Société

Est-il pertinent de qualifier Samuel Paty de martyr?

Temps de lecture : 6 min

C'est avec un mot religieux que l'on exprime le plus justement ce que nous inspire l'exécution de cet homme.

C'est le mot «martyr», très chrétien, qui nous vient naturellement à l'esprit pour décrire le calvaire de Samuel Paty. | Bertrand Guay / AFP
C'est le mot «martyr», très chrétien, qui nous vient naturellement à l'esprit pour décrire le calvaire de Samuel Paty. | Bertrand Guay / AFP

La langue est un thermomètre. Lorsqu'elle n'est pas objet de crispations autour de l'invasion de mots étrangers (comprendre anglais), un outil idéologique (coucou le point médian et autres polices inclusives), un objet en bois dur dans la bouche de politiciens de tous bords (vous avez dit communautarisme?), c'est aussi un excellent instrument de mesure de l'évolution culturelle, historique et sémantique de la société.

Inutile de s'étaler sur l'épouvantable assassinat, le 16 octobre dernier, de Samuel Paty, ce professeur d'histoire-géographie victime d'un fou de Dieu. Naturellement, le fait divers est à la une de tous les médias et compte tenu de l'ambiance en France ces dernières années, et des attentats dont le pays a été victime au nom d'une déviance radicale de l'islam, quoi de plus normal. Ce qui ne le serait pas, ce serait que l'événement soit passé sous silence ou ne fasse l'objet que de quelques entrefilets.

«Prof et martyr»

Le sujet est donc largement traité et maltraité. Ce que l'on remarque dans le concert d'indignation, de récupérations et d'hommages, c'est la récurrence d'un mot qui à lui seul résume le sort subi par Samuel Paty, les souffrances qu'il a dû ressentir et la cause pour laquelle il est mort: Samuel Paty est un martyr.

Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les titres et les articles des journaux de la semaine qui a suivi le meurtre: Samuel Paty, «martyr de la République», dit LCI. «Samuel Paty, prof et martyr», renchérit Paris Match. «Samuel Paty, martyr de la mission républicaine», raconte Libération, qui dans l'article développe en le qualifiant d'«improbable martyr de sa mission républicaine». «Un hommage national va être rendu à ce “martyr de la République”», nous informe RTL, tandis que L'Obs résume: «Samuel Paty, disciple des Lumières, martyr de l'obscurantisme». Enfin dans Le Figaro, une enseignante explique qu'elle n'a «aucune envie de mourir en martyr laïque», elle. Cette revue de presse est nécessairement non exhaustive mais le thème récurrent se dégage de lui-même.

(La minute prof: quand c'est d'une femme qu'il s'agit, on dit «une martyre». Mais il existe aussi une forme masculine: «un martyre», qui désigne les épreuves subies, ambiguïté qui donne lieu à une certaine ironie lorsque le magazine Elle se trompe et écrit: «Le martyr de Samuel Paty vaut bien cette reconnaissance de son institution» en rapportant les mots du ministre de... l'Éducation.)

Lorsqu'on est francophone et qu'on entend qu'une personne a été assassinée au nom de Dieu, c'est naturellement le mot martyr qui vient à l'esprit.

Étymologiquement, le «martyr» est un témoin de Dieu. Selon le Grand Robert, il a évolué en ancien français pour donner le «martre» de Montmartre, le mont des martyrs.

Lorsqu'on est francophone et qu'on entend qu'une personne a été assassinée au nom de Dieu, c'est naturellement le mot martyr qui vient à l'esprit. Des martyrs on en a tous croisé, à l'école, dans les livres, à l'église ou ailleurs. Jeanne d'Arc? Martyre, morte brûlée pour hérésie. Saint Pierre, crucifié la tête en bas, Saint Laurent, supplicié sur le gril, et plus près de nous, les nombreuses victimes des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale sont souvent considérées comme des martyrs, d'autant plus lorsqu'il s'agit de femmes ou d'enfants.

Il existe même des protomartyrs; ce sont les premiers martyrs d'un pays ou d'un ordre religieux (comme saint Étienne, lapidé à mort).

L'innocence de la victime, l'inhumanité du bourreau

«Qui était Samuel Paty, le professeur martyr», se demande Le Parisien? Directement sous le titre, le chapô répond: «papa d'un garçonnet» et l'article embraye, sans ironie, en commençant par ces mots : «Le cliché est en noir et blanc.» Évidemment il fait référence à la photo proposée par le journal pour l'illustrer, mais c'est aussi une bonne métaphore de la recherche de simplicité à laquelle tend chacun d'entre nous lors de ces moments particulièrement traumatisants à titre collectif.

Si le vocabulaire est tire-larmes et que les articles biographiques de Samuel Paty tournent très rapidement à l'hagiographie, c'est que nous avons besoin de faire un héros de cette victime d'une agression dont la sauvagerie nous dépasse.

L'agression est binaire: ce meurtre a été perpétré au nom d'une croyance sans nuance où s'opposent très simplement ce qui est bien et ce qui est mal. Et dans notre réaction où, intellectuellement, il est presque impossible de trouver un sens à cet acte, nous laissons aussi parler notre sensibilité qui se traduit par un besoin d'opposer au mal absolu son absolu contraire.

Ces médias s'inscrivent dans l'héritage direct de la presse à sensation du XIXe siècle qui obéissait aux mêmes dynamiques empathiques et mettait tout en œuvre pour présenter aux lecteurs des faits divers sous leurs aspects les plus sordides, avec moult détails et gravures qui faisaient saillir au maximum l'innocence de la victime et l'inhumanité du bourreau.

Le Petit Journal (fondé en 1863), Le Petit Parisien (1876) ou Le Matin (1884) racontaient et moralisaient quotidiennement les faits divers à une époque où ils étaient les seuls médias de masse, sous une forme voisine de celle des romans-feuilletons.

Il s'agissait alors d'émouvoir et de provoquer une juste indignation et pour vendre un maximum d'exemplaires. Rien de plus payant alors que de jouer sur la binarité des sentiments humains, que traduit si efficacement le vocabulaire religieux.

La Une de l'hebdomadaire L'Oeil de la police, en 1908. | Bibliothèque nationale de France

Le meurtre de Samuel Paty est à mi-chemin entre l'assassinat politique tel que le décrit Roland Barthes (celui qui renvoie à une réalité «qui existe en dehors de lui, avant lui et autour de lui», et qui est celle des réactions au blasphème) et le fait divers, immanent, qui «contient en lui-même tout son savoir» lorsque l'on considère que l'auteur de ce meurtre est un déséquilibré qui a trouvé dans la radicalité une étiquette commode pour justifier son passage à l'acte.

Racines religieuses

Mais qu'est-ce qu'un martyr? Au départ, c'est une personne qui a souffert, a été mise à mort pour avoir refusé d'abjurer la foi chrétienne, nous explique le Grand Robert. Mais c'est aussi, par extension, une «personne qui meurt, qui souffre pour une cause qu'il défend».

Contrairement aux premiers martyrs, Samuel Paty n'a pas choisi ou accepté de mourir pour sa cause; c'est une victime involontaire, comme l'ont été tous les martyrs modernes assassinés parce que leur identité, leurs choix ou leur liberté avait offensé des humains qui y trouvaient une justification de leurs crimes.

Les vestiges cultuels enrichissent la langue française qui, même devenue laïque depuis plus d'un siècle, ne peut renier ses racines religieuses.

C'est pourtant ce mot, très chrétien, qui nous vient naturellement à l'esprit pour décrire son calvaire. Son calvaire justement: encore un mot à l'origine très religieux (puisque c'est le nom du lieu où le Christ fut supplicié). C'est bien un calvaire physique qu'a subi Samuel Paty, et c'est un calvaire moral auquel sa famille est désormais condamnée.

Si la République tend à la laïcité la plus totale, si les crimes et délits au nom d'une religion, quelle qu'elle soit, sont réprimés et que nul ne peut imposer sa croyance à d'autres sans tomber sous le coup de la loi, si la fille aînée de l'Église a été contrainte, en 1905, de divorcer de l'État et que la France ne reconnaît de mariage que civil depuis 1792, si l'espace public n'accepte pas en son sein de manifestations religieuses aptes à troubler son ordre, il est un domaine où, encore et toujours, la religion reste ancrée, le plus souvent débarrassée de sa charge prosélytique, et permet, pourvu qu'on s'y intéresse, de remonter le fil de l'histoire d'un pays et de l'évolution de ses mœurs.

On ne peut que se féliciter de la laïcisation de la société et de la liberté laissée à chacun de pratiquer, ou non, un culte. Mais il n'existe pas de génération spontanée de la culture ni de l'histoire qui renaîtraient d'un rien absolu une fois neutralisée la religion triomphante.

Telles les églises, devenues patrimoine culturel, qui ponctuent les paysages des villes et des campagnes, les vestiges cultuels enrichissent la langue française qui, même devenue laïque depuis plus d'un siècle, ne peut renier ses racines religieuses.

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