Monde

Turquie: la revanche d'Erdogan

Ariane Bonzon, mis à jour le 07.04.2010 à 18 h 25

Le Premier ministre, fort de plusieurs succès électoraux, a pris le dessus sur l'armée. Reste à savoir ce qu'il compte faire de la Turquie.

Il aurait pu être footballeur professionnel ou homme d'affaires. Finalement, c'est pour la politique que Tayyip Erdogan a opté. Le Premier ministre turc s'explique rarement sur ce choix. Fin 2002, alors que son nouveau parti, le parti pour la justice et le développement (AKP) venait de remporter les élections avec 34% des suffrages, il s'était confié lors d'une interview que je réalisais: «En 1961, il y eut un coup d'Etat militaire. L'armée a interdit le parti démocrate au pouvoir, emprisonné les cadres du parti et pendu le Premier ministre Menderes. Mon père était un fervent partisan du parti démocrate et de Menderes. Pour la première fois, j'ai vu mon père au bord des larmes. J'avais 6 ans. Je m'en souviendrai toujours».

Cette anecdote, cette «scène primitive», explique en grande partie le Premier ministre qu'il est aujourd'hui. Une histoire de revanche à prendre contre le régime des militaires, fervents défenseurs de la laïcité, et qui jusqu'il y a peu dominait la vie politique turque.

Né à Gaziosmanpasa, un quartier populaire d'Istanbul, le jeune Tayyip est scolarisé dans un Imam Hatip, un collège religieux destiné à former imams et prédicateurs. Le genre d'établissement que prisent les familles musulmanes pratiquantes, méfiantes à l'égard des écoles de la république laïque de Turquie. De ce temps-là, Tayyip a gardé la piété chevillée au corps et le goût des prêches politiques. Il suit des études supérieures de commerce et, au milieu des années 70, adhère à l'organisation de jeunesse du Parti islamiste du Salut National dirigé par Necmettin Erbakan, son mentor.

Orateur charismatique

Durant toutes ces années, le parti islamiste est interdit à plusieurs reprises. Pour à chaque fois, renaître de ses cendres sous un autre nom. Orateur charismatique, Tayyip Erdogan emballe les nombreuses midinettes voilées qui se bousculent pour écouter le jeune maire d'Istanbul qu'il est devenu en 1994. Dans ses discours, il sait mieux que personne jouer sur plusieurs tableaux. Fin 1997 par exemple, Tayyip Erdogan récite quelques vers devant ses supporters. Le poème est de Ziya Göklap, un auteur qui a sa place dans le panthéon nationaliste turc. «Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques», clame Tayyip Erdogan. L'establishment militaro-judiciaire kémaliste interprète cela comme un appel islamiste à la guerre contre l'armée. Le maire d'Istanbul est jugé et condamné à la prison dont il ressort l'année suivante. Il ne changera pas de combat mais de méthode.

L'année suivante, Tayyip Erdogan rompt avec son mentor, à la tête du dernier avatar du parti islamiste, le parti de la Prospérité (Refah). Lui et l'actuel président de la république de Turquie, Abdullah Gül, fondent l'AKP et en font ce vaste mouvement populaire qui remporte les élections de 2002. «Une nouvelle révolution» titrent alors les journaux turcs.

A l'origine de cette victoire, la crise économique de 2001 et les nombreuses affaires de corruption dans lesquelles étaient impliqués les partis précédemment au pouvoir. Mais aussi le soutien des milieux d'affaires anatoliens, pieux et conservateurs, «le capital vert turc». Et puis, l'AKP a ouvert ses rangs aux partisans du Parti de la mère patrie (ANAP), un parti de centre droit, héritier du Parti démocrate, celui-là même interdit autrefois par l'armée et auquel le père de Tayyip Erdogan avait adhéré. L'AKP ratisse large, son leader se déclare pro-européen et engage un vaste programme de réformes pour entrer dans l'Union européenne.

Musulman fréquentable

Le timing est parfait pour Tayyip Erdogan. Sous le choc du 11 septembre 2001, les Etats Unis et certains pays européens veulent montrer que le monde musulman n'est pas tout entier l'ennemi de l'Occident, que le «choc des civilisations» n'est pas inéluctable. Celui qui se présente comme un démocrate musulman, à l'image des démocrates chrétiens européens, devient le partenaire idéal. Un musulman fréquentable, en quelque sorte. On ferme les yeux sur ses colères, ses dérives autoritaires. L'Union européenne, pourtant pas très encline à intégrer la Turquie, devient l'alliée objective du nouvel homme fort de Turquie dans sa lutte contre les militaires. Au grand dam de ces derniers qui mobilisent la rue et le camp laïc en organisant de nombreuses manifestations contre le gouvernement en 2007.

Sans succès. Tout au contraire, le parti de Tayyip Erdogan remporte une seconde victoire électorale. L'échec de l'armée depuis plus de 20 ans face à l'insurrection kurde ainsi que le blocage par l'état-major de toute solution au problème chypriote commencent à ternir la réputation d'une institution militaire longtemps plébiscitée par une grande partie de la population. Une dernière tentative d'interdiction de l'AKP échoue. Tayyip Erdogan a les mains libres. Même la police serait désormais contrôlée par le mouvement de Gülen, un mouvement proche des milieux islamistes. L'armée est plus divisée qu'avant comme le révèlent les fuites qui se succèdent depuis deux ans. De révélations en révélations, on découvre que certains membres de l'Etat-major ont imaginé un scénario pour déstabiliser le gouvernement. Les mandats de perquisition, les arrestations de généraux à la retraite, puis d'officiers en activité se multiplient. Des procédures judiciaires sont lancées. L'armée, tétanisée, n'est plus intouchable.

Tayyip Erdogan a gagné. Il va lui falloir maintenant prouver que c'est bien au nom de la démocratie qu'il a mené ce combat. Et non, comme l'opposition l'en accuse, pour casser les verrous mis en place par l'armée afin de protéger la république laïque et remplacer celle-ci par un régime plus religieux. Sinon la revanche du gamin de Gaziosmanpasa aura un goût amer pour tous les démocrates, de gauche en particulier, qui partagent avec lui la haine des militaires et l'ont jusqu'ici soutenu les yeux fermés. L'équilibre sera difficile à trouver, car il doit aussi donner des gages à ses électeurs, et notamment à la Turquie conservatrice, musulmane et pieuse qui le soutient encore.

Ariane Bonzon

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Photo: Tayyip Erdogan et le général Ilker Basbug à des funérailles à Ankara, février 2010, REUTERS/Umit Bektas

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