Société

L'expression «islamo-gauchisme» est née sur un contresens historique

Temps de lecture : 6 min

Actuellement utilisés dans la sphère politico-médiatique, les termes renvoyant au communisme ou au fascisme sont des raccourcis volontaires très éloignés de leur réalité historique.

«Islamo-gauchiste», «islamo-collabo» ou «fascisme islamiste» sont des raccourcis historiques. | Kenzo Tribouillard / AFP
«Islamo-gauchiste», «islamo-collabo» ou «fascisme islamiste» sont des raccourcis historiques. | Kenzo Tribouillard / AFP

«Islamo-gauchiste», «islamo-collabo», «fascisme islamiste», «judéo-bolchevisme, «hitléro-trotskiste»... le vocabulaire actuellement utilisé recourt avec un certain systématisme soit au communisme, soit au fascisme, avec en toile de fond la Seconde Guerre mondiale. Les raccourcis volontaires sont pourtant fort éloignés de leur réalité historique. Les mots écrans ne permettent pas de cerner, de qualifier ou de définir ce phénomène politico-religieux.

L'expression abondamment commentée, «islamo-gauchiste», mérite de se pencher sur cet étrange néologisme. Les deux termes connotés ont été associés pour la première fois il y a une vingtaine d'années par l'historien et philosophe Pierre-André Taguieff, un ancien militant gauchiste au sens originel du terme, pour qualifier des rencontres entre des militants d'extrême gauche et des islamistes. L'expression pouvait déjà surprendre.

Contresens

Le terme «gauchisme», dans le communisme, répond à une qualification précise. Elle possède un caractère infamant, utilisé d'abord par les cadres du mouvement en Allemagne, en 1919. Elle est systématisée par Lénine pour dénoncer «la maladie infantile du communisme», c'est-à-dire des critiques de gauche du bolchevisme, hostiles à la dictature sur le prolétariat et à la construction politique de l'Internationale communiste (IC).

Pendant près de soixante ans, le PCF, mais aussi une partie de la gauche léniniste, n'a eu de cesse de dénoncer le gauchisme, à l'image de Georges Marchais, alors secrétaire à l'organisation du PCF, qui condamne dans L'Humanité du 3 mai 1968 «les groupuscules gauchistes [s'agitant] dans tous les milieux». Avec ironie, Gabriel et Daniel Cohn-Bendit répondirent en publiant Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme (Seuil, 1968).

La contraction «islamo-gauchisme» est née sur un contresens historique pour qualifier un phénomène.

Ce retournement du sens initial a été porté par la contre-culture de la gauche antiautoritaire dans les années 1970. Il a été mis en perspective dans sa dimension française par le sociologue Richard Gombin (Les origines du gauchisme, Seuil, 1971) qui rappelait que le gauchisme repose sur la critique de l'URSS et des systèmes communistes, de l'aliénation née de la société de consommation, des modes de protestation et des appels à une autre société. On peut trouver une illustration parfaite du gauchisme dans l'humour corrosif d'un hebdomadaire censuré nommé Hara-Kiri, devenu par la suite Charlie Hebdo. Mais les groupes léninistes, sauf cas exceptionnel, refusaient de se qualifier de gauchistes.

Ambiguïté

Il reste une question centrale qui est celle des alliances proposées par le système communiste. Elles existent depuis la prise du pouvoir par les bolcheviques. Le congrès des peuples d'Orient tenu à Bakou entre le 1er et le 8 septembre 1920, dans le sillage du IIe congrès de l'Internationale communiste, en est l'illustration la plus probante.

Au temps de Lénine, Grigori Zinoviev, l'un des principaux dirigeants du parti bolchevique et de l'IC, déclare en ouverture: «Camarades! Frères! Le temps est venu de commencer à organiser une véritable guerre sainte du peuple contre les voleurs et les oppresseurs. L'IC se tourne aujourd'hui vers les peuples d'Orient et leur dit: frères, nous vous appelons à la guerre sainte d'abord contre l'impérialisme britannique.» Cette proclamation révèle une ambiguïté sur les alliances possibles, y compris celles qui peuvent être en apparence contre-nature. La déclaration de Zinoviev souligne les dimensions stratégiques et tactiques du mouvement communiste dont encore aujourd'hui se réclament l'ensemble des familles issues du bolchevisme.

Presque un siècle plus tard, toujours dans la lignée du congrès de Bakou, une partie des groupes léninistes –notamment dans les pays anglophones– comme le Socialist Workers Party, un parti trotskiste anglais, étaient prêts à faire une alliance avec les courants religieux, qui auraient affiché des convictions anti-impérialistes. Ces déclarations sont à l'origine indirecte de l'utilisation de l'expression «islamo-gauchisme», même si cette contraction est née sur un contresens historique pour qualifier un phénomène.

«Islamo-collabo»?

Le deuxième terme que l'on trouve aujourd'hui associé à l'islamisme est celui de «islamo-collabo», dont le graffiti inscrit sur le siège du PCF est une illustration récente. L'expression oscille entre point Godwin et anachronisme. Elle est principalement utilisée dans quelques milieux de droite et surtout par l'extrême droite pour disqualifier un adversaire hypothétique. Les hebdomadaires et les mensuels de cette droite radicale l'illustrent fréquemment pour qualifier n'importe lequel de leur détracteur l'accusant de «collaboration», diluant ainsi le sens réel du mot collaboration.

Cette mention renvoie à l'épisode du pacte germano-soviétique et en France à la tentative de reparution de L'Humanité en juin 1940. Pour le système communiste mondial, l'accord avec Hitler n'est en réalité qu'une alliance tactique, dans laquelle la fin justifie les moyens, comme celle suggérée à Bakou en 1920. Pour la reparution de L'Humanité, Jacques Duclos, via le responsable de l'appareil clandestin Maurice Tréand, déposa le quotidien communiste à la Kommandantur en vue de sa reparution en pleine occupation allemande.

L'expression «collaborateurs», pour qualifier les communistes, renvoie à une réalité qui n'a pas existé.

Les archives retrouvées tant à Moscou qu'à Paris montrent que la démarche s'inscrivait dans une logique de défaitisme révolutionnaire, afin de provoquer la révolution, mais certainement pas d'une politique de collaboration. Cette politique n'est d'ailleurs définie que trois mois plus tard à Montoire-sur-le-Loir, le 24 octobre 1940, lors de la rencontre entre Pétain et Hitler.

Le mot «collaboration» peut donc difficilement être appliqué au PCF, qui, à partir du 22 juin 1941, paye et de loin le plus lourd tribut dans la guerre contre l'occupant et à ses collaborateurs (plus du tiers des fusillés et des déportés sur le sol français étaient communistes). L'expression «collaborateurs», pour qualifier les communistes, renvoie à une réalité qui n'a pas existé, pas plus qu'il n’existe une armée qui occupe le territoire français.

Références au passé pour expliquer le présent

La troisième expression fréquemment utilisée est l'«islamo-fascisme». Elle a été reprise indirectement par le président de la République lors de son allocution prononcée le jour de l'assassinat de Samuel Paty. Il conclut par: «Ils ne passeront pas.»

«No pasarán» mobilise l'imaginaire entourant la guerre d'Espagne. Ces mots font référence au discours de Dolores Ibárruri, la Pasionaria, qui dans Madrid assiégée appelait au combat contre les troupes de Franco. Si les appels désespérés des républicains n'empêchèrent pas in fine les troupes factieuses de triompher, cette mythologie est restée mobilisatrice. Parfois, elle transcende même le clivage gauche-droite.

Une partie de la gauche mise en accusation aujourd'hui utilise, elle aussi, des accents de l'antifascisme historique.

Une partie de la droite peut se reconnaître dans cette histoire d'un antifascisme allant de la Résistance à l'appel de De Gaulle et d'André Malraux contre les généraux factieux à Alger, en avril 1961. Les mots présidentiels ont cherché à recouvrir cette dimension.

Mais la mémoire et l'imaginaire de l'antifascisme sont composites. Une partie de la gauche mise en accusation aujourd'hui utilise, elle aussi, des accents de l'antifascisme historique.

Elle explique que derrière l'expression «islamo-gauchiste» ressurgit l'expression «judéo-bolchevique», utilisée par l'extrême droite de l'entre-deux-guerres, qui voulait dénoncer l'ennemi de l'intérieur à partir de fondements racistes et antisémites. La comparaison renvoie implicitement au combat contre le fascisme puisque seuls les nazis et l'extrême droite utilisaient l'expression dont la gauche se sent l'héritière. Cette gauche cherche une filiation historique et renvoie ses détracteurs à des continuités avec le passé pour expliquer le présent.

Communisme, fascisme, Résistance… L'usage des références au passé est un lieu commun du politique. Il n'est pas sûr que le recours aux raccourcis historiques par des formules chocs et des anathèmes permettent de rendre intelligible un phénomène nouveau qui se développe depuis plus de trente ans et qui plonge ses racines dans un ensemble d'aspects de nature nouvelle, comme, entre autres, le retour des croyances religieuses, le délitement du tissu social et sa reprise en main par des intégristes, les nouvelles formes de communication et l'isolement qu'elles génèrent, dont ces mêmes fondamentalistes tirent parti.

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Les usages de ces expressions historiques servent à désigner des boucs émissaires. Ils permettent surtout d'éviter un examen global du phénomène intégriste et de sa compréhension, n'excusant en rien les crimes de masse et la terreur perpétrés par ces mouvements politico-religieux.

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