Culture

Pendant le confinement, regardez des DVD! De beaux fantômes vous y attendent

Temps de lecture : 7 min

Choix d'objets singuliers plutôt que logique de flux, les DVD sont une offre différente du streaming. Parmi les récentes parutions, on peut suivre le fil de présences venues du passé, qui hantent de manière très différente et éclairante, les temps présents.

Willem Dafoe dans «Tommaso» d'Abel Ferrara. | Capture d'écran via YouTube
Willem Dafoe dans «Tommaso» d'Abel Ferrara. | Capture d'écran via YouTube

Sans sous-estimer les offres des plateformes en ligne, il en est d'excellentes dont le nom ne commence pas par «N», les propositions des éditeurs DVD sont d'une nature différentes. Et tout comme on peut se faire envoyer des livres ou pratiquer le click and collect, on peut continuer de se procurer des DVD (ou des Blu-ray) même par ces temps qui ne courent ni ne marchent.

Parmi les belles offres survenues ces derniers mois, un bon nombre se trouve raconter, de manière à la fois poétique ou ironique –ou les deux– un monde qui semble déjà lointain, et duquel il y a pourtant bien des éléments à comprendre, pour le monde d'après quel qu'il puisse être.

À des titres et selon des modalités très variables, tous ces films, y compris les plus récents, sont comme le rayonnement fantôme d'autres façons de vivre, de penser, de désirer, de s'exprimer; façons qui avaient été détruites par le «monde d'avant» le plus récent, celui du tournant fin XXe-début XXIe siècle, avec les catastrophiques accélérations que l'on sait.

La nostalgie n'a nulle nécessité ici, personne n'envisage de retourner à ces temps d'avant le déluge globalisé/numérique/postmoderne, et heureusement. C'est libre de ce passéisme qu'il y a de multiples plaisirs autant que de multiples leçons à tirer de ces images, de ces récits, des ces inventions habitées par d'autres espoirs et d'autres angoisses, d'autres sourires aussi.

Coffret Théo Angelopoulos

7 films (Potemkine)

Sous les signes croisés de l'ironie et de la beauté, les films du grand cinéaste grec réalisés entre 1970 et 1984 racontent un monde désormais disparu, à partir de sa relation avec une période elle-même éteinte lorsqu'Angelopoulos tournait. La mémoire de la résistance anti-nazie et du combat pour la révolution écrasé durant la deuxième partie des années 1940, épopées politiques de la première moitié du XXe siècle elles-mêmes hantées par les grands mythes de la Grèce antique, redoublent aujourd'hui cet effet de profondeur et de vertige.

Avec exemplairement ces chants visuels inspirés que sont Le Voyage des comédiens, Les Chasseurs, Alexandre le Grand et Voyage à Cythère, Angelopoulos aura exploré les ressources proprement cinématographiques –espace et temps, corps et mouvement– pour redonner leur juste place aux fantômes de l'histoire, et la manière dont ils habitent la vie bien réelle des hommes et des femmes d'aujourd'hui, même si, surtout si ces derniers l'ignorent ou veulent l'ignorer.

«India Song»

de Marguerite Duras (Tamasa)

En 1973 Marguerite Duras l'avait publiée, l'année suivante elle l'a filmée, cette histoire d'amour comme un songe cruel, sans échappatoire. La douleur et la douceur venaient de bien plus loin, et la misère aussi. Cette misère qui rôde le long du fleuve, tout proche du salon luxueux où un amour impossible devient cette fleur vénéneuse, dont les ramifications s'étendent en plans aériens, en notes de piano immatérielles, et dont la corolle jaillira en cri, sur le tranchant de l'insoutenable. Incommensurables et simultanées sont la violence de la passion du vice-consul et la détresse de la femme du Gange.

Dans ce gouffre feutré et brutal, les plus beaux acteurs du monde, Seyrig, Lonsdale, inventent une incarnation sensuelle et spectrale comme jamais on ne l'avait vu. Qui a rencontré India Song n'en sortira plus, tendre et fatal sortilège auquel cette double édition (DVD et Blu-ray) avec livret simple et précis et bonus imparables rendent justice.

«Demons in Paradise»

de Jude Ratnam (Survivance)

Plus de trente ans après avoir dû fuir son pays, le Sri Lanka, en proie à la guerre civile et au massacre de membres de sa communauté, les Tamouls, Jude Ratnam revient. Il retrouve des lieux, des atmosphères, des personnes, des absents, des drames. Avec une finesse sensible et rigoureuse, le cinéaste n'accuse ni n'acquitte, mais écoute et regarde. Les violences ont été si nombreuses et de toutes parts, et pour des motivations si variées qu'il s'agit moins ici d'histoire (qui a fait quoi et pourquoi) que de géographie (des mémoires, des zones obscures, des affects enfouis, affleurants, ou au contraire érigés et faisant de l'ombre alentour).

Le cinéaste et sa caméra partagent la même qualité d'écoute, au plus près de ces villageois, de ces pêcheurs, de ces instituteurs, de ces anciens militants qui se sont entretués ou sauvés, parfois les deux, et qui habitent toujours la même région. Témoignage bouleversant sans aucun pathos sur une des tragédies de la fin du XXe siècle largement restée hors des radars de l'attention occidentale, Demons in Paradise est aussi, comme Shoah ou S21, une des très belles manifestations des puissances du cinéma pour évoquer avec exactitude les gouffres de l'histoire.

«Sátántangó»

de Béla Tarr (Carlotta)

Film-continent déployé par un des plus grands artistes du cinéma au tournant des XXe et XXIe siècle, invocation saturée des matières essentielles –la terre, l'eau, la lumière, le temps, la chair des humains et des non-humains– Sátántangó reste un surgissement archaïque et inégalé. Ses 7h30 explorent les arcanes d'un monde à la fois très situé (la Puszta hongroise) et universel, un monde intérieur, intime, rendu sensible par l'attention intransigeante aux gestes, aux regards, aux silences. Immense voyage au centre des pulsions et des inquiétudes, l'opus magnus de Béla Tarr est aussi la manifestation éclatante d'une ère révolue, celle où la réalisation d'un tel film était encore possible dans une région du monde où s'est étendue depuis la glaciation démocratique et culturelle qui menace, aussi, notre planète.

«Moscou ne croit pas aux larmes»

de Vladimir Menchov (Potemkine)

Aussi éculée soit-elle, la métaphore de la lumière d'une étoile depuis longtemps éteinte s'impose avec la (re)découverte de cette merveille d'un cinéma d'une autre époque, d'un autre monde. C'était l'Union soviétique, telle qu'au début des années 1980 la racontait Vladimir Menchov, en deux temps et trois héroïnes. Suivant la trajectoire de Katia, Lioudmila et Antonina, d'abord au sortir de l'adolescence (début des années 1960) puis une vingtaine d'années plus tard, le film accompagnait de l'intérieur les transformations de la société russe. Il le faisait, il le fait toujours avec une vitalité joueuse et attentive, portée par une sensibilité aux moments, aux détails, aux personnes y compris très passagères dans l'histoire. Ce sont ces qualités qui, bien au-delà de son intérêt d'archive, font tout simplement de Moscou ne croit pas aux larmes un grand bonheur à regarder.

«L'Envers d'une histoire»

de Mila Turajlić (Survivance)

La machine à voyager dans le temps prend ici la forme d'un appartement, celui de la mère de la cinéaste, à Belgrade. Entre ce lieu et les deux femmes, L'Envers d'une histoire déplie peu à peu avec émotion et humour toute une histoire contemporaine, de la naissance de la Yougoslavie d'après-guerre (l'après-Guerre mondiale) aux bouleversements de l'après guerre de décomposition de cette même Yougoslavie, y compris les bombardements de l'Otan sur la capitale serbe.

Histoire politique, histoire familiale, histoire des personnes et des objets, des mots et des idées, des courages, des espoirs, des trahisons, des défaites. La manière dont, au plus proche de cette maison et de celles et ceux qui l'habitent, Mila Turajlić rend vivants les grands élans et les drames historiques des soixante-quinze dernières années, est tout simplement magnifique.

«24 Portraits»

d'Alain Cavalier (Tamasa)

Pas une once de nostalgie dans cette succession de portraits consacrés à des femmes au travail. Certaines d'entre elles sont matelassière, fileuse, rémouleuse, gaveuse, «dame-lavabo», corsetière…, des métiers qui évoquent des pratiques anciennes, supposées parfois à tort en voie de disparition. Mais pas plus que la fleuriste, la romancière ou l'opticienne, leurs pratiques ne semblent obsolètes sous le regard du filmeur. Tout ici, à chaque fois, se joue dans l'instant –même si, surtout si les gestes viennent de la nuit des temps, et si celles qui les pratiquent sont âgées.

«Je suis un amateur de visages, de mains et d'objets» dit Cavalier et c'est du présent de ces visages, de ces mains et de ces objets qu'il s'agit bien ici. La présence, c'est ce qui habite hic et nunc des gestes et des savoirs, des mots aussi, venue d'une histoire qui n'aura elle-même été qu'une suite d'instants expérimentés. La mémoire participe évidemment de cette expérience, qu'on aurait tort d'appeler tradition, mot qui à la fois généralise et enferme. Alors qu'ici, l'interaction entre deux êtres uniques, celui qui filme et celle qui est filmée, rend toute sa saveur et sa vibration propre à chaque expérience. Chacune de ces rencontres produit ainsi le rayonnement actif qui émane de chacun des portraits un par un comme de l'ensemble.

«Tommaso»

d'Abel Ferrara (Capricci)

Heureusement exilé à Rome en compagnie de femme et enfant très vivant, ce Tommaso dont il ne fait aucun doute qu'il représente Ferrara lui-même (film tourné dans son appartement avec sa compagne et leur fils) ne vit pourtant pas en repos. La question qui habite de manière émouvante, comique et dramatique tout le film concerne sa capacité à apprivoiser ses fantômes, à vivre avec ses démons.

À cette aventure singulière, mais aisément partageable y compris par qui n'a jamais vécu comme le réalisateur de The Addiction, s'ajoute une très belle histoire de possession : celle d'un homme par un autre –est-ce l'acteur Willem Dafoe qui habite le corps de Tommaso, ou Ferrara qui habite le corps de Dafoe; on ne pourra jamais le savoir. Mais dans ce trafic de présence, de fureur, d'affection, de souffrance et de joie, assurément se joue un mystère qui est bien celui de l'incarnation, selon cette liturgie nommée cinéma.

«Bof...(Anatomie d'un livreur)» et «Themroc»

de Claude Faraldo (Tamasa)

Deux coups de Trafalgar gouailleurs et farfelus révélaient en 1971 et 1973 la patte d'un cinéaste singulier. Sous forme de fables pseudo-réalistes, Claude Faraldo y déployait une critique de l'ordre social, où les rapports de travail, les loisirs, l'urbanisme, la consommation, les relations entre hommes et femmes passaient à la moulinette d'une ironie tonique.

À l'hédonisme revendiqué de Bof… succédait la virulence de Themroc, avec un inoubliable Michel Piccoli en fauve déchaîné et euphorique dans les rues de la capitale, et un quartier peuplé par la bande du Café de la Gare (Patrick Dewaere, Miou-Miou, Coluche, Romain Bouteille...) sans oublier Béatrice Romand évadée de chez Rohmer. Sur un mode farce et tendre, les rayonnements de cette énergie venue d'un temps où l'espérance avait plus d'espace réchauffent encore.

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