Parents & enfants / Santé

La PMA fait aussi la fortune de coachs en fertilité improvisés

Temps de lecture : 5 min

Le coaching bien-être a investi depuis plusieurs années le domaine de la procréation médicalement assistée. Un business dangereux pour des personnes fragilisées par un désir d'enfant inassouvi.

Plusieurs «coach en fertilité» prétendent accompagner les femmes dans leur PMA grâce à la lithothérapie. | Amanda Vick via Unsplash
Plusieurs «coach en fertilité» prétendent accompagner les femmes dans leur PMA grâce à la lithothérapie. | Amanda Vick via Unsplash

On évalue aujourd'hui en France à 10% le nombre de couples hétérosexuels infertiles en désir d'enfant. Si les techniques de procréation médicalement assistée (PMA) sont de plus en plus performantes, et que le nombre de naissances issues de ces méthodes va croissant, seulement 20% des tentatives se soldent par une grossesse.

Derrière ce pourcentage, c'est un véritable parcours du combattant qui se dessine pour les couples et les femmes seules devant effectuer de nombreuses tentatives et surmonter plusieurs échecs afin de devenir parents. Ce sont aussi souvent des traitements particulièrement lourds physiquement, qui ajoutent à la détresse psychologique.

Face à cela, et en tout logique, certaines femmes cherchent des solutions extérieures à celles apportées dans les centres de fertilité, souvent en manque d'effectif et débordés par la demande grandissante. Très investies dans leur parcours, elles ont envie de faire davantage, de mettre toutes les chances de leurs côtés et, parfois, tombent dans une forme de pensée magique.

Bracelets, cartes et programmes de coaching

C'est une véritable brèche laquelle s'engouffrent marchand·es de babioles, praticien·nes en médecines douces ou coachs et expert·es auto-proclamé·es.

Il s'agit parfois de vendre des bracelets en topaze et cornaline pour booster la fertilité, ou des box garnies de carnets et cartes d'étape pour accompagner les injections hormonales et les différents traitements.

D'autres franchissent le cap du coaching et de l'accompagnement. «Depuis quatre à cinq ans, ce phénomène explose, constate Virginie Rio, présidente du Collectif BAMP. Des personnes sans aucune qualification se déclarent coach ou accompagnant contre rémunération.» Le caractère «auto-empirique» de la formation des entrepreneuses qui se lancent dans le coaching PMA est fréquent.

C'est par exemple le cas de Flavie, créatrice de Baby Hope, qui met en avant son parcours pour concevoir en lieu et place d'un CV, ou bien encore de Pauline, qui propose un livre blanc et un programme d'accompagnement: «Je suis praticienne reiki mais ce qui fait ma force, c'est mon expérience, le fait que le recours aux méthodes vers lesquelles j'oriente mes clientes m'ont permis de tomber enceinte de ma fille, et les rencontres que j'ai faites.»

Elle affirme sans sourciller: «Je suis la preuve vivante que les déblocages psychologiques peuvent aider à être enceinte. Ça a été la clef pour moi, c'est la clef pour toutes les femmes.» Sur son site, Infertiline, elle a créé un programme d'accompagnement sur six semaines (649€) durant lequel elle donne à ses clientes des lectures, des conseils nutritionnels, oriente vers des praticien·nes en pratiques de soins non conventionnels, et consulte en visioconférence.

«On décortique ton quotidien et ton schéma de croyances pour pouvoir être plus sereine et confiante. Tu repars avec ton plan d'action et encore des choses à tester et expérimenter (huiles essentielles, lithothérapie, oracle, plantes, carte des anges, DIY, perturbateurs endocriniens, cycle menstruel…)», détaille Pauline.

Vente de compléments alimentaires et consultations à distance

Céline, qui propose sur Fertissime des consultations pour permettre aux femmes «de mieux comprendre leur dossier médical» assume le caractère autodidacte de sa formation: «J'ai toujours été passionnée par la biologie et les questions de fertilité. Alors que mon mari faisait un MBA à l'université de Chicago, comme je n'avais pas de visa de travail, j'ai fréquenté pendant un an la bibliothèque de la fac de médecine. Et, concernant les compléments alimentaires, j'ai beaucoup lu et rencontré des spécialistes en phytothérapie.»

Si elle affirme être engagée dans une démarche totalement altruiste («j'ai reversé mes revenus 2017 et 2018 au Téléthon», nous explique-t-elle en entretien), reste que la présentation qu'elle fait d'elle-même sème le doute: «Céline est également auteur de nombreux articles largement relayés concernant la fertilité et la PMA», lit-on sur son site. On s'attendrait alors à retrouver son nom dans des revues scientifiques… Or ses articles ne sont présents que sur son blog, lequel blog ressemble à s'y méprendre à une opération de brand content servant de vitrine à la vente de compléments alimentaires dont l'efficacité n'a jamais été démontrée, ainsi qu'à des «consultations» à distance et des «entretiens en fertilité» pour aiguiller les femmes dans leur parcours.

Exploiter la vulnérabilité des couples

À ce marché d'offres émanant d'entrepreneuriats individuels s'ajoutent des initiatives émanant de sociétés comme MyBuBelly qui propose un «programme qui aide les couples à concevoir leur bébé, en complément du suivi médical». «Nous accompagnons les couples en PMA. Leur coach est là tous les jours, au quotidien, pour les aider sur le plan psychologique et améliorer leur hygiène de vie, explique Sandra Ifrah, fondatrice de MyBuBelly. Nous prenons en charge différents aspects qui ne sont pas forcements envisagés par les médecins, le tout en promouvant la positive attitude.»

«Certaines personnes ont du mal à se rendre compte qu'elles se retrouvent dans un contexte d'échange marchand enrobé dans une couche de bienveillance et d'empathie.»
Virginie Rio, présidente du Collectif BAMP

Pour 119€ par mois, la femme profite d'un coaching personnalisé quotidien avec une coach disponible sept jours sur sept de 9 heures à 20 heures, d'un accès à l'espace personnel de l'application mobile, et de compléments alimentaires améliorant la fertilité et la libido. «Votre coach peut être une confidente pour tenir bon sur la durée, vous soutenir dans l'attente de votre prochain rendez-vous ou examen, vous soutenir après les examens, vous donner des conseils psycho, libido, sexo», peut-on lire sur le site web.

«C'est trop! s'emporte Virginie Rio. Évidemment les gens ont besoin d'être accompagnés, d'être rassurés, de pouvoir dialoguer mais ça nous pose vraiment un problème que ce soit un échange marchand. Si les gens ont du mal à comprendre leurs ordonnances, c'est du côté des médecins qu'il faut aller voir. Ces coachs sont dans l'émotionnel, le quotidien. Cela peut fragiliser la parole des médecins, ajoute-t-elle. La proximité, la disponibilité déplace l'échelle de valeurs. Certaines personnes ont du mal à se rendre compte qu'elles se retrouvent dans un contexte d'échange marchand enrobé dans une couche de bienveillance et d'empathie.»

«C'est très agaçant que le commerce vienne s'engouffrer dans la quête de sens des personnes qui vivent ce parcours, renchérit Billie, psychologue dans un centre PMA et qui a souhaité rester anonyme. C'est de l'exploitation de la vulnérabilité de ces couples. On aimerait que ces coachs et pseudo-spécialistes n'aient pas pignon sur rue, ne soient pas conseillés par certains professionnels de santé, qu'ils arrêtent de vendre des méthodes miracles en disant qu'après ça va marcher tout seul, qu'ils cessent d'insinuer de fausses croyances dans l'esprit des patientes.»

Une injection culpabilisante à la positivité

L'existence de toutes ces offres relayées sur les réseaux sociaux induit à l'évidence une grande pression chez les femmes qui se sentent obligées de suivre le mouvement, faute de quoi elles seraient de mauvaises futures mères, pas assez investies dans leur parcours vers la parentalité.

«En plus d'être un marché, c'est une injonction à la positivité: il faut se prendre en main, faire du yoga… si vous ne faites pas ça, vous êtes en échec, vous n'êtes pas une bonne personne. Pour moi, c'est une dictature du bien-être autour de la fertilité. C'est extrêmement culpabilisant pour les femmes qui ne se plient pas à cette injonction», déplore Virginie Rio. Et de conclure: «Pour moi, il y a un vrai risque de manipulation, de transformation du coach en gourou.»

Reste aujourd'hui à savoir comment accompagner les femmes en désir d'enfant de manière pertinente et inclusive au sein des centres de fertilité.

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