Société / Culture

Faut-il absolument montrer des caricatures de Charlie Hebdo pour expliquer aux collégiens la notion de blasphème?

Temps de lecture : 2 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] L'école doit demeurer un lieu de rassemblement où chacun se sent comme chez lui.

Nul besoin de blesser inutilement. | Gerry Lauzon via Flickr
Nul besoin de blesser inutilement. | Gerry Lauzon via Flickr

D'abord et surtout, l'effroi. La douleur. La sidération. Le dégoût. Le cœur qui saigne. Cette impuissance, aussi, face à la folie des hommes qui au nom de je ne sais quel Dieu ou prophète, commettent des actes d'une barbarie telle qu'elle semble être l'expression d'un individu en rupture totale avec l'idée même d'humanité.

Ce meurtre atroce, il faut non seulement le condamner mais remonter aussi loin que nécessaire pour comprendre comment un jeune homme à peine sorti de l'adolescence en arrive à de pareilles extrémités. Tout en demeurant conscient que dans l'expression de cette barbarie insensée, une partie nous restera à jamais étrangère, ces quelques minutes où il est apparu au meurtrier que d'enlever la vie à un professeur d'histoire-géographie était la réponse à apporter à ce qu'il jugeait être une offense impardonnable, celle de montrer les caricatures de Mahomet.

Non, on ne peut pas, on ne doit pas reprocher à Samuel Paty d'avoir agi de la sorte. Ce serait d'une certaine manière l'assassiner une seconde fois et rendre justifiable ce qui ne peut pas l'être. La dénonciation doit être totale sans l'ombre d'une nuance. Quiconque se permet d'attenter ainsi à la vie d'un professeur, celui-là se retranche de la communauté des hommes et quiconque s'essaierait à contextualiser ou atténuer la portée du crime par l'offense prétendument subie, celui-là emprunterait aussi le même chemin.

Ceci posé, dans la froideur de la réflexion qui permet à la raison de s'exercer avec sagesse et clarté, on pourra toutefois avancer l'idée que dans le futur, quand dans nos classes viendra l'heure d'aborder la question de la liberté de pensée –question essentielle, fondamentale même– il serait peut-être bon d'avoir recours à un matériel pédagogique autre que les caricatures de Charlie Hebdo, lesquelles ont en revanche toute leur place dans nos sociétés sécularisées. Tout à la fois par pragmatisme et par respect.

De toute évidence, et peu importe ce que cette attitude peut nous inspirer –approbation ou consternation– pour un certain nombre d'élèves de confession musulmane, exhiber de pareils dessins constitue une épreuve dont ils se passeraient volontiers. Et de leur douleur, de leur refus, de leur incompréhension, il nous faut tenir compte afin que le divorce entre eux et la République ne soit pas total.

Qu'on ne l'oublie pas, ces collégiens sont encore des enfants chez qui l'appareil critique est à l'état d'embryon. Ils ne disposent d'aucun moyen pour juger avec suffisamment de discernement ces dessins dont ils ne peuvent saisir ni l'humour (s'il existe) et encore moins la portée philosophique. Dès lors, ces caricatures leur apparaissent comme des injures qui tendent à rabaisser ce qu'il peut exister de plus pur chez eux: la foi ou l'élan vers une spiritualité qui les transcende. Cela ne serait en rien une abdication mais bien plus un cheminement vers le vivre-ensemble qui fait tant défaut à la société française.

Leur montrer ces caricatures peut les faire se sentir rabaissés ou humiliés inutilement, en totale contradiction avec le but recherché, celui d'expliquer l'un des fondements de la République qui veut que chacun soit libre, dans la mesure où la loi le permet, de critiquer ou de se moquer des croyances religieuses de son voisin. Nul besoin d'afficher ces caricatures pour saisir le sens de cette pratique, un discours approprié et circonstancié, mûrement pesé, puisé dans les arts ou la littérature, y suffira.

Au final, je ne crois pas que la République se trahirait ou se renierait en adoptant pareille précaution, pas plus qu'elle encouragerait une certaine forme de communautarisme. Bien au contraire. Elle ferait montre de cette délicatesse d'âme qui permet à chacun de se sentir chez au soi au sein de nos établissements scolaires. Et éviterait de donner naissance à des ressentiments qui, exploités par des êtres sans scrupule produisent une catégorie de citoyens amers et revanchards.

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