Société

Les élèves d'aujourd'hui ne doivent pas devenir les citoyens paniqués de demain

Temps de lecture : 3 min

[TRIBUNE] Le terrorisme s'en prend à l'avenir des sociétés. Comment préserver les principes de liberté d'enseignement, de croyance, de culte et d'expression?

Sur la place du Capitole, à Toulouse, un manifestant tient une pancarte avec le prénom de Samuel, pour rendre hommage à Samuel Paty, le professeur d'histoire-géographie assassiné à Conflans, le 16 octobre 2020. | Georges Gobet / AFP
Sur la place du Capitole, à Toulouse, un manifestant tient une pancarte avec le prénom de Samuel, pour rendre hommage à Samuel Paty, le professeur d'histoire-géographie assassiné à Conflans, le 16 octobre 2020. | Georges Gobet / AFP

Qui peut douter du caractère terroriste, vendredi, de l'assassinat de Samuel Paty? Tous les éléments de l'acte terroriste sont manifestement et intentionnellement réunis dans ce crime. Le choc d'un acte soudain; l'épouvante d'une décapitation; l'onde de choc médiatique de la diffusion des images du forfait sur les réseaux sociaux… et surtout les messages politiques délivrés par ce meurtre.

S'il appartient aux enquêteurs et aux magistrats de déterminer les motivations individuelles, le profil précis et les circonstances exactes de cet attentat, il nous incombe déjà à nous de saisir l'ampleur du risque politique que nous courons collectivement.

Dans le tragique déroulement de l'assassinat, on voit déjà émerger trois messages politiques.

1er message: réduire au silence la communauté éducative

Le premier danger qui se manifeste aujourd'hui porte sur la communauté éducative. Il s'exprime dans le choix de la victime. Vendredi, à Conflans-Sainte-Honorine, le terroriste a massacré un homme. Mais il a également attaqué un principe, celui de la liberté d'enseigner.

Dans l'école de la République, la parole est libre. Encore plus libre que dans le reste de la société, car la formation des citoyens nécessite d'être exposée à tous les régimes de paroles. Ouvrir de jeunes esprits à des idées, des thèses, des hypothèses et des croyances qui ne sont pas celles de leur famille, de leur milieu social et de leur communauté spirituelle, voilà la première mission des enseignants aujourd'hui.

La liberté de parole des enseignants aujourd'hui est de construire la liberté de pensée, de croyance et d'expression des citoyens de demain. Voilà pourquoi attaquer un enseignant est si préoccupant: après avoir assassiné des passants, des policiers, des soldats et des journalistes, les terroristes veulent réduire au silence la parole des enseignants.

Résister à la censure comme à l'autocensure, tel sera le défi des professeurs au lendemain de cet attentat. Mais pour continuer à porter la liberté d'enseignement, tous les acteurs de la communauté éducative (enseignants, élèves, parents, administrateurs) devront être soutenus durablement par la communauté nationale.

2e message: le fanatisme armé est parmi nous

Un autre risque politique s'exprime depuis vendredi; il tient au profil du criminel. Son parcours précis doit encore être établi par les services d'enquête. Mais ce que nous en savons déjà doit nous préoccuper car le danger terroriste est bien au coin de la rue.

Jeune homme de 18 ans d'origine tchétchène sans passé délinquant notable, le terroriste est un quidam qui a fait surgir l'épouvante avec un objet du quotidien: un couteau de cuisine. Voilà l'effet de terreur le plus immédiatement universel qui puisse se propager: le danger est partout autour de nous.

Ce que le criminel a attaqué, c'est donc non seulement une personne mais également notre confiance dans les pouvoirs publics: comme les fanatiques armés sont nos voisins et comme le meurtre peut surgir dans la vie ordinaire, pouvons-nous sans naïveté espérer la paix civile et l'ordre public? Contre ce doute, nous devons lutter en affirmant notre confiance dans les autorités et les services de polices. La République ne pourra jamais nous protéger contre tous les criminels. Mais elle est loin d'être impuissante contre cette violence extrême.

3e message: la domination par l'épouvante fait partie de notre avenir

La menace la plus préoccupante tient sans doute à ce qu'on devine des motivations politiques du criminel. S'il s'agit bien d'une réaction obscurantiste à un exposé scolaire sur les caricatures du prophète Mahomet, il sera établi que les terroristes n'attaquent pas seulement notre présent mais également notre futur.

Attaquer un journaliste ou un caricaturiste, c'est menacer la liberté d'expression au présent. Mais tenter de réduire au silence un enseignant, c'est prendre date pour l'avenir. L'école républicaine est la fabrique des citoyens de demain. Si les principes fondamentaux de la laïcité y sont écornés par les menaces sécuritaires, alors nous nous préparons des lendemains de pusillanimité.

Les élèves d'aujourd'hui ne doivent pas devenir les citoyens paniqués de demain. Dans les circonstances tragiques de vendredi, nous devons tous puiser le courage d'affirmer pour demain les principes de liberté d'enseignement, de croyance, de culte et d'expression.

Vendredi, à Conflans-Sainte-Honorine, l'école française est tragiquement entrée dans l'âge de la terreur. Il nous faut la soutenir contre la domination par l'épouvante.

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