs allées sans y rencontrer âme qui vive, je n'avais pris conscience d'un engouement pareil.

Du jour au lendemain, voilà que le pays tout entier s'est souvenu de leur existence et de leur importance. Partout, on chante leurs louanges et on se répète qu'on ne saurait vivre sans elles. Qu'il vaut mieux crever de faim que de se priver de livres. Que la vie de l'esprit l'emporte sur la vie des entreprises. Que quitte à mourir confiné, autant mourir d'avoir trop lu. Et que quiconque passerait un mois sans avoir la possibilité d'acheter un livre en librairie, celui-là risquerait de tout perdre, sa santé mentale comme son amour pour la littérature.

Depuis l'annonce du reconfinement, la France crève d'envie de lire des livres, d'en acheter, de les échanger, de les palper, de les sentir. Le soir venu, devant «Koh Lanta», on soupire: «Ah! Si seulement j'avais pu me procurer les oeuvres complètes de Lautréamont, je ne serais pas là à m'infliger de tels programmes.» / «Plût au ciel que les librairies fussent ouvertes, des nuits à relire Montaigne, j'aurais passé.» / « Une vie sans livres, c'est comme un repas sans camembert: une erreur.»

Quand on passe devant une librairie, on se met à sangloter, pensant à tous ces livres enfermés dedans, ces trésors du génie national qu'un gouvernement d'incultes, au mépris de toute considération artistique, a décidé d'embastiller. Mais comment, se demande-t-on, pourrions nous vivre sans livres, nous, qui le reste de l'année passons nos soirées encastrés dans nos téléviseurs ou enchainés à nos réseaux sociaux au point qu'une vie entière peut s'écouler sans jamais en tenir un entre nos mains?

Du pain et des livres, voilà ce que réclame le peuple. Et encore le pain vous pouvez le garder mais les livres sûrement pas. Certes, on lit de moins en moins, certes, c'est tout juste si on sait encore lire, certes, entre notre abonnement à Netflix et celui à Canal+, bien souvent il ne nous reste plus un centime au moment d'acheter un bouquin, mais quel rapport? Nous, la littérature, c'est par temps de confinement qu'on l'apprécie.

Hypocrisie quand tu nous tiens.

J'ignore si par temps de pandémie la librairie est un commerce essentiel et, au fond, je crois que cette question est vide de sens. Nous vivons des temps extraordinaires et j'ai la faiblesse ou la naïveté de penser que ceux qui nous gouvernent prennent des décisions qui vont dans le sens de l'intérêt général, animé de la seule volonté de protéger au mieux sa population. Si les librairies doivent rester fermées, c'est à escient et non point pour les punir ou punir d'éventuels lecteurs. J'espère seulement que le jour où elles rouvriront, il se formera une telle queue qu'elles ne fermeront pas de la nuit...

On peut toujours rêver.

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