Santé / Société

La pédagogie Steiner et l'anthroposophie, une vision ésotérique et dangereuse de l'autisme

Temps de lecture : 5 min

Les centres d'accueil destinés aux enfants atteints de troubles neurodéveloppementaux et inspirés de l'anthroposophie restent sans contrôle, malgré des dangers ou effets secondaires incontestables.

Les prétendus remèdes sont non seulement inefficaces mais comportent aussi des effets secondaires. | Michał Parzuchowski via Unsplash
Les prétendus remèdes sont non seulement inefficaces mais comportent aussi des effets secondaires. | Michał Parzuchowski via Unsplash

S'il est désormais admis que la psychanalyse n'est pas une thérapie adaptée pour les troubles du spectre autistique et que la parole se libère enfin sur les approches biomédicales, ainsi que sur celles proposées, sans preuve, par le collectif Chronimed, les traitements inspirés de la pédagogie Steiner et de la médecine anthroposophique demeurent dans l'ombre. Ils sont pourtant tout aussi infondés.

Sous un abord particulièrement bienveillant –«respecter le développement de chaque enfant et de chaque jeune», peut-on lire par exemple sur le site de l'Institut de pédagogie curative de Chatou–, la pédagogie Steiner propose en coulisses une vision faussée et ésotérique de l'autisme et des traitements aussi inutiles que délétères.

Rudolf Steiner, aux alentours de 1905. | Wikicommons

Pour le docteur anthroposophique Michael Allen, «l'autisme peut être considéré comme un processus d'incarnation atypique. Cette anomalie spécifique se révèle dans le schéma des symptômes que nous appelons l'autisme.» Selon lui, et dans la suite de Steiner et des principes de l'éducation Waldorf, «l'essence de l'autisme est une disharmonie de la fonction de l'ego. L'ego n'engage pas suffisamment l'organisation inférieure (métabolisme) de la périphérie vers l'intérieur. Cela se reflète dans le pôle de la conscience, car le centrage de l'ego dans l'organisation supérieure est également déficient. La relation perturbée de l'ego se traduit par un courant éthérique affaibli de l'organisation inférieure, ce qui est trop peu pour une relation saine avec les forces de l'âme. Ainsi, la pensée, le sentiment et la volonté ne peuvent pas être réunis.»

Grégoire Perra, ancien anthroposophe et désormais l'un des principaux critiques de l'anthroposophie en France, décrypte pour nous ce discours nébuleux: «Pour les anthroposophes, l'autisme peut avoir plusieurs causes. D'abord, des causes karmiques individuelles: l'enfant n'aurait pas pu s'incarner complètement. Les trois pôles de l'être humain (pensée, sentiment, volonté) ne sont pas unis correctement. Le moi n'a pas pu prendre vraiment possession du corps à la naissance.»

Ainsi, les anthroposophes estiment que ce défaut d'incarnation se traduit de manière organique: le cerveau de l'enfant continuerait de grandir et tendrait à devenir trop gros en induisant des déformations. C'est un argument défendu par Emmanuel Guizzo, ostéopathe d'inspiration anthroposophique et découvreur du «cerveau vibratoire quantique». Selon lui, «ces enfants, que j'appelle des enfants-lumière, ont un gros cerveau mais n'ont pas le logiciel pour le faire fonctionner. Ce cerveau atypique contient davantage d'informations sur le programme qui conduit l'humain vers le futur et sur l'origine vibratoire de l'homme. Grâce à des méthodes manuelles, je parviens à remodeler ce cerveau et à harmoniser ses composantes mécaniques et énergétiques.»

Mais, pourquoi ces enfants, à la fois valorisés comme des êtres supérieurs, plus «conscients», plus «informés», et dépeints comme des monstres par Steiner, seraient-ils autistes?

De prétendues causes sociales

La cause peut être antérieure à la naissance. Pour l'anthroposophie traditionnelle, l'enfant peut avoir décidé de cette incarnation autistique pour compenser un défaut d'une vie antérieure où il aurait été trop «ahrimanien» (pour Steiner, Ahriman est une entité qui, avec Lucifer, s'oppose au développement de l'humanité. Il conférerait aux êtres humains une intelligence froide et abstraite dénuée de sentiments, il les rendrait prosaïques, philistins, et amoraux.) En «choisissant» d'être autiste, l'enfant viendrait alors compenser une dette karmique. Pour Emmanuel Guizzo, le thème astral de l'enfant jouerait également un rôle essentiel.

Grégoire Perra précise, pour ce qui a trait aux causes antérieures à la naissance, qu'il y a aussi une dimension héréditaire: «Les anthroposophes considèrent que le 15e jour après la conception, Lucifer et Ahriman peuvent entrer dans l'embryon et y introduire des tares héréditaires en lien avec la faute originelle

Une autre cause de l'autisme peut, tout en restant d'ordre karmique (c'est-à-dire voulue par les dieux), être extérieure à l'enfant. Il pourra s'agir d'atteintes au cerveau ou à l'intestin durant la grossesse ou, plus tard, des vaccins. «Les vaccins, tout comme les grossesses médicalisées ou les échographies bloquent les mécanismes de conscience de l'enfant», considère Emmanuel Guizzo, qui soutient le fait que les vaccins permettent de contrôler ces enfants qui «dérangent» nos sociétés.

Le Goetheanum, siège de la Société anthroposophique universelle, à Dornach, en Suisse. | Wladyslaw via Wikicommons

Cela nous amène aux prétendues causes sociales de l'autisme. Michael Allen considère les personnes autistes comme les «miroirs sacrificiels» de nos sociétés: «Si nous considérons les maladies comme des miroirs pour l'âge, nous voyons dans notre miroir actuel, l'indifférence, l'isolement social, la timidité et le manque d'empathie. Dans l'autisme, nous trouvons des personnes qui partagent ces caractéristiques “d'inspiration” et servent de miroirs sacrificiels pour refléter notre époque.» Considérant que le matérialisme de notre époque nous distrait de notre développement spirituel, il établit un parallèle avec les personnes autistes qui sont, selon lui, «handicapées d'une manière qui empêche leur développement spirituel». Il poursuit: «C'est un signe de notre temps. Le but de l'autisme est d'équilibrer ce matérialisme excessif. Ainsi, l'autisme peut être considéré à la fois comme le résultat et le remède d'un matérialisme excessif.»

Comme le dit en riant jaune Grégoire Perra, «ce qui est fort chez les anthroposophes, c'est qu'ils arrivent toujours à rattacher leur doctrine à des éléments actuels et à en faire un gloubiboulga ésotérique qui part dans tous les sens. Et c'est, évidemment, du gros n'importe quoi.»

Une pratique défavorablement connue

Partant de ces causes multiples, comment la médecine anthroposophique propose-t-elle de prendre en charge les enfants autistes? Pour ceux qui sont pris en charge en ville, le présumé remède (rappelons que l'autisme n'est plus aujourd'hui conçu comme une maladie mais comme un trouble du neuro-développement, voire comme une neuro-atypicité) passe par la pharmacopée anthroposophique dite traditionnelle: médications à base d'algues, bains, solutions d'arsenic injectables ou à boire et homéopathie. Tout cela est évidemment sans efficacité démontrée et comporte des dangers non seulement d'effets secondaires, mais aussi de retard de prise en charge et de perte de chance.

On sera encore davantage inquièt·es concernant le sort des enfants placés dans des instituts de pédagogie curative ou des centres appartenant au mouvement Camphill. En leur sein, les jeunes patient·es sont sans cesse exposé·es à la doctrine anthroposophique. À la cure médicamenteuse, s'ajoute de l'eurythmie, une sorte de danse ésotérique, un «art du mouvement» proposé en tant qu'art-thérapie.

Selon Steiner, elle «fortifie l'âme en la faisant pénétrer vivante dans le suprasensible». Il y a aussi des activités manuelles, des récitations destinées à structurer le temps ainsi que de la gymnastique Bothmer: «C'est une sorte de danse avec des chutes, des sauts et des figures censées rappeler au pratiquant son incarnation ou son excarnation pour le préparer à la mort», explique Grégoire Perra.

Les enfants doivent également assister à des offices et des conférences: «Peu importe qu'ils ne comprennent pas, l'idée est de s'adresser à leur moi-esprit. En entendant de l'anthroposophie, les paroles entreraient sous forme de communion avec leur corps astral et les permettraient de les soigner dans une vie prochaine.» Grégoire Perra se montre particulièrement soucieux du vécu de ces enfants dans ces centres: «Il n'y a pas ou peu de contrôle. Il n'y a aucune prise en charge psychologique, il n'y a pas de médecin sur place. On sait qu'il y a eu des accidents et des morts.»

En 2015, le rapport au Premier ministre de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDE) mentionnait que la pédagogie Steiner faisait partie des pratiques défavorablement connues de la Mission et indiquait dans une note de bas de page que la pédagogie Steiner partage avec la mouvance New Age des croyances en l'astrologie et l'ésotérisme.

Le rapport de 2017 de la même Mission renchérissait: «S'agissant des écoles, la prise de distance avec la philosophie du fondateur n'est pas toujours claire et les parents qui y inscrivent leur enfant ne mesurent pas tous l'ensemble des fondements théoriques qui ne sont pas sans incidence sur l'enseignement dispensé.»

Aujourd'hui, pourtant, les instituts de pédagogie curative et les communautés Camphill demeurent hors radar.

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