Médias / Société

Un bon caricaturiste ne démontre pas, il met un coup de projecteur sur un événement

Temps de lecture : 9 min

Quel est le but des caricatures, grandement évoquées publiquement depuis l'assassinat de Samuel Paty? La philosophe Monique Canto-Sperber l'a expliqué sur France Culture.

Des caricatures de Charlie Hebdo projetées à Montpellier, le 21 octobre 2020, durant l'hommage nationnal rendu au professeur Samuel Paty. | Pascal Guyot / AFP
Des caricatures de Charlie Hebdo projetées à Montpellier, le 21 octobre 2020, durant l'hommage nationnal rendu au professeur Samuel Paty. | Pascal Guyot / AFP

Quel est le but d'une caricature: faire rire, critiquer ou offenser? Pourquoi certaines caricatures peuvent-elles être condamnées en justice et d'autres non? En s'appuyant sur plusieurs caricatures datant de la Révolution française à aujourd'hui, la philosophe et directrice de recherche au CNRS Monique Canto-Sperber est revenue dans La Matinale de France Culture, lundi 2 novembre, sur la tradition de la caricature, les ressorts qu'elle met en œuvre, et son rapport au blasphème. Nous republions son propos recueilli par Pauline Petit avec l'aimable autorisation de France Culture, qui propose par ailleurs une sélection de 50 émissions sur la liberté d'expression, le fait religieux, la radicalisation et le complotisme.

De manière générale, une caricature a un sens explicite, elle décrit quelque chose, tout le monde comprend la scène. Mais elle a aussi un sens dont le caricaturiste, souvent, dit n'être pas responsable. La caricature est une description de la réalité, mais une description déformée. Il y a toujours un élément de réalisme dans les caricatures, sans quoi on ne saurait pas de quoi il s'agit, mais présenté de telle façon, parfois même de manière absurde, que cela éveille quelque chose dans l'esprit du lecteur.

Par ailleurs, la caricature comme l'humour, dépendent de conditions particulières: il est important que l'auditeur à l'écoute d'un trait d'humour ou le lecteur devant une caricature comprenne qu'il s'agisse d'une caricature. Donc il y a des signes extérieurs: du papier qui n'est pas celui du livre, une manière de dessiner caractéristique, un trait grossi, des visages représentés de manière individualisée… bref, un ensemble de signaux, indépendants du message, qui touche à la présentation du dessin dans son environnement de publication.

Il faut aussi qu'il y ait un groupe de connivence. Une caricature s'adresse à un lectorat. C'est pour cette raison que les journaux qui publient beaucoup de caricatures ont un lectorat assez caractérisé. Tous ces éléments, ce qu'on appelle en philosophie linguistique des «conditions de félicité», sont les conditions qui permettent à la caricature de fonctionner. Elles ne participent pas en tant que telles au sens de la caricature, mais elles sont absolument indispensables. C'est aussi pour cela que la caricature a beaucoup intéressé les philosophes, parce qu'il y a quelque chose à comprendre au-delà de ce qui est montré.

Les caricatures représentent très souvent la réalité par des stéréotypes, c'est-à-dire des représentations convenues. Le dessinateur n'est pas le responsable de ces stéréotypes: c'est le lecteur qui interprète: «Je vois ça, donc je comprends de quoi ça parle…» Les caricaturistes assument vouloir faire rire ou provoquer. Une caricature n'est pas une thèse. C'est ce qu'on a du mal à expliquer quand un dessin se retrouve objet de litige devant la justice. C'est le lecteur qui donne un sens à ce qu'il regarde. Beaucoup de gens qui sont choqués par certaines caricatures ne comprennent pas pourquoi elles ne sont pas punies par la loi. Ils ont du mal à comprendre qu'il ne s'agit pas d'une thèse.

L'essor de la caricature lors de la Révolution française

Caricature sur les Trois-Ordres: le tiers état portant sur son dos le clergé et la noblesse (1789). | Musée Carnavalet

C'est une caricature très connue qui date de 1789, sans doute au moment des États généraux: l'enjeu était le vote par états ou par vote groupé. On voit ici le tiers état qui supporte et entretient la noblesse et le clergé. On remarque qu'il est en train d'excréter des documents. On peut penser que c'est un paysan, il porte des sabots et tient une faux, symbole de la mort, qui lui sert de canne; tout autour il y a des animaux de basse-cour qui déchirent à pleines dents ces excréments sous forme de papiers –c'est peut-être une référence aux assignats.

D'une certaine façon, c'est une caricature assez bienveillante. Elle ne met personne en cause, elle décrit une situation. Et c'est une caricature plutôt colorée, ce qui est très rare à cette époque. Elle est très travaillée et avec cette légende, «Il faut espérer q'eu jeu la finira ben tot», on se rapproche des cartes à jouer. Ce dessin faisait vraisemblablement partie d'un ensemble de caricatures.

Assimiler des choses qui ne valent rien ou dont on ne veut pas, ou dont on se fiche à des excréments, et souvent ces choses dont on ne veut pas sont représentées par du papier, des textes législatifs ou du papier-monnaie, est alors très fréquent. C'est une caractéristique de cette époque assez scatologique, c'est très XVIIIe siècle. Les caricatures sont destinées à choquer, à scandaliser, à troubler, à déstabiliser.

Pointer du doigt en détournant les symboles

«Pour une justice plus aveugle», Gébé, Hara-Kiri, 13 octobre 1969. | BNF

C'est une caricature politique tout à fait caractérisée. Elle a été publiée après la fermeture de l'hebdo Hara-Kiri qui avait fait une une impressionnante après la mort du général De Gaulle titrée «Bal tragique à Colombey: un mort». C'était une manière de faire référence à un événement dont tout le monde avait connaissance, l'incendie d'un dancing qui s'était produit quelques jours plus tôt, et qui, implicitement (là encore, c'est au lecteur de tirer la conclusion) assimilait la vie à Colombey à une sorte de fête. Hara-Kiri visait plus une désacralisation qu'une critique.

Après la condamnation de Hara-Kiri, cette caricature (ci-dessus) est parue. Elle exploite en le détournant le symbole de la justice: une balance tenue par une personne avec les yeux bandés. La justice aveugle, c'est une justice indifférente à la condition des uns ou des autres. Cet idéal de la justice n'est pas toujours respecté –comme le dit la maxime de La Fontaine: «Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.» Ici, nous avons une justice qui se trompe. Ce n'est pas une justice aveugle, mais une justice qui s'aveugle. Une justice discrétionnaire qui obéit à l'émotion populaire qu'avait provoquée cette Une d'Hara-Kiri sur le général De Gaulle, et qui obéit éventuellement à des injonctions du pouvoir. C'est une justice qui s'aveugle et qui, par ailleurs, se «met le doigt dans l'œil». Tout Français qui voit cette image pense à cette fameuse expression qui signifie, finalement, se tromper.

Un bon caricaturiste ne démontre pas, mais il veut mettre un coup de projecteur sur un événement pour le faire voir d'une façon différente.

Elle convoque plusieurs niveaux de sens, sans que ce soit une démonstration. Le lecteur, quoi qu'il pense de la une d'Hara-Kiri, est troublé par cette caricature et s'interroge: était-ce vraiment un jugement équitable? D'ailleurs, concernant l'équité, on voit sur cette image que les deux yeux ne sont pas traités de la même façon. C'est tout à fait caractéristique de la façon dont fonctionne un bon caricaturiste: il ne démontre pas, mais il veut mettre un coup de projecteur sur un événement pour le faire voir d'une façon différente.

La caricature et le droit au blasphème

«Il faut voiler Charlie Hebdo!», Cabu, Charlie Hebdo, 7 février 2007. | BNF

C'est une caricature publiée au moment où Charlie Hebdo est en procès, poursuivi pour «injure publique» pour avoir repris les caricatures de Mahomet publiées par le journal danois Jyllands-Posten. Cette caricature «spéciale procès» est très intéressante, parce qu'elle parle du blasphème en général, c'est-à-dire de toute atteinte à la religion, ici aux trois religions monothéistes.

On reconnaît facilement un imam, un évêque et un rabbin, tous les trois portent des signes distinctifs de leur religion: le rouleau de la Torah, la crosse et le Coran. Mais les trois incarnations de la religion sont représentées de la même façon: ce sont exactement les mêmes visages, les mêmes semelles… Ce qui montre, d'une certaine manière, que la loi sur le blasphème porte sur toutes les religions.

Le délit de blasphème est aboli depuis la reconnaissance des Droits de l'homme, et légalement protégée depuis la loi sur la liberté de la presse de 1881. La réunion de ces trois religions monothéistes est d'autant plus frappante qu'elles vénèrent un même prophète: Abraham. Cette caricature rappelle que le blasphème peut porter sur Dieu et ses prophètes, distingués ainsi des hommes. Ici sont représentés des religieux, des représentants institutionnels. On ne nous présente pas un musulman, un chrétien, un juif, mais trois autorités détentrices d'un pouvoir spirituel. On marque alors bien la différence entre un blasphème qui s'en prend à Dieu et ses représentants et une injure à connotation raciale qui s'en prend à un croyant ou à une communauté. Il s'agit de croyances et pas de races; c'est pour ça d'ailleurs que les personnages ont des traits non individualisés.

Cela évoque aussi la loi de 1905 sur la laïcité qui protège aussi bien la croyance que l'incroyance. C'est une loi de liberté qui vise la coexistence de la croyance et de l'incroyance. Quand ils disent: «Il faut voiler Charlie Hebdo», ça veut dire plusieurs choses. Soit, il faut «voiler» au sens habituel du terme: il faut cacher ces caricatures, pour que personne ne les voit parce que c'est un objet répréhensible. Soit, «voiler» au sens où il faut associer Charlie Hebdo à la religion, parce que le voile est un trait commun à ces trois religions monothéistes.

Il y a aussi un décalage intéressant: il faut le voiler et non pas le faire taire. Parce que Charlie Hebdo attaque par des images, pas par des mots. C'est aussi une stratégie redoutable pour voiler Charlie Hebdo que de le convertir à la religion, c'est-à-dire le rendre déférent, car alors il ne révèlerait plus rien, ne dénoncerait plus rien. Ce serait émousser complètement la veine satirique de Charlie Hebdo.

Si l'enseignant choisissait une caricature qui ne choque personne, les élèves auraient du mal à comprendre l'enjeu.

C'est donc une caricature extrêmement complexe qui se réfère à la loi de 1905: elle fait passer le message que toutes les religions sont placées à la même enseigne, qui rappelle les racines communes de la religion, qui distingue bien entre Dieu, les prophètes et les croyants, qui insiste sur le fait que l'organisation de la religion sont des autorités, c'est-à-dire des émanations du pouvoir et qui, enfin, rappelle les enjeux de la liberté d'expression: ne pas faire taire, continuer à dévoiler justement.

L'ironie, un outil de critique du réel

L'œil de Willem, mars 2020, Libération. | Libération

Ce dessin est une manière de faire comprendre la complexité de l'arbitrage entre la valeur de la vie et la vie tout court. Le confinement permet de sauver des vies, mais le confinement ruine des vies. En particulier pour les personnes démunies qui vivent dans des espaces extrêmement réduits, le confinement est évidemment très difficile, il amène de la violence dans l'espace domestique. Ici, les enfants en sont les premières victimes, ensuite la femme, l'animal de compagnie, puis l'homme lui-même... Mais il n'empêche que le confinement sauve des vies.

C'est tout l'intérêt de cette caricature, précisément, le fait qu'elle soit en quatre petites vignettes, avec un tel décalage entre la légende, «le confinement sauve des vies», et ce qu'on voit au terme de cette bande dessinée, trois morts. Cela fait tout de suite comprendre le caractère irréductible du dilemme, dont les personnes les plus défavorisées ressentent durement les conséquences.

Enseigner la liberté d'expression avec des caricatures

La Une de Charlie Hebdo du mercredi 14 janvier 2015. | Charlie Hebdo

Dans le cours d'éducation civique, matière enseignée par les professeurs d'histoire-géographie, on stipule qu'«à propos de la liberté d'expression, on prendra des exemples de caricatures». L'enseignant est donc amené à parler des caricatures de Charlie Hebdo. Il fait ainsi comprendre pourquoi, aussi choquantes puissent-elles paraître, la justice a considéré qu'il devait y avoir relaxe. Si l'enseignant choisissait une caricature qui ne choque personne, les élèves auraient du mal à comprendre l'enjeu.

La caricature n'est pas en tant que telle au programme des classes de 4e ou 3e, mais la liberté d'expression l'est.

On pourrait mettre en regard l'exemple d'une caricature diffusée par Alain Soral qui a, elle, été condamnée par la justice. L'image représente un juif avec l'inscription «Shoah, où es-tu?» et des savonnettes qui évoquent la solution finale. Elle suggère en réalité que les juifs s'enrichissent en faisant commerce de la Shoah. Cette caricature est très différente de l'exemple de Charlie Hebdo du fait qu'elle s'en prend à un croyant, un homme ou à une communauté et pas à des représentations symboliques des autorités spirituelles.

La caricature n'est pas en tant que telle au programme des classes de 4e ou 3e, mais la liberté d'expression l'est. Parmi les décisions de justice les plus spectaculaires en la matière des dix dernières années, il y a la relaxe de Charlie Hebdo dans l'affaire des caricatures de Mahomet. Il est important de comprendre pourquoi.

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