France

Xynthia: un préfet face aux «rêves d'ailleurs» (MàJ)

Philippe Boggio, mis à jour le 18.04.2010 à 12 h 41

Reportage fiction: dans la tête du préfet qui va devoir annoncer aux sinistrés de la tempête qui sera ou non expulsé de sa maison construite en «zone noire».

La tempête Xynthia continue de faire des dégâts mais dans le monde politique. Après les polémiques au sein même du gouvernement, avec la grogne de Dominique Bussereau, c'est au tour de la gauche et des verts de se déchirer

Entre Cécile Duflot et Ségolène Royal, les couteaux sont sortis. La secrétaire nationale des Verts explique dans une interview au Journal du Dimanche ne pas comprendre la position de la présidente de Poitou-Charentes qui «consiste à risquer de maintenir des populations dans une situation de danger». «C'est irresponsable. Je ne comprends pas Ségolène Royal, je réfute le discours de simplicité. Il faut, au contraire, un discours de courage», a-t-elle expliqué en donnant «acte» à Jean-Louis Borloo de «faire preuve de courage politique» dans ce dossier.

En réponse, Ségolène Royal a qualifié de «malveillants, politiciens ou immatures» les propos de Cécile Duflot. Nous republions sur Zynthia une oeuvre de fiction de l'écrivain Philippe Boggio sur les états d'âme du préfet au moment de définir les «zones noires».

 

Le préfet n'était pas idiot. Même l'ENA et vingt ans de préfectorale n'avaient pas réussi à lui faire perdre le sens des réalités existentielles, au ras de la vie. Et s'il s'était pris d'oublier ce que vivre veut dire, la plupart du temps, Agnès, sa femme, le lui aurait promptement rappelé. Agnès mettait un point d'honneur à demeurer la bénévole des Compagnons d'Emmaüs qu'elle était déjà quand il l'avait rencontrée à Sciences-Po. Cette particularité perturbait souvent les dîners officiels, certains de ses hôtes montrant décidément trop de dédain pour leurs concitoyens moins chanceux; et Agnès était une femme vive.

Il savait bien qu'au bout de la route, sur laquelle glissait silencieusement sa voiture de fonction, derrière les motards de la gendarmerie, il allait fondre dans une fournaise de désespoirs. Une immense décharge de souvenirs et de rêves l'attendait, accumulée depuis qu'avait été rendue publique la décision de démolir plus d'un millier de maisons, le long de la côte. Grande braderie des trajectoires brisées... De telles métaphores lui venaient toutes seules, tant il était obnubilé depuis des jours et des jours par cette histoire.

Quand il fermait les yeux, il voyait distinctement des enfants pleurer, des femmes âgées se taire, à côté de maris s'époumonant d'indignation; des résidents de droite promettant la mise à sac de la préfecture, à moins que ce ne soit des résidents de gauche; et chacun venu avec des photos de famille, aux temps heureux, les premières fleurs du jardin, des titres de propriété encore noircis de boue, retrouvés dans les décombres de la tragédie, et qui vaudraient bientôt autant que les emprunts russes.

Les espoirs fous

Il entendait déjà ceux qui prendraient le ciel à témoin, et ceux qui n'y croyaient plus — et qui lui asséneraient que c'était sa faute, à lui. Il devançait les insultes, même personnelles, tellement le chagrin et le désarroi allaient bander la colère ambiante, pendant cette maudite réunion inaugurale, dans la Salle des Fêtes de la principale commune sinistrée: Etait-il conscient «que ses appartements, à lui, étaient payés par leurs impôts»? Qu'il n'était que «le valet des riches, tout préfet qu'il était»? Jamais il n'irait «exproprier les occupants des luxueuses maisons qui avaient un peu partout les pieds dans l'eau, sur la côte». Déjà qu'il n'était «pas foutu de faire respecter la libre circulation sur “le chemin du littoral”». Les gros propriétaires s'asseyaient sur ses directives. Alors...

Le plan prévoyait que le préfet allait d'abord affronter ensemble toutes les familles concernées, puis il s'entretiendrait avec des groupes d'une centaine de personnes. Il avait fait savoir qu'il resterait le temps qu'il faudrait. Huit jours si nécessaire. Il allait écouter tous les drames intimes un par un, jusqu'à épuisement des récits et des larmes. Pendant les pauses, il allait aussi coordonner l'assistance mise en place. Psychologues, médecins, architectes, ingénieurs, assureurs... Depuis qu'il expertisait en personne le bord de mer meurtri, reconnaissable à son ciré jaune, il avait appris à aimer ces lotissements modestes qui témoignaient d'abord de la difficulté, de la patience de dizaines d'espoirs fous: avoir sa maison au bord de l'eau.

Depuis son lit, l'Atlantique. C'était déjà un peu l'Amérique. La conviction d'une réussite sociale, même dans les privations extrêmes, ou celle d'avoir donné un but à sa vie; une preuve que le crédit immobilier pouvait quand même mener à un certain bonheur terrestre; ou le décor consensuel, réconfortant - gazon, allée de gravier, balançoire..., d'une revanche sur le sort.

Un préfet impeccable

Il avait conscience d'être un préfet impeccable. Paris le lui avait fait savoir. Dans la tragédie, il était l'un des meilleurs de la préfectorale. A son actif, des incendies en Corse et un cyclone en Guadeloupe. Il excellait à la production de toutes les preuves possibles du sérieux de l'Etat, bulletins d'alertes météo ou mises en garde sur les dangers induits par les autorisations de permis de construite, accordés par les maires. Dès le lendemain de la catastrophe, il avait lancé les attaques contre les promoteurs immobiliers, les élus, les dessous de table, et rappelé les assureurs, souvent oublieux, à leurs devoirs de solidarité financière.

Mais parler à des femmes, des hommes, mis à la porte de leur cadre de vie? S'avancer, comme il allait devoir le faire, au devant de confidences à nu, hyperréalistes, peut-être gênantes, sur tout ce qui avait fait jusqu'ici le lit d'existences simples, souvent tranquilles, et qui n'allait plus être? Ces derniers jours, il avait plusieurs fois commis le même lapsus. Il avait dit «expulsés» au lieu d'«expropriés». A cause des «sans papiers», bien sûr, cet autre dossier qui lui arrachait le cœur.

C'est vrai, il était le préfet qui se préparait à expulser des Français. Plusieurs centaines d'un coup. Ceux-là allaient être mieux traités. Ils seraient convenablement indemnisés. Assistés, peut-être pour longtemps. Il avait donné sa parole de préfet, et tant qu'il occuperait son poste actuel, ses services se dévoueraient pour aider les sinistrés à rebâtir ailleurs, peut-être à recommencer de nouvelles vies. Pourtant, sur le fond, il sentait bien qu'existait une similitude.

Immigrés et résidents étaient chassés du territoire de leurs espérances, aussi minces soient-elles, parfois.

La veille, il s'était ouvert à Agnès de son tourment d'honnête homme. Celle-ci lui avait demandé d'imaginer leur réaction, et celle des enfants, si leur maison de famille, sur la rive du lac d'Annecy, leur était désormais interdite d'accès. A près tout, la vieille demeure était aussi juste au niveau de l'eau. Le préfet était né là, sous le château de Menthon-Saint-Bernard. Le ponton, le club-house du tennis voisin, la cabane dans le chêne centenaire... eh bien, qu'il se mette dans la position mentale de celui qui vient d'apprendre que tout ça est renvoyé à sa seule mémoire affective. Il pourra toujours revenir en touriste, avait ajouté sa femme, et exercer son droit à la mélancolie.

Une clientèle de «seconde vie»

Agnès avait déposé sa bombe puis elle était repartie, comme toujours, avec son aplomb de suffragette. Il était resté songeur, dans son bureau, le regard errant sur les futures «zones noires» qu'on avait tracées sur le plan côtier qui allait être affiché dans toute la région. Puis se ressaisissant, il avait entrepris de consulter par téléphone. Un psychologue de ses amis. L'évêque du diocèse. Un sociologue, proche de la CFDT. Trois heures plus tard, il relisait ses notes.

Curieusement, plusieurs interlocuteurs lui suggéraient, s'il y parvenait ou si l'atmosphère le permettait, de tenter de convaincre les résidents de «procéder à leur révolution».

Le préfet s'était montré sceptique. Beaucoup de ceux qu'il allait exproprier étaient des retraités. Les lotissements submergés par la vague et qu'on allait abandonner ciblaient une clientèle de «seconde vie». Difficile de préconiser devant des septuagénaires l'idée d'une projection dans l'avenir. Plus tard, peut-être, si le temps ne leur manquait pas. Là, ils étaient sonnés. Ils rodaient sur les lieux du drame, tournaient sans rien dire autour de leurs maisons souillées, ou bien recommençaient sans cesse les mêmes récits de la nuit de l'inondation, dès qu'on leur adressait la parole. Le sociologue de la CFDT avait eu cette phrase, qu'il avait remâchée: «s'ils avaient tenu à venir vivre juste devant la mer, c'est qu'ils avaient des rêves d'ailleurs, non?»

Les motards de son escorte commençaient à actionner leurs sirènes. On approchait. Les voitures de curieux et de journalistes s'agglutinaient déjà sur les trottoirs. Réajuster son nœud de cravate. L'Etat jouait une partie drôlement serrée, unique, sans doute, et c'était lui le préfet.

Philippe Boggio

Photo: près de La Faute, le 1er mars 2010. REUTERS/Regis Duvignau

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