Culture

Helena Deland, Luke Jenner, The Flaming Lips, This Is The Kit: les sorties d'albums à ne pas manquer

Temps de lecture : 6 min

Tous les quinze jours, la rédaction de Slate partage les coups de cœur qui tournent en boucle dans ses écouteurs.

Helena Deland | «Someone New» (Luminelle Recordings)

On avait parfois l'impression que Helena Deland voulait se faire attendre, quand elle avait distribué au cours de l'année 2018 toute une suite de singles intimes et brillants, regroupés sur les quatre volumes constituant From the Series of Songs «Altogether Unaccompanied». Une sorte de compilation plutôt qu'un premier album, avec des morceaux écrits sur cinq ans et dont la variété musicale faisaient d'eux des espèces de cartes postales d'une psyché lointaine. On se disait aussi que, peut-être, le format album n'était pas fait pour elle, et qu'elle continuerait à s'en affranchir ensuite.

Mais voilà finalement Someone New, premier album de la Vancouvéroise d'origine mais Québécoise de cœur. Un disque dans lequel Helena Deland semble se (re)présenter au monde autant qu'à elle-même, tentant de mettre de côté ses insécurités, sur son corps («spending this much time in my naked body's not making it familiar to me»[1], dans «Pale»), sur sa place en tant qu'artiste, sur ses frustrations, pour tenter d'y trouver une libération. «If things go my way, I'll stay in this room where again I want to lay, kissing someone new who tells me something pretty so that I too can feel like someone new»[2], chante-t-elle en ouverture du titre qui donne son nom à l'album, comme pour évoquer la trop grande emprise du regard de l'autre.

Tout au long de Someone New, Helena Deland se joue des structures autant qu'elle essaye de se jouer d'elle-même. Les digressions musicales y sont plus nombreuses que sur ses premiers enregistrements, et pourtant elle livre là un disque plus cohérent, à l'atmosphère plus lourde mais dont la beauté, portée par une voix qui ne nous lâche plus dès qu'elle apparaît, dans les premières secondes, sur un simple bourdonnement, va nous hanter suffisamment longtemps pour attendre la suite sans broncher.

François Pottier

Luke Jenner | «1» (Manono Records)

Nous avons appris un peu tardivement à nous méfier de Luke Jenner. C'était précisément le jour où, dans une impréparation relativement peu professionnelle, nous l'avons appelé avec des questions plutôt bateaux pour qu'il nous parle d'In the Grace of Our Love, le génial album du groupe The Rapture, dont il est le leader.

On s'était préparé pour la litanie classique des groupes à guitare –même les meilleurs peuvent ne rien avoir à raconter–, on a trébuché dans l'une des interviews les plus surprenantes et profondes de notre vie. Jenner nous expliquait l'explosion amère de son groupe, la folie et la mort de sa mère, la naissance de son fils, le chaos spirituel, ses dépressions de catégorie cinq.

On comprenait alors que sous le lustre quasi-disco et les rondeurs remuantes d'In the Grace of Our Love, produit par le regretté Philippe Zdar, c'était une implosion cataclysmique qui se déroulait: celle d'un groupe, celle d'un homme, celle d'une vie. Un grand disque de rock à danser, mais un big bang intime.

Une apocalypse dont Luke Jenner s'est relevé, avec une grâce plus grande que celle de l'amour. Cet été, il publiait son premier album solo sous son nom, 1. 1 est l'un des disques les plus fascinants que nous ayons écoutés cette année –les précédentes aussi. Paumé dans l'espace comme dans le temps, dans le synthétique et l'organique, expérimental et tordu, pourtant brillant comme un songe d'étoiles crépitantes, 1 est à peine un disque.

Il est l'ébauche brute d'humeurs musicales, de vapeurs de chansons, de bribes d'une longue prière, de fractions d'idées, qui déroulent leurs étrangetés et leurs beautés comme dans un brouillard mental. Elles forment et déforment leurs motifs, se dilatent ou se contractent, ne reprennent contact avec l'espèce humaine que lorsque la femme et le fils de Jenner, interviewés comme les témoins de leurs vies, happent les âmes de leurs mots touchants.

1 est l'album d'un garçon affranchi de tout, qui semble ne plus résister à aucune de ses tentations, qu'elles soient de lenteur ou de dancefloor («All My Love»), de confessions bouleversantes («You're Not Alone», un hymne pour personnes malmenées par la vie), de souvenirs électriques des Rapture («About to Explode»), ou de départ vers d'autres sphères. Les siennes, littéralement fascinantes, longuement obsédantes.

Thomas Burgel

The Flaming Lips | «American Head» (Bella Union)

À l'échelle de deux siècles, celui qui les a vu naître et celui où ils continuent de s'ébattre, les Flaming Lips sont un groupe important. Pas seulement parce qu'ils ont publié quelques hits, l'increvable The Soft Bulletin en tête, et qu'ils semblent avoir les neurones connectés pour engendrer une infinité de mélodies trop entêtantes pour être de ce monde.

Les Flaming Lips sont aussi un groupe majeur de l'ère moderne parce qu'ils ont toujours formé un pont magique entre la pop et les démons, l'héroïne et le glucose, le grotesque et la merveille. Car, selon leurs souhaits et en humant les humeurs du moment, ils sont capables d'expérimenter durement dans un noir d'ébène (Peace Sword, ce monstre effrayant) comme de dérouler des roudoudous colorés pour masses en transe amoureuse (The King's Mouth, leur Alice au Pays des Merveilles à eux).

American Head est, très précisément, entre les deux. Funambule. La surface est celle d'un album pop, de chansons douces, de béatitudes mélodiques, d'arrangements veloutés et d'instrumentations célestes.

L'album est si doucereux que l'on cherche encore à comprendre comment des morceaux aussi niais peuvent à ce point secouer nos esprits cyniques qui ont tout vu, tout connu, tout écouté. On comprend mieux dès que l'on tend l'oreille, en quête de sens: c'est joli, mais ça fait peur.

Coyne et ses camarades, que l'on a récemment vus avec joie offrir un concert dans des bulles à des spectateurs et spectatrices, ont pris pour étrange inspiration la légende du premier groupe de Tom Petty, puis l'ont transformé en périple psychédélique et morbide.

Trip formidable, American Head est planté de seringues vénéneuses, plombé de substances aux sombres récréations («At the Movies on Qaaludes, Mother I've Taken LSD»), flirte en permanence avec les mystères de la mort («Mother Please Don't Be Sad», championne du monde de tristesse, ou «When We Die When We're High», qui a le mérite d'être claire).

Clair-obscur et beau bizarre, American Head est l'un des plus beaux disque des Flaming Lips, un groupe qui n'a jamais sorti autre chose que des albums splendides: vous pouvez y aller les yeux fermés, on ne garantit en revanche pas l'innocuité des impression traversées.

Thomas Burgel

This Is The Kit | «Off Off On» (Rough Trade)

C'est peu de dire que l'on a souvent eu l'occasion de croiser Kate Stables ces dernières années, sur disque comme sur scène, notamment en France, où elle a élu domicile il y a plus de dix ans maintenant. Depuis 2017 et la sortie de Moonshine Freeze, son dernier album, sous le nom de This Is The Kit, on l'a vue collaborer avec bon nombres d'artistes, notamment au sein de cette famille musicale qui s'est formée autour de The National, Bon Iver ou encore Mina Tindle. L'an passé, on a pu entendre sa voix sur le superbe projet du compositeur belge Cabane ou sur le quatrième album de sa partenaire de jeu Rozi Plain, et surtout avec The National, sur l'album desquels elle a posé sa voix et qu'elle a accompagnés en tournée mondiale.

Malgré cette activité incessante, Stables a pu prendre le temps de développer les idées qui venaient à elle, puis de mettre en boîte juste avant le confinement ce Off Off On, cinquième album de son folk méticuleusement brodé avec un groupe à géométrie variable, et sans aucun doute son meilleur.

Il y a dans ses onze nouvelles compositions, et les mille détails qui les accompagnent, un souffle différent. Les cuivres, plus au centre que jamais dans sa musique, amènent de l'espoir à des morceaux souvent bien plus sombres que leur dynamique ne semble le montrer. «Speak the words, speak the words, let yourself breathe, deep relief»[3], chante Kate Stables dans l'inaugurale «Found Out», sans que l'on sache si elle s'adresse à nous ou si elle essaye de se convaincre elle-même.

Sur «This Is What You Did», premier morceau qu'elle a choisi de dévoiler et qu'elle qualifie de «chanson en forme d'attaque de panique», l'Anglaise parle de ses propres questionnements, parfois engendrés par le regard des autres. «This is what you get, this is what you did, this is what they want, why are you still here?»[4], chante-t-elle pendant que son fidèle banjo s'emballe. Marqué par le doute, Off Off On sonne pourtant comme une libération pour une artiste dont le talent singulier ne cesse de s'affirmer et de s'affiner, et dont la musique est désormais complètement sienne.

François Pottier

1 — «Passer autant de temps dans mon corps nu ne me le rend pas familier pour autant.» Retourner à l'article

2 — «Si les choses vont dans mon sens, je resterai dans cette chambre où je veux encore me reposer, embrassant une nouvelle personne qui me dira quelque chose de joli pour que, moi aussi, je me sente être une personne nouvelle.» Retourner à l'article

3 — «Prononce les mots, prononce les mots, laisse-toi respirer, un profond soulagement.» Retourner à l'article

4 — «Voici ce que tu obtiens, voici ce que tu as fait, voici ce qu'ils veulent, pourquoi es-tu encore là?» Retourner à l'article

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