Le péché originel de Youtube

iJustine. AdamJackson1984 via Flickr CC by

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La plateforme vidéo a pactisé avec le diable pour gagner du trafic. Elle pourrait maintenant en payer le prix.

Le PDG de Google, Eric Schmidt, travaille tous les jours sur une trentaine d'ordinateurs différents. Et bien que son entreprise ait facilité l'organisation et l'archivages des mails pour des millions de personnes à travers le monde, Schmidt a pourtant beaucoup de mal à retrouver sa correspondance. Parce qu'une fois qu'il a lu un mail important, le PDG l'envoie directement à la poubelle. «Ça fait 30 ans que je procède de cette manière, et je ne sauvegarde jamais un mail à part si on me le demande expressément», a-t-il récemment déclaré lors d'un interrogatoire. «Je me suis toujours débarrassé le plus vite possible de mes mails une fois lus.»

Schmidt n'est pas le seul chez Google à avoir tendance à faire table rase du passé. Chad Hurley, un des co-fondateurs de YouTube (racheté par Google en 2006), dit avoir perdu toute trace de sa correspondance au moment du lancement du site, en 2005. Pendant ce temps Larry Page, co-fondateur de Google, explique qu'il ne se souvient pratiquement pas des débats internes qui ont eu lieu en 2005 concernant l'achat de YouTube (mais ça a finalement coûté 1,3 milliards d'euros à Google - la deuxième plus grosse acquisition de son histoire). Et pourtant, dans son témoignage, Page déclare ne même plus se rappeler s'il était vraiment pour.

Cette amnésie soudaine qui frappe la direction de Google est apparue en 2007, quand Viacom a décidé de poursuivre YouTube en justice et demandé 730 millions de dollars de dommages et intérêts pour violation des droits d'auteur. Il y a quinze jours, le tribunal d'instance de New York a rendu publics certains documents ayant trait à l'affaire : le dossier Viacom et celui de Google (PDF). Ces documents sont assez croustillants: on y découvre les pratiques un peu douteuses de Schmidt qui supprime le moindre mail et «les trous de mémoire en série» de Larry Page, comme les appelle Viacom. L'entreprise - qui compte parmi ses filiales Paramount Pictures, MTV, Comedy Central, et Nickelodeon - affirme que YouTube a été créé à l'image de Napster et Kazaa, une entreprise Internet bien décidée à réussir en volant du contenu qui ne lui appartient pas. Et Google, insiste Viacom, était non seulement conscient des activités de YouTube, mais les encourageait activement.

Personne n'est innocent

De son côté, Google insiste sur la légalité des ces actions en invoquant le Digital Millennium Copyright Act, une loi qui donne l'immunité aux entreprises du Web dont les utilisateurs uploadent du contenu protégé par les droits d'auteur. Google ajoute qu'à l'époque, même Viacom ne savait pas trop quoi penser du site d'hébergement de vidéos, et qu'ils auraient «engagé pas moins de 18 agences marketing pour uploader leur contenu sur YouTube». «Ils ont délibérément ''sali'' certaines vidéos pour qu'elles aient l'air de fuites, ou piratées. Ils ont ouvert des comptes YouTube en utilisant de fausses adresses mail. Ils ont même envoyé des employés uploader des vidéos dans des cybercafés pour qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à Viacom.» Et ce n'est pas tout: Google affirme également que Viacom a plusieurs fois essayé d'acheter YouTube. Si c'est vrai, comment les croire quand ils comparent YouTube à Napster?

Personne n'est blanc comme neige dans cette affaire, et surtout pas les fondateurs de YouTube. Certains mails datant des débuts du site suggèrent fortement qu'Hurley et ses camarades - Steve Chen et Jawed Karim - étaient parfaitement au courant de la quantité de contenu illégal présente sur le site, mais décidé de faire comme si de rien n'était pour continuer de gagner en audience. (Bien qu'Hurley ait perdu tous ses mails professionnels, Viacom a quand même réussi à trouver une correspondance assez importante sur l'ordinateur de Karim, qui a quitté YouTube peu après son lancement.)

Il faut tout de même préciser que Viacom a présenté certains passages hors-contexte, et détourné certaines blagues sur les violations de droits d'auteur faisant croire qu'il s'agissait des véritables intentions des créateurs. Dans un de ces mails (PDF), Chen plaisante en disant qu'il va poster «20 vidéos pornos et clairement protégées, et les mettre ensuite sur la home du site» pour que YouTube atteigne les 50.000 visiteurs uniques par jour. Mais dans la correspondance saisie, les droits d'auteur ne sont pas systématiquement tournés en dérision. YouTube a été reconnu pour avoir démocratisé les médias; sans eux, le magazine Time n'aurait sans doute pas fait sa fameuse couverture de 2006 «Vous» élisant personnalité de l'année. Pourtant, la correspondance des fondateurs du site montre qu'ils n'étaient pas convaincus par le succès de cette nouvelle «démocratie» auprès des internautes. La plupart des gens voulaient voir sur YouTube ce qu'ils voyaient à la télé: des talk-shows, des clips, des pubs. Impossible de prouver que ses créateurs voulaient faire un Napster ou Kazaa-bis, mais ce qui est certain, c'est qu'ils visaient très, très gros - et ce n'étaient pas les droits d'auteur qui allaient les arrêter.

«On peut devenir stricts, mais pas du jour au lendemain»

Dans un mail envoyé en septembre 2005 (PDF), Hurley se plaint que le site «commence à pululer de contenu protégé» et ajoute: «il va peut-être bientôt falloir faire respecter les restrictions». Chen voit ça autrement: «Je trouve que ça va encore», répond-il, expliquant que retirer des vidéos protégées allait faire chuter l'audience de 20%. «Ça m'embêterait vraiment qu'on s'attaque à un problème de façon prématurée et que ça nous fasse perdre de la croissance.» Les échanges continuent sur les différentes sortes de contenu protégé, et tous finissent par se mettre d'accord sur une politique «vraiment laxiste» sur ce qu'il faut laisser ou bien retirer: «On supprime les films et les émissions de télé uploadées dans leur intégralité, et les trucs classés XXX,» décide Chen, mais «on garde le reste, y compris le sport, les pubs, les jounaux télé, etc.»

Dans un autre mail (PDF) Hurley se montre inquiet au sujet d'un extrait du journal télé de CNN montrant une navette spatiale. «Si les gars de Turner viennent sur le site, ça va vraiment pas leur plaire. Ce sont ces mecs-là qui vont payer très cher pour nous acheter, alors on ferait mieux de pas se fâcher avec eux.» Mais Karim et Chen décident de laisser l'extrait en ligne. «Pour l'instant on va laisser les extraits courts. On peut devenir stricts, mais pas du jour au lendemain», écrit Karim.

La loi DMCA prévoit une «protection» pour les entreprises du Web qui suppriment du contenu leur ayant été signalé comme protégé. Les défenseurs de YouTube soulignent que même si les propriétaires du site se doutent que certaines vidéos ont été uploadées de façon illégale, ils ne peuvent en être sûrs qu'à la réception d'un courrier officiel leur demandant de les retirer.

Empreinte numérique

Techniquement parlant, la plupart des vidéos - même vos vidéos amateurs - sont protégées par des droits d'auteur au moment où vous les tournez. Il ne s'agissait donc pas pour YouTube de déterminer si oui ou non une vidéo était protégée, mais plutôt de savoir si celui qui l'avait uploadée était autorisé à le faire. Certains extraits d'émissions de télé ou de films avaient clairement été ajoutés de façon illégale sur YouTube - et la société Viacom elle-même uploadait ce genre d'extraits sur le site. D'autres vidéos, cependant (comme les extraits de journaux télévisés, par exemple), pouvaient tomber sous le coup du « fair use », une exception dans la loi sur les droits d'auteur. Viacom a eu du mal à faire le tri des vidéos ajoutées légalement sur YouTube et parfois même envoyé des demandes de retrait pour des vidéos uploadées par ses soins. «Si même Viacom ne s'y retrouve pas - alors qu'ils sont détenteurs des droits ou qu'ils ont mis les vidéos eux-mêmes sur le site - comment voulez-vous que Google sache quel contenu est légitime?», s'interroge très justement Mike Masnick, dans un article pour TechDirt.

Ça aurait effectivement pu servir à la défense de YouTube, sauf que les mails échangés par les fondateurs du site montrent bien leur réticence à supprimer certaines vidéos dont ils étaient pourtant certains qu'elles avaient été uploadées sans autorisation. Lorsqu'Hurley a suggéré à ses partenaires de retirer les pubs pour Bud Light (PDF), Karim a suivi - du moins jusqu'à ce que Chen réponde (PDF): «Est-ce qu'on peut les laisser encore un peu ? Une semaine ou deux, ça peut pas faire de mal.» Karim a alors remis en ligne 28 publicités pour Bud Light. Dans un autre mail (PDF), celui-ci fait part de sa décision de laisser un extrait du journal télé: «Soyons un peu plus cool sur le règlement, pour l'instant», écrit-il. Ce à quoi Hurley répondit: «OK mec, économise l'argent du déjeuner pour les procès alors! ;)» et en ajoutant «Non, sérieusement, on verra bien ce qui se passera.»

Et que se passe-t-il aujourd'hui? En 2008, Google a implémenté un système d' «empreinte numérique» qui détecte et supprime le contenu protégé sur YouTube. Viacom affirme être satisfait de cette méthode; le procès ne concerne donc plus que les querelles d'antan. De toute évidence, il y a une part d'hypocrisie chez Viacom qui s'attaque à un système dont ils s'est servi pour faire la promotion de ses vidéos. Mais ce que l'on juge aujourd'hui, ce sont les activités de YouTube - et difficile en lisant le dossier de ne pas conclure que ses créateurs faisaient comme ça les arrangeait.

Comme le souligne Fred von Lohmann (de l'Electronic Frontier Foundation), une victoire de Viacom dans cette affaire pourrait affaiblir de manière considérable la protection dont bénéficient de nombreuses entreprises du Web. Si un tribunal estime que celles-ci ne sont à l'abri d'un procès que si elles mettent en oeuvre des outils de filtrage comme YouTube l'a fait - et pas seulement si elles retirent du contenu signalé comme protégé - alors les moteurs de recherche, les sites d'enchères, les applis du «nuage» comme Google Docs, et un tout un tas d'autres services pourraient bien être considérés comme illégaux dans leur forme actuelle.

Autrement dit, les enjeux sont ici plus importants pour Google que pour Viacom, et les accusés pourraient décider qu'il est préférable de régler le litige à l'amiable et oublier à tout jamais le péché originel de YouTube.

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de une: iJustine. AdamJackson1984 via Flickr CC by

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