Société

«Marchons Enfants»: au croisement de la Manif pour tous et de l'extrême droite radicale

Temps de lecture : 6 min

Les cortèges de ce collectif opposé au projet de loi bioéthique ont attiré des militants d'extrême droite radicale, dont certains étaient même intégrés au service d'ordres des défilés.

Des militantes de la Manif pour Tous protestent contre les droits de personnes LGBT+ et la PMA pour toutes, le 8 mars 2020, à Paris. | Lionel Bonaventure / AFP
Des militantes de la Manif pour Tous protestent contre les droits de personnes LGBT+ et la PMA pour toutes, le 8 mars 2020, à Paris. | Lionel Bonaventure / AFP

Des familles et des manifestant·es de tous âges: les défilés «Marchons Enfants» contre le projet de loi bioéthique ont réuni des milliers de personnes à travers toute la France, le 10 octobre dernier. Une mobilisation décentralisée avec des rassemblements un peu partout sur le territoire en raison de la crise sanitaire qui, grâce à une communication très contrôlée par les organisateurs et les organisatrices (qui ont par exemple exigé que seuls les slogans officiels soient scandés) a livré une image plutôt lisse.

Mais celle-ci cache une réalité plus gênante: les cortèges ont aussi attiré nombre de militant·es de l'extrême droite la plus radicale, dont certain·es participaient même au service d'ordre officiel des cortèges, et dont une partie s'est livrée localement à des dérapages ainsi qu'à des violences.

Une entente radicale

Le collectif «Marchons Enfants», rassemblant la Manif pour tous et une vingtaine d'autres associations, a organisé des dizaines de rassemblements pour dire «non» à la loi bioéthique et à la PMA pour toutes. Dans les rassemblements locaux, allant de quelques dizaines à plusieurs milliers de manifestant·es, figuraient notamment des élu·es ou cadres du Rassemblement national (comme à Nantes, à Lyon ou à Tours), ou encore ses allié·es, comme le maire de Béziers Robert Ménard, qui a pris place en tête du cortège toulousain. Des militant·es du mouvement de jeunesse du RN, Génération nation, ou du syndicat étudiant qui sert de vivier de jeunes au parti lepéniste, la Cocarde étudiante, se sont aussi affiché·es en bonne place dans ces défilés.

Mais ces manifestations ont aussi attiré bon nombre de militant·es plus radicaux, allant des identitaires aux royalistes en passant par des nationalistes de tout poil. À Lyon, c'était notamment Alexandre Gabriac, ancien de L'Œuvre française (un groupuscule pétainiste dissous depuis l'affaire Clément Méric) et du FN, déjà condamné pour des violences et désormais cadre de Civitas. Mais aussi des membres de Génération identitaire et du groupuscule néo-fasciste Lyon Populaire.

À Toulouse, une trentaine de militant·es identitaires de la Ligue du Midi (dont le chef Richard Roudier), de Jeunesse Saint-Roch (nationaux-catholiques) et de Bordeaux nationaliste (ultranationalistes) ont défilé et se sont même payés le luxe de diffuser une photo de groupe sur les réseaux sociaux.

Mais c'était aussi Tenesoun, groupe héritier des néo-fascistes du Bastion social, lui-même resucé du GUD, à Aix-en-Provence; les féministes xénophobes de Némésis, et le groupuscule Des Tours et des Lys, également de la mouvance néo-gudarde, à Tours; les nationaux-catholiques d'Auctorum (accompagné·es de militantes de Némésis) à Versailles; les royalistes de l'Action française à Paris ou à Strasbourg notamment… La liste est longue.

Des violences revendiquées

Si les manifestations se sont majoritairement bien passées, la presse locale a recensé un certain nombre de débordements ayant ciblé les nombreuses contre-manifestations organisées à l'appel de la gauche ou d'associations de défense des droits LGBT+. Des échanges de coups ont ainsi été rapportés à Tours, Toulouse, Lille, Paris ou encore à Rennes. Le plus souvent, des militants de l'extrême droite radicale sont pointés du doigt.

À Rennes, l'attaque de la contre-manifestation a même été clairement revendiquée et a fait l'objet d'un compte-rendu diffusé sur les canaux d'extrême droite. Ce CR (pour «compte-rendu») détaille ouvertement qu'un groupe d'environ vingt-cinq hooligans et nationalistes s'était mobilisé «pour la manifestation anti-PMA». Ces activistes auraient attendu le «terme de la manifestation» pour «charger» les contre-manifestants. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux confirment l'attaque des nationalistes et montrent sa violence contre un cortège visiblement pacifique.

À Tours également, le site d'actu local Info-Tours relate que «quelques bousculades et coups ont été échangés rapidement, avec en première ligne des militant·es anti-PMA proches des mouvements identitaires». À Lille, La Voix du Nord relate «quelques brefs incidents» entre les deux camps, tandis que les antifascistes locaux dénoncent, vidéo et photos à l'appui, «un service d'ordre de LMPT composé de militants identitaires» qui seraient proches du bar La Citadelle.

Ce bar était autrefois le siège de la section locale de Génération identitaire (GI), qui a pris ses distances à la suite du scandale provoqué par un reportage d'Al Jazeera montrant les ratonnades et même la tentation terroriste de certains des membres de la section. La Citadelle est ainsi devenue une entité distincte, tout en restant intimement liée à GI: son chef, Aurélien Verhassel, était notamment présent et accueilli à la manif «Stop islamisme» organisée par Génération identitaire en novembre dernier.

«Les manifestations sont ouvertes à tous.»
La Confédération nationale des associations familiales catholiques

Les témoignages et éléments démontrant que des militants d'extrême droite radicale ont participé ou agi en coordination avec le service d'ordre des cortèges «Marchons Enfants» se sont multipliés. À Lyon par exemple, des membres de Génération identitaire ont été aperçus tenant la ligne avec le service d'ordre et provoquant les contre-manifestant·es. Certains avaient au bras un brassard «sécurité». L'imposant dispositif policier a toutefois évité la confrontation directe.

Même chose à Toulouse, où cette fois des dérapages et échauffourées ont été recensées. Les militants des groupuscules Bordeaux nationaliste, Jeunesse Saint Roch (de Montpellier) et la Ligue du Midi y ont participé, pour certains alors qu'ils arboraient au bras le brassard orange de la sécurité officielle de la manifestation. Un journaliste a également été bousculé et intimidé, des saluts fascistes ont été adressés aux contre-manifestant·es.

Des marges aux services d'ordre

Cette violence et cette présence de militant·es de l'extrême droite radicale au sein des cortèges LMPT et «Marchons Enfants» n'est pas une première. En janvier dernier à Paris, lors d'une manifestation nationale, des militant·es montpelliérain·es et de Bordeaux nationaliste étaient déjà présent·es. Ils et elles s'y sont affichées aux côtés du groupe informel mais très actif des Zouaves de Paris, héritier du GUD dans la capitale et bien connu pour sa violence. Ses membres ont agressé un journaliste de France inter et plusieurs témoins ont rapporté leur proximité avec le service d'ordre de la manifestation.

En octobre 2019, une équipe de l'émission «Quotidien» a été agressée dans un défilé «Marchons Enfants» par Yvan Benedetti et Hervé Ryssen. Le premier est, après le récent décès du collabo Pierre Sidos, devenu la figure tutélaire du pétainisme français, tandis que le second dort en prison depuis mi-septembre pour son négationnisme forcené.

Dès les débuts des Manif pour tous, l'extrême droite radicale a participé aux cortèges au point que Frigide Barjot avait appelé à ce que «les skinheads homophobes» qui sévissaient dans les manifestations de son mouvement «soient mis en taule». Déjà, des figures de la mouvance s'étaient illustrées: Axel Loustau (ancien du GUD, proche de Marine Le Pen et désormais conseiller régional RN en Île-de-France), Philippe Vardon (alors au Bloc identitaire, qui a été remplacé par Génération identitaire, et désormais conseiller régional RN en PACA), Richard Roudier (déjà) de la Ligue du Midi, Damien Rieu (ancien de GI devenu attaché parlementaire de l'eurodéputé RN Philippe Olivier), Jean-Eudes Gannat (leader du groupuscule national-catholique angevin L'Alvarium), etc.

Derniers soubresauts d'un mouvement en fin de course?

Faut-il voir un durcissement idéologique dans le recrutement par «Marchons Enfants» de militant·es d'extrême droite radicale pour assurer son service d'ordre? «Il ne me semble pas que leurs dernières expressions manifestantes aient été plus droitières que les précédentes, même si l'assèchement numérique de ses défilés met forcément en avant les éléments les plus “motivés” et qui sont souvent plus “radicaux”, analyse pour Slate François Audigier, historien à l'université de Lorraine. C'est une tendance propre à toutes les fins de mouvement, comme par exemple les “gilets jaunes”.»

Ce spécialiste des services d'ordre rappelle en outre que «comme le signalait Charles Pasqua devant la commission d'enquête parlementaire sur le SAC, quand on recrute des gens pour le service d'ordre, on prend rarement des enfants de chœur».

La baisse d'affluence des mobilisations LMPT entraîne ainsi «des nécessités quasi structurelles qui n'ont pas forcément à voir avec des convictions idéologiques», tempère l'historien, tout en soulignant que «recruter ce genre de personnes peut en revanche altérer votre image».

Mais est-ce le souci du collectif «Marchons Enfants» et des associations qui le composent? Slate a tenté de joindre plusieurs d'entre elles pour les faire réagir à ces informations et faire le point sur les moyens éventuellement mis en place pour éviter que des militant·es de l'extrême droite radicale soient intégré·es aux services d'ordre. La Manif pour tous et le Comité Protestant évangélique pour la Dignité Humaine (CPEDH) n'ont pas donné suite à nos sollicitations. Les Associations familiales catholiques nous ont fait savoir que «les manifestations sont ouvertes à tous».

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