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L'iPad, la victoire finale de Jobs sur Wozniak

Tim Wu, mis à jour le 29.05.2010 à 17 h 37

L'iPad représente la victoire finale de Steve Jobs sur Steve Wozniak, l'autre fondateur de l'entreprise.

En 2006, Jonathan Zittrain, professeur à la Faculté de Droit de Harvard, voyait dans la prochaine décennie celle d'un effort résolu pour remplacer l'ordinateur personnel par une nouvelle génération «d'appareils d'information». Et il avait, semble-t-il aujourd'hui, complètement raison. Mais une chose qu'il ne pouvait prédire était l'identité du premier à donner l'assaut. Comment, en effet, quelqu'un pouvait-il deviner qu'Apple, le créateur de l'ordinateur personnel, conduirait la marche vers son extermination?

Il y a de nombreuses choses intéressantes à dire au sujet de l'iPad. Il pourrait sauver l'édition, la télévision, et le journalisme. Et pourrait dépasser Sony et Microsoft sur le terrain du jeu vidéo.

Il pourrait aussi transformer à nouveau les Américains en ces créatures passives sur leurs canapés, comme dans les années 1950. Mais l'histoire la plus importante vient peut-être du cœur d'Apple, et de la manière dont la conception de l'iPad s'oppose réellement à la propre histoire de l'entreprise et à l'héritage informatique de son co-fondateur, Steve Wozniak.

Apple est une entreprise schizophrène, une révolutionnaire autoproclamée étroitement liée aux forces consensuelles que sont les conglomérats du divertissement et l'industrie des télécommunications. Pour comprendre cette contradiction, nous devons remonter aux origines d'Apple. Revenons à ce jour de 1971 où un jeune universitaire barbu et binoclard du nom de Steve Wozniak traînait chez Steve Jobs, à l'époque encore au lycée. Les deux jeunes hommes, mordus d'électronique, bidouillaient alors un appareil rudimentaire sur lequel ils travaillaient depuis plus d'un an.

Ce jour fut celui de leur Eurêka: les fondateurs d'Apple avaient réussi à pirater le réseau longue distance d'AT&T. Leur invention était une «boîte bleue» qui pouvait téléphoner gratuitement en longue-distance. Les deux hommes, en d'autres termes, ont débuté par frauder l'entreprise qui est peut-être aujourd'hui le plus gros partenaire commercial d'Apple.

La vérité granulaire des origines

L'esprit frondeur à l'œuvre dans la boîte bleue a ensuite nourri l'image d'outsider iconoclaste qu'Apple et Steve Jobs ont longtemps cultivée. Dans les années 1970, les inventeurs renforcèrent l'âme de leur entreprise avec un style propre à la contre-culture. Les deux hommes avaient des cheveux longs et étaient opposés à la Guerre du Vietnam. Wozniak, farceur invétéré, dirigeait une opération de blagues téléphoniques; et Jobs partait en Inde à la recherche d'un gourou.

Mais la vérité granulaire des origines d'Apple était un peu plus compliqué que ce qu'en suggère son folklore simplificateur. Même aux débuts, il y avait un écart important entre les deux hommes. Il n'y avait pas de parité dans les prouesses techniques: c'était Wozniak, et non pas Jobs qui avait conçu la boîte bleue. Et ce fut Wozniak qui conçut l'Apple et l'Apple II — l'ordinateur personnel qui, sans conteste, fut le produit Apple le plus important jamais élaboré et comptant sans doute au rang des inventions majeures du XXe siècle. Jobs était l'homme d'affaires, celui qui passait des contrats, essentiel en soi, mais loin d'être le génie fondateur des ordinateurs Apple, l'homme dont les idées se transformèrent en silicium et changèrent le monde. Lui, c'était Wozniak.

L'Apple de Wozniak prit l'informatique personnelle, une obscure quête de passionné, et en fit un phénomène culturel global, de ceux qui transformeront non seulement l'informatique, mais les communications, le divertissement et les affaires — en bref, toute la part productive du mode de vie américain. Et, ce faisant, il fit de l'idéologie à laquelle il adhérait — « l'open-computing » [informatique ouverte] — une idéologie américaine. Bien sûr, une telle idée n'est pas née avec Apple; elle était aussi vieille que la Symbiose Homme-Machine des années 1960.

Des slots sous le capot

Dans les années 1970, elle était le dogme des cercles de passionnés, comme le Homebrew Computer Club, dans la région de la baie de San Francisco, où Wozniak fit sa première démonstration publique de l'Apple I, en 1976.

L'objet de Wozniak était ouvert et décentralisé selon des méthodes qui définissent encore toujours ces concepts dans le secteur informatique. L'Apple original avait un capot que, comme une voiture, le propriétaire pouvait ouvrir afin d'accéder aux entrailles de la machine. Même s'il était un appareil entièrement assemblé, contrairement aux modèles en kit des premiers PCs, les possesseurs d'Apple étaient encouragés à tripatouiller le ventre de la machine de Wozniak — pour l'améliorer, la rendre plus rapide, y ajouter des fonctionnalités.

Elle avait des slots prêts à accueillir toutes sortes de périphériques et était conçue pour faire tourner de très nombreux logiciels. L'éthique d'ouverture de Wozniak s'étendait aussi à la communication des spécifications propres à la conception. Dans une conférence de 2006 à l'Université de Columbia, il la présenta en ces termes «Tout ce que nous savions, vous le saviez». Dire que ce n'est plus la politique d'Apple reviendrait à enfoncer une porte ouverte.

Les ordinateurs sont les outils de la liberté

Même si l'idée d'un ordinateur que vous pouvez modifier peut ne pas sembler si profonde, Wozniak envisageait une relation quasi spirituelle entre l'homme et sa machine. Il fit simplement en sorte que les machines soient ouvertes à leurs propriétaires et que tout le pouvoir revienne à l'utilisateur. Cette notion importe principalement aux geeks, mais exprime aussi des idées plus profondes: une méfiance dans le pouvoir centralisé et la croyance, intégrée dans le silicium, que les ordinateurs doivent être les outils de la liberté.

En 2006, alors que Wozniak donnait une conférence à Columbia, je lui avais demandé ce qui s'était passé avec le Mac. Vous pouviez ouvrir l'Apple II, qui avait plein de slots, et tout et tout, et tout le monde pouvait coder pour lui, dis-je. Le Mac était bien plus fermé. Que s'est-il passé ?

«Oh, répondit Wozniak. C'est à cause de Steve. Il le voulait comme ça.»

Les origines d'Apple étaient du pur Steve Wozniak, mais le Mac, l'iPod, l'iPhone, et l'iPad sont les produits de l'autre fondateur. Les idées de Steve Jobs ont toujours été en conflit avec l'authentique idéalisme de Wozniak et les principes fondateurs d'Apple. Jobs a maintenu l'image première et contre-culturelle qu'il avait créée avec Wozniak, mais dès le Macintosh des années 1980, l'accélération de l'iPhone et l'apogée de la sortie de l'iPad ce mois-ci, il a mené Apple dans une voie totalement différente, une qui est, en fait, presque à l'exact opposé de la vision de Wozniak.

Jobs croit à la perfection, pas au bricolage. Il semble aussi à l'aise dans l'Angleterre Victorienne que derrière le comptoir d'un bar à sushis: c'est un homme qui croit à une seule parfaite façon d'effectuer toute tâche et d'en présenter les résultats. Comme on peut s'y attendre, cette idée est autant une philosophie esthétique qu'un sens de la fonctionnalité, et c'est pourquoi les produits Apple sont si beaux et marchent si bien. Mais ces idées sont depuis longtemps en désaccord avec les principes du premier âge de l'industrie informatique, celui de l'Apple II, et de l'Internet. L'idéologie d'une machine parfaite et d'une informatique ouverte sont contradictoires. Elles ne peuvent pas coexister.

Capitulation sans conditions

Comme Wozniak me l'a dit en 2006, le Macintosh, lancé en 1984, a marqué la première déroute de ses idées telles qu'elles s'incarnaient dans l'Apple II. Il est certain que le Macintosh a été une innovation radicale en soi, en étant le premier ordinateur conçu en série qui possédait une «souris» et un «bureau», des idées nées dans l'esprit de Douglas Engelbart dans les années 1960, et qui ont continué depuis à porter leurs fruits dans les laboratoires d'ingénierie computationnelle.

Néanmoins, le Mac représente une capitulation sans conditions de l'ouverture de Wozniak, évidente au premier coup d'œil. Il n'avait pas de capot. Vous ne pouviez plus ouvrir facilement l'ordinateur pour accéder à ses entrailles. Et juste des trucs Apple, ou qu'Apple approuvait, pouvaient fonctionner dessus (en tant que logiciels) ou être branchés dessus (en tant que périphériques). Apple était donc devenu l'arbitre final décidant ce qu'était le Macintosh, et ce qu'il n'était pas, de la même manière qu'à une époque AT&T avait seul le pouvoir discrétionnaire de dire ce qui pouvait, et ne pouvait pas, se connecter à son réseau téléphonique.

Aujourd'hui, en 2010, l'iPad prend ces mêmes idées et les mène à l'extrême. C'est une belle et presque parfaite machine. C'est aussi le triomphe final de Jobs, l'étape ultime de l'évolution d'Apple, partie de Wozniak pour arriver à un modèle fermé. La principale, et plus importante concession à l'ouverture est l'App Store, une création qui montre que Jobs a retenu quelque chose de l'amère défaite d'Apple contre Microsoft dans les années 1990.

L'iPad est un grille-pain

Vous ne pouvez plus y faire tourner des logiciels qu'Apple ne distribue pas par ailleurs. Vous ne pouvez pas accéder au dossier système à moins de pirater la machine. Vous ne pouvez pas ouvrir le capot ; en effet, l'appareil n'a aucune vis. J'ai comparé mon iPad à certains appareils domestiques autour de moi — la machine à café, le grille-pain, les appareils photo — et le seul objet scellé de la sorte était, tiens donc, un iPod. L'iPad n'a pas de slots; son unique interface est une prise spécifique à Apple. Curieusement, cela signifie que l'iPad n'est pas une machine que les fondateurs d'Apple, dans les années 1970, auraient pensé à acheter.

Mais cela ne préoccupe pas beaucoup de gens, car l'iPad est un outil pratique pour accéder aux contenus bien faits des industries qui les conçoivent. Et même s'il ne fait pas tout ce que fait un ordinateur, il en permet le principal. En réalité, il est conçu pour des consommateurs, pas pour des usagers, et il a bien plus de points communs avec la télévision qu'avec l'ordinateur personnel. Il n'est pas destiné aux membres du Homebrew Computer Club — des penseurs, des passionnées d'informatique, ni des créateurs.

Steve Wozniak a déclaré avoir pré-commandé trois iPads, deux pour lui, et un pour un ami. Cela témoigne de son incroyable bon fond, et de sa loyauté envers à la fois une entreprise qui l'a marginalisé dans les années 1980 et un ami, Jobs, qui a refusé d'écrire la préface de ses mémoires. Pourtant, au fond de lui, Wozniak doit réaliser ce que signifie la sortie de l'iPad : c'est officiel, l'entreprise qu'il a fondée autrefois n'existe plus.

Tim Wu

Traduit par Peggy Sastre

Jobs, sous une photo de lui et de Wozniak, lors du lancement de l'iPad en février 2010. REUTERS/Kimberly White

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