Égalités / Culture

Pourquoi des interprètes hétéros continuent à jouer des personnages LGBT+

Temps de lecture : 7 min

Cet hiver cinématographique ne manquera pas de romances gays et lesbiennes. Mais le fait que la plupart des personnages soient joués par des hétéros fait sérieusement tiquer les personnes concernées.

Matt Bomer et Michael Benjamin Washington dans The Boys in the Band, de Joe Mantello. | Capture d'écran via Netflix
Matt Bomer et Michael Benjamin Washington dans The Boys in the Band, de Joe Mantello. | Capture d'écran via Netflix

C'est désormais systématique. Dès qu'un film avec des personnages bisexuels ou homosexuels est annoncé et que lesdits personnages sont interprétés par des comédiens et comédiennes identifiées comme hétérosexuelles, c'est la colère sur les réseaux sociaux.

À chaque fois, des voix se font entendre pour poser la question: pourquoi est-ce que des acteurs et actrices hétéros jouent encore des rôles LGBT+? À chaque fois, l'équipe du film critiqué réplique que des acteurs et actrices doivent pouvoir tout jouer, que c'est là la définition même du cinéma. Fin de l'histoire. Ou presque. Fatiguées et en colère, de plus en plus de personnalités d'Hollywood s'opposent à cette pratique.

Une sensibilité queer

Il y a consensus à Hollywood sur le fait que les nominations aux Oscars de Heath Ledger pour Le Secret de Brokeback Mountain et Cate Blanchett pour Carol étaient amplement méritées. Ces films, aidés par la popularité de leurs stars, ont changé la représentation des personnes LGBT+ au cinéma.

Pour l'acteur Billy Eichner (qui présente l'émission à succès «Billy on the Street» et doublait Timon dans la version live du Roi Lion), le brio de quelques acteurs et actrices hétéros ne doit cependant pas cacher le fait que les personnes hétéros ne sont pas aussi bien placées que les bisexuel·les et homosexuel·les pour endosser les rôles queer.

«Je peux vous dire tout de suite qu'un acteur gay, une personne gay en général, comprend mieux les nuances, les particularités et la complexité émotionnelle d'un personnage gay qu'une personne hétéro», expliquait-il au média spécialisé Deadline en juillet dernier. Une prise de parole rare de la part d'une personnalité aussi exposée.

«Un acteur gay, une personne gay en général, comprend mieux les nuances, les particularités et la complexité émotionnelle d'un personnage gay qu'une personne hétéro.»
Billy Eichner, acteur et présentateur

Le réalisateur Wash Westmoreland a fait le même constat lors du tournage de ses films Still Alice et Colette. «[Les acteurs et actrices gays] comprenaient bien ce que leurs personnages traversaient et avaient un meilleur accès aux émotions racontées», déclarait-il récemment au site américain Insider. Sans que ce soit un choix conscient, le réalisateur dit avoir eu tendance à choisir des personnes bisexuelles ou homosexuelles pour jouer des personnages gays «car quand elles auditionnaient, elles étaient meilleures».

Pour Craig Johnson, le réalisateur de The Skeleton Twins et Alex Strangelove, les personnages LGBT+ ne doivent pas être considérés uniquement comme des orientations sexuelles sur pattes. «Les personnes queer ne sont pas toutes identiques. [...] Il y a autant de diversité chez les homos que chez les hétéros, rappelle-t-il à Insider. Il faut trouver l'acteur ou l'actrice qui capture le mieux le personnage, que cette personne soit hétéro ou queer.»

La question de l'authenticité est justement centrale à Hollywood depuis quelques années. «Il y a des gens de tous types sur cette planète, et cela devrait se ressentir dans les films et séries», explique un agent d'acteurs et d'actrices, ayant souhaité rester anonyme, au site Backstage. Celui-ci note qu'il y a quelques années encore, faire appel à un·e interprète à la peau blanche pour jouer un personnage latino ou arabe, comme c'était le cas dans Scarface ou Prince of Persia était fréquent, alors que cela choquerait tout le monde aujourd'hui. «Et les personnages LGBT+? Pourquoi ces rôles devraient-ils être traités différemment? Nous ne pouvons pas limiter les risques. Nous devons y aller à fond.»

Compenser les discriminations

À Hollywood, l'inclusivité avance, pas à pas. Les acteurs et actrices peuvent désormais être out, mais cette décision a généralement des conséquences. «Dire que cela n'a pas eu un impact négatif sur ma carrière serait un mensonge. C'est même une réalité», a dévoilé récemment Matt Bomer –récemment à l'affiche de la nouvelle version de The Boys in the Band, pour Netflix– au magazine gay Attitude. L'acteur joue toujours dans un certain nombre de films et de séries, mais il n'a plus été la star d'une série depuis son coming out. Son expérience n'a rien d'une exception, comme le suggèrent les nominations aux Oscars. Depuis Ian McKellen en 2002 (pour le premier volet du Seigneur des anneaux), aucun·e interprète ouvertement bi ou homo n'a été nommé·e par la prestigieuse académie.

Pour Billy Eichner, il y a là une grande hypocrisie. «Quand une personnalité sort du placard, elle est célébrée. On l'applaudit. On la met en couverture de magazines. On lui dit “merci d'être honnête, merci d'être courageuse, vous êtes un tel modèle pour les enfants gays”, constate-t-il. Et, au même moment, cet acteur est retiré de tellement de listes de casting.»

Il n'y a pas de Tom Hanks gay aux États-Unis, pas plus que de Will Ferrell gay, de Paul Rudd gay ou de Will Smith gay. «La liste est longue, explique-t-il. Et ce n'est pas une coïncidence. Ce n'est pas qu'ils n'ont pas réussi à trouver le bon homme gay, celui qui a suffisamment de talent pour une carrière comme ça.»

Pendant des années, les décisionnaires d'Hollywood ont gardé leurs stars dans le placard, arguant que le public ne pourrait pas fantasmer sur un acteur principal ou une actrice principale s'il savait que la personne en question était gay, bi ou lesbienne. Cette idée a la vie longue. Selon Billy Eichner, de grandes stars dans le placard se sont vu refuser des rôles dans des franchises car les studios avaient peur qu'elles décident de faire leur coming out dans le futur. «Ce n'était pas il y a quarante ans. C'était ces dix, quinze, vingt dernières années», assure-t-il à Deadline.

De grandes stars dans le placard se sont vu refuser des rôles dans des franchises car les studios avaient peur qu'elles décident de faire leur coming out dans le futur.

L'acteur dénonce le refus de Hollywood de laisser des acteurs considérés comme féminins ou flamboyants jouer des personnages hétéronormés. «C'est vu comme une blague», déplore l'acteur, alors que l'inverse est valorisé. Dans Harvey Milk, Bohemian Rhapsody et Rocketman, Harvey Milk, Freddie Mercury et Elton John ont été interprétés par des acteurs hétéros, plus ou moins connus (respectivement Sean Penn, Rami Malek et Taron Egerton). «Nous adorons récompenser des acteurs hétéros quand ils se “transforment en hommes gays”», ajoute Eichner.

Résultat, ces rôles de personnages queer dans des films à gros budget vont rarement à des interprètes bisexuel·les ou homosexuel·les. «On ne nous laisse jamais l'opportunité d'apporter à l'écran toute notre expérience de vie en tant que gays, et c'est devenu un petit peu frustrant de voir cela arriver encore et encore», reconnaît-il.

Des stars ou rien

Pour justifier leur refus d'embaucher des acteurs et actrices out, les décisionnaires ont généralement le même argument: pour que le film soit financé, il faut une star, sinon il ne sera jamais rentable. Or, des stars ouvertement homosexuelles ou bisexuelles, ça n'existe pas encore. Dans le média américain Variety, l'actrice Laverne Cox constate ainsi que Hollywood ferme hermétiquement la porte d'entrée: «Si vous ne nous embauchez pas, nous ne deviendrons jamais des acteurs ou actrices connues.»

Dans l'interview accordée, l'actrice révélée par Orange Is the New Black évoque spécifiquement les personnes trans. Les mobilisations des internautes et personnalités hollywoodiennes ont rendu quasi impossible le choix d'interprètes cisgenres pour interpréter des personnages trans (le documentaire Disclosure sur Netflix explique bien pourquoi cette pratique est dangereuse).

C'est d'ailleurs ce qui a poussé Scarlett Johansson à se retirer du projet Rub & Tug dans lequel elle devait jouer Tex, un gangster transgenre. Certain·es internautes avaient alors déploré le fait que cela risquait d'entraîner l'annulation du film. Quelle personne trans allait pouvoir remplacer Scarlett Johansson? Et si accepter qu'une star cisgenre joue le rôle était la seule façon d'assurer que ce biopic voie le jour?

Contrairement aux prédictions, le projet n'a finalement pas été enterré. Rub & Tug verra bien le jour avec un acteur trans en tête d'affiche, mais sous forme d'une série. La solution n'est pas parfaite, une série n'étant pas un film, mais cette histoire prouve néanmoins qu'une mobilisation pour plus d'inclusivité au casting peut aboutir.

«Si vous ne nous embauchez pas, nous ne deviendrons jamais des acteurs ou actrices connues.»
Laverne Cox, actrice

Wash Westmoreland estime qu'il est possible de sortir un film à gros budget sans une star à l'affiche. Sa solution: «Mixer des allié·es hétéros avec des acteurs queer.» La célébrité des un·es peut alors permettre aux autres de se faire un nom. «C'est ainsi qu'on progresse», raconte le réalisateur à Insider. C'est cette stratégie, notamment pratiquée par le superproducteur out Ryan Murphy, qui a permis à des acteurs LGBT+ de se faire connaître, ou de continuer en tout cas à obtenir des rôles intéressants.

Aucune des personnes citées dans cet article ne souhaite que les rôles queer soient réservés aux personnes queer, que les acteurs et actrices soient cantonnées à des personnages partageant la même orientation sexuelle. Cela serait d'ailleurs contre-productif, puisque beaucoup d'interprètes ne sont pas prêt·es à faire leur coming out ou ne désirent tout simplement pas être out.

Non, il s'agit d'obtenir que les personnes queer aient accès aux mêmes opportunités que les personnes hétéros, et qu'elles aient la possibilité de raconter les histoires qui leur sont importantes. Il est également question de faire pression sur les décisionnaires d'Hollywood, de les pousser à abandonner leurs pratiques homophobes, et de donner enfin leur chance aux acteurs et actrices qui ont eu le courage de révéler leur homosexualité ou leur bisexualité.

Newsletters

Assumer socialement la transidentité, une épreuve aussi pour le conjoint et l'enfant

Assumer socialement la transidentité, une épreuve aussi pour le conjoint et l'enfant

Le poids des préjugés sociaux joue encore un rôle prégnant dans l'acception de la transition d'un membre de la famille.

La presse étrangère donne un écho inédit aux voix minoritaires de France

La presse étrangère donne un écho inédit aux voix minoritaires de France

Les médias internationaux ont eu la bonne idée de tendre l'oreille. Et tout à coup, le mythe d'un doux universalisme français s'est effondré.

Cinquante-deux ans plus tard, IBM présente ses excuses pour avoir licencié une femme trans

Cinquante-deux ans plus tard, IBM présente ses excuses pour avoir licencié une femme trans

En août 1968, l'ingénieure en informatique Lynn Conway était virée en dépit de son travail prometteur et reconnu.

Newsletters