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Trump a-t-il eu raison de couper les vivres fédéraux à la «théorie critique de la race»?

Temps de lecture : 7 min

Le président américain a les théories issues d'une certaine gauche académique dans le pif, et il est bien décidé à leur fermer les bourses du contribuable.

Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington, le 17 septembre 2020. | Pool / Getty Images North America / Getty Imgaes via AFP
Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington, le 17 septembre 2020. | Pool / Getty Images North America / Getty Imgaes via AFP

En France, la nouvelle est passée relativement inaperçue. Le 22 septembre, le président américain signait un décret interdisant aux administrations fédérales, à l'armée et à leurs contractuels privés de dispenser certaines formations de sensibilisation au racisme et au sexisme. Lesquelles? Selon le texte de l'ordonnance, celles véhiculant des «idéologies destructrices» profondément «anti-américaines», promouvant des «stéréotypes racistes et sexistes» et «désignant des boucs-émissaires» en enseignant «qu'une race ou ethnicité quelconque est intrinsèquement raciste ou mauvaise».

Pourquoi? Parce que leur assise idéologique serait contraire à la Déclaration d'indépendance de 1776 statuant d'une parfaite égalité originelle de tous les individus, idéaux ensuite inscrits dans la Constitution et réellement rendus universels grâce aux combats pour les droits civiques dans les années 1950 consacrés dans le Civil Rights Act de 1968, qui marquera la fin officielle de l'ère ségrégationniste et des discriminations fondées sur la race, la religion ou l'origine ethnique.

Fini la déconstruction du «privilège blanc»

Le décret trumpien, faisant suite à un mémo envoyé quelques semaines plus tôt aux administrations et agences concernées par Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion et du budget des États-Unis, cible les discours, désormais familiers, qui voient le tissu social comme un canevas bicolore et le réduisent à une somme de luttes de pouvoir entre oppresseurs et opprimés.

Ceux qui se donnent comme objectif de déconstruire le «privilège blanc» ou le «racisme systémique», pour qui «pratiquement tous les Blancs [...] contribuent au racisme» ou pour qui l'appréhension des États-Unis comme une «terre d'opportunités» et la «croyance selon laquelle un emploi doit revenir à l'individu le plus qualifié» relèvent du racisme le plus patenté. Soit quelques extraits de formations dispensées au Département du Trésor, au laboratoire d'Argonne, spécialisé dans la recherche et le développement de l'utilisation de l'énergie nucléaire ou encore chez Sandia, principal laboratoire national du Département de l'Énergie. En d'autres termes, Trump a l'application des théories issues d'une certaine gauche académique dans le pif et est bien décidé, pour le temps qu'il lui reste aux manettes de son pays, à leur fermer les bourses du contribuable.

Ce qui, on s'en doute, n'a pas plu à ses architectes et maîtres d'ouvrage. Kimberlé Crenshaw, créatrice après Derrick Bell, son professeur de droit à Harvard, de la fameuse «intersectionnalité» comme «concept provisoire reliant la politique contemporaine à la théorie postmoderne», a qualifié le décret de maccarthysme pur et simple.

Ibram X. Kendi, auteur du best-seller Comment devenir antiraciste et tenant d'une définition pour le moins étendue du racisme, y a vu l'énième preuve de l'armature raciste de son pays et de la nécessité de la démanteler –en suivant ses doctes préceptes, cela va sans dire. Quant à M.E. Hart, juriste délivrant depuis plus de vingt ans le genre de formations que Trump prive aujourd'hui de deniers publics, il estime qu'elles seraient parfaitement conformes aux «promesses» sur lesquelles s'est bâtie la Nation américaine.

Des lendemains qui risquent de salement déchanter

La journaliste britannique Helen Pluckrose et le mathématicien et sceptique américain James Lindsay ne sont pas de cet avis. Ces spécialistes du champ académique postmoderne et de ses pendants politiques identitaristes ont écrit Cynical Theories. Cet autre best-seller sorti cet été dans le domaine anglophone détaille comment, si la théorie critique et les activistes qui s'en inspirent (les Social Justice Warriors (SJW) ou wokes) réussissent à se faire passer pour les héritiers des grands combats libéraux de l'après-guerre (mouvement pour les droits civiques sus-cité, féminisme de la seconde vague, droits des minorités sexuelles, etc.), ils n'en sont en réalité que la perversion, voire la trahison et nous entraînent vers des lendemains qui risquent de salement déchanter. Notamment parce qu'ils génèrent une balkanisation sociale et que, dans ce genre de basse-cour, des types comme Trump et ses petits copains et copines illibérales sont comme des coqs en pâte.

Les connaissances de Pluckrose et Lindsay ne se contentent pas d'être livresques. Pendant une bonne partie de 2018, avec leur comparse Peter Boghossian, professeur de philosophie à l'université de Portland, elles ont été mises à profit pour concocter une vingtaine d'articles en études postcoloniales, queer ou de genre, bidonnés de A à Z et essaimés aux quatre coins du monde académique. Histoire de voir si, conformément à leur mauvaise réputation, ces champs de recherche avaient l'habitude d'y publier n'importe quoi. Malheureusement révélée par la presse avant d'être terminée, leur opération d'infiltration de ces grievances studies –terme que l'on pourrait traduire, selon l'humeur, par «études de doléances» ou «études geignardes»– compte néanmoins de beaux succès.

Parmi les plus retentissants, une analyse de la culture du viol dans les parcs à chiens –ceci n'est pas un exercice–, une enquête sur le plug anal comme remède à la transphobie chez les hommes hétérosexuels ou, pénétrant davantage le sujet qui nous occupe, une adaptation de Mein Kampf à la sauce intersectionnelle. Comme le commentait le politologue Robert Maranto en avril dernier: «À l'instar d'Hitler, les SJW ont des griefs en ligne de mire […] Les obsessions d'Hitler ciblaient de soi-disant péchés commis contre le peuple allemand par la démocratie parlementaire, la presse libre et, en premier lieu, les juifs. Les SJW sont obsédés par la masculinité toxique, le privilège blanc et aussi les juifs, du moins les sionistes. Tout comme Mein Kampf ne cessait de fustiger des ennemis, les articles en “études geignardes” pointent du doigt ces faiseurs de malheur universels: les hommes blancs hétérosexuels.»

Après avoir précisé qu'il avait lui-même étudié et publié des travaux favorables à la justice sociale, Maranto ajoute: «Trop souvent, le discours actuel sur la justice sociale adopte une vision manichéenne du monde, en voyant a priori les gens comme les membres de groupes sociaux et non comme des individus susceptibles d'être jugés sur leurs seuls mérites. De fait, les SJW considèrent le mérite comme un concept intrinsèquement oppressif et s'opposent de la même manière à la liberté d'expression considérée comme offensante. Ce qui rend impossible la recherche scientifique et cadre généralement mieux avec le totalitarisme qu'avec le pluralisme.»

Les «politiquement sans abri»

Au même titre qu'une horloge cassée donne l'heure juste deux fois dans la journée, les points Godwin ne sont pas toujours excessifs et dès lors insignifiants. Dans le cas du wokisme ou du «postmodernisme appliqué», pour reprendre la formule de Pluckrose et Lindsay, les odeurs nauséabondes ne sont pas qu'une simple vue psychotique de l'esprit. Il y a quelques mois, dans le podcast Useful Idiots de Rolling Stone où était invité le politologue socialiste et critique de la gauche identitariste Adolph Reed, le journaliste Matt Taibbi soumettait sa co-animatrice, l'humoriste et réalisatrice Katie Halper, à un drôle de quizz: faire la différence entre des extraits de Richard Spencer et de Robin DiAngelo.

Le premier est un néo-nazi américain qui avait soutenu Trump en 2016 pour lui préférer Biden en 2020 et la seconde est une sociologue créatrice du concept de «fragilité blanche» et intervenante dans le genre de formations à la «diversité et à l'équité» ciblées par le décret du 22 septembre. Vous l'avez sans doute déjà deviné car vous êtes sagaces, leurs divergences ne sautaient pas aux oreilles.

Faut-il en déduire que la décision de l'administration Trump est la bonne? Affirmatif, répond Lindsay, qui travaille avec New Discourses à mettre en ligne des ressources intellectuelles et éducatives pour les «politiquement sans abri» en ces temps troublés de «guerre culturelle», initiative refusant toute affiliation ou obédience partisane spécifique tout en se réclamant d'une optique libérale au sens large, c'est-à-dire philosophique et éthique.

Il voit dans le décret de Trump une «étape nécessaire mais limitée, rédigée comme il faut». Il est vrai que la tonalité d'unité nationale qui en transpire, ainsi que la référence à de grands événements historiques fondateurs des États-Unis, de la bataille de Gettysburg à la marche de Selma, ont de quoi surprendre au-dessus d'une signature de Trump. De même, comme le fait remarquer Lindsay, «si vous le lisez bien, vous verrez qu'il n'interdit pas la théorie critique de la race, même si l'intention est manifeste. Il interdit certains éléments de cette théorie, qu'elle a en commun avec le vrai suprémacisme blanc et d'autres idéologies de supériorité ou d'infériorité raciale.» Ses limites sont à ses yeux consubstantielles à un décret présidentiel. «C'est un mandat vertical assez lourd qui ne va pas forcément faire changer quiconque d'avis, mais il protège les travailleurs et envoie un signal clair.»

Pluckrose soutient elle aussi le caractère raciste et anticonstitutionnel des formations. Leur assise théorique, la théorie critique de la race, le pendant racial du postmodernisme dans les faits aussi favorable à l'esprit «critique» que les républiques socialistes étaient «démocratiques», affirme bien que les États-Unis sont un pays raciste. Que ces formations s'inspirent de DiAngelo ou, pire, de Kendi, pour qui toute personne qui ne voit pas uniquement du racisme dans les disparités socio-économiques entre groupes ethniques est raciste.

Ce qui fait du monde, notamment du côté des personnes noires américaines qui sont 43% à estimer qu'en plus des discriminations raciales (70%), la mauvaise volonté au travail est l'une des causes principales de ces différences de résultats –contre 30% des personnes blanches–, selon une enquête publiée par Pew en juin 2016. Le 19 octobre, le site d'analyse statistique des sondages et de datajournalisme FiveThirtyEight révélait que Trump perdait du terrain auprès des électeurs et électrices blanches depuis 2016, mais en gagnait chez les personnes noires et chez les Hispaniques. Une percée d'ailleurs inégalée par un président Républicain depuis des décennies.

Pour autant, le décret ne fait pas sauter de joie Pluckrose: «La rhétorique de “l'éducation patriotique” et de la “propagande anti-américaine” laisse entendre que Trump pourrait avoir envie de remplacer un discours idéologique biaisé par un autre, et ainsi priver les enfants américains d'un enseignement rigoureux de l'histoire raciale de leur pays.» À ce titre, avec treize autres personnalités intellectuelles opposées au wokisme, elle vient d'appeler la population américaine à voter Biden. De son côté, Lindsay a indiqué sur Twitter qu'il allait voter Trump dans un «geste désespéré pour des temps désespérés».

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