Santé

Que faire si le couvre-feu ne donne pas les résultats espérés?

Temps de lecture : 6 min

Les nouvelles restrictions risquent de ne pas réduire massivement la circulation du Covid-19. D'ici quatre à six semaines, le président devra décider de les maintenir ou d'y renoncer.

Ce confinement partiel a des conséquences majeures sur la vie sociale et économique du pays. | Geoffroy van der Hasselt / AFP
Ce confinement partiel a des conséquences majeures sur la vie sociale et économique du pays. | Geoffroy van der Hasselt / AFP

«Couvre-feu», donc. Sans avoir recours, cette fois, au mot «guerre», Emmanuel Macron a néanmoins choisi de filer la métaphore guerrière. Il aurait certes pu parler de «confinement nocturne» mais, redoutant d'évoquer le confinement passé, il a préféré une expression renvoyant à une ancienne pratique: quand, à la tombée de la nuit, le carillon du clocher rappelait aux habitants de couvrir le foyer de leur cheminée d'un couvercle de fonte afin d'éviter le risque d'incendie. En ce sens, on peut la trouver particulièrement bien adaptée pour prévenir la flambée épidémique automnale, aujourd'hui observée dans toute l'Europe.

Mais le «couvre-feu» est aussi, et surtout, une mesure de police ou l'ordre d'une autorité militaire imposant l'extinction des lumières et l'interdiction de sortir de chez soi. Chateaubriand en parlait, au sens au figuré, comme de «l'étouffement de l'intelligence, des aspirations légitimes; le déclin ou fin de quelque chose qui représentait une valeur collective».

Dans L'Homme révolté, Camus écrivait encore: «La philosophie des lumières aboutit alors à l'Europe du couvre-feu. Par la logique de l'histoire et de la doctrine, la Cité universelle, qui devait être réalisée dans l'insurrection spontanée des humiliés, a été peu à peu recouverte par l'Empire, imposé par les moyens de la puissance.»

Faire face à la deuxième vague

Couvrir le feu de l'épidémie de Covid-19? L'Espagne, la France, le Benelux, le Royaume-Uni ont ouvert le bal de cette deuxième vague, un bal masqué où seule la Norvège, l'Estonie, la Serbie et la Grèce semblent actuellement ne pas être encore invitées. L'Allemagne, l'Italie et la Suède ont rejoint le groupe et chaque pouvoir exécutif, en ordre plus ou moins dispersé, impose désormais des mesures dont il connaît le caractère largement impopulaire.

En France le président de la République, après de longues hésitations et contre l'avis de plusieurs de ses ministres, a finalement décidé d'imposer le couvre-feu entre 21 heures et 6 heures (hors motifs dûment justifiés par une attestation dérogatoire) dans huit métropoles ainsi que dans l'ensemble de l'Île-de-France. Soit une mesure liberticide imposée à environ vingt millions de personnes. Déjà lors de la première vague, plus de cent communes françaises avaient instauré un couvre-feu pour faciliter l'application du confinement strict imposé aux citoyen·nes.

Le couvre-feu n'a pas, jusqu'à présent, été souvent institué de manière isolée dans la lutte contre cette pandémie. Une publication du Lancet datée du 1er août ne dénombrait que cinq expériences dans les cinquante pays étudiés. Lorsqu'elle était mise en œuvre de manière isolée, elle s'était montré moins efficace que le confinement strict pour diminuer la morbidité et la mortalité liée à la Covid-19.

Il n'est d'autre part plus à démontrer que, contre la diffusion du coronavirus (en l'absence de vaccin et de traitement efficace), il faut promouvoir, sinon imposer, les mesures barrières pour réduire la probabilité de transmission du coronavirus –et limiter autant que faire se peut les contacts entre les personnes contagieuses et les autres.

Le couvre-feu, mesure coercitive, fait partie du second volet de ces mesures: réduire les contacts entre personnes. C'est un confinement partiel qui a des conséquences majeures sur la vie sociale et économique du pays, puisqu'il interdit l'accès aux restaurants, bars, discothèques, théâtres, cinémas, salles de concert ou de sport durant une période de la journée où elles sont habituellement ouvertes et remplies.

Un timide entre-deux

Sa nature partielle fait qu'il n'y a rien d'étonnant au fait que le couvre-feu isolé ne soit pas aussi efficace –sur le plan sanitaire– que le confinement généralisé. Mais aussi qu'il soit moins impactant sur la vie économique et sociale. Par ailleurs, il est, aujourd'hui en France, ciblé sur quelques métropoles des zones à risque du pays, et ne concerne pas l'ensemble du territoire national. On est donc dans un entre-deux, entre confinement et liberté, entre jour et nuit, entre villes et campagnes, entre zones rouges écarlates et les autres.

À partir de quand jugera-t-on que l'on aura été efficace? Le président de la République a fixé lui-même un critère en évoquant la nécessité d'un retour de l'incidence (nouveaux cas pour 100.000 habitant·es) à 3.000 ou 5.000, alors qu'elle était à 20.000 au moment de son discours (et 30.000 deux jours après).

Aucune prévision ne laisse toutefois penser que l'on reviendra dans un avenir proche à 3.000 ou 5.000 cas en France, et on peut raisonnablement douter que cette mesure de confinement isolé, en cette période de début de la saison froide, puisse à elle seule y parvenir. Le gouvernement et le président de la République seront dès lors, dans quatre semaines (ou six, si le Parlement les y autorise) confrontés à de nouvelles questions majeures.

Que faire si le couvre-feu ne donne pas les résultats espérés? Le prolonger au risque de ruiner les festivités Noël et de fin d'année? L'abandonner en prenant le risque de reconnaître un nouvel échec dans la gestion de la lutte contre la pandémie? Le renforcer en le complétant par de nouvelles mesures de restriction des libertés? Imposer des confinements stricts et localisés au risque d'être accusé de majorer les conséquences économiques et sociales (ce qui est a priori totalement exclu par l'exécutif même si la doctrine du «quoi qu'il en coûte» n'a pas, officiellement été abandonnée)?

La crédibilité du gouvernement en péril

En toute hypothèse, le risque est grand de voir le gouvernement, après les affaires des masques et de tests de dépistage, une nouvelle fois accusé de faille majeure dans sa gestion de la lutte contre la pandémie.

De quels autres choix l'exécutif disposera-t-il ensuite? On sait désormais que dans la panoplie des mesures de confinement, certaines ont plus ou moins de conséquences négatives sur la vie économique et sociale. La fermeture des cours en présentiel dans les collèges, lycées et universités, est probablement d'une grande efficacité car les segments jeunes de la population dans ces milieux clos où prévaut une forte promiscuité sociale sont des hauts lieux de transmission et d'apparition de clusters. Mais si son impact économique est mineur, en revanche, ses impacts sociaux et éducatif sont importants.

La limitation des rassemblements (tant privés que publics) a un impact sanitaire important, mais son impact sur la vie culturelle et sportive est également substantiel. La fermeture des commerces non essentiels ne semble pas apporter beaucoup de bénéfices sanitaires –en dehors de celle des bars et restaurants–, mais l'impact économique est majeur. Toutes ces mesures ne sont pas populaires. Elles ne sont comprises et plus ou moins acceptées par une majorité de citoyen·nes que lorsque la situation sanitaire est fortement tendue et la menace élevée. Corollaire: elles sont souvent décidées trop tardivement pour être pleinement et rapidement efficaces.

Une nouvelle stratégie face aux cas contacts?

Mais il faut ajouter un autre type de mesure qui semble avoir faire la preuve de sa très grande efficacité sur le plan sanitaire (notamment au Japon et dans d'autres démocraties asiatiques), et qui a un très faible impact économique et social: la mise en œuvre d'une stratégie ambitieuse de recherche rétrospective des contacts de cas. Il faut la distinguer de la stratégie «occidentale» de recherche prospective des contacts, qui vise à rechercher les contacts des cas rapportés puis les isoler lorsqu'ils sont trouvés positifs.

Résumons: la stratégie de recherche de rétrospective de contacts repose sur le fait que 80 à 90% des cas confirmés ne contribuent pas à la propagation de la pandémie, et que rechercher tous leurs contacts n'est pas une stratégie performante. Les 10-20% restants sont à l'origine d'événements super-propagateurs; ce sont ces personnes qui, placées dans un contexte favorable à une propagation à grande échelle, sont les véritables actrices de la dissémination de cette pandémie.

En pratique, lorsque l'on rapporte un cas confirmé, ce ne sont donc pas ses contacts qu'il faut rechercher en priorité («stratégie prospective»), mais plutôt qui a contaminé, et quels sont tous les contacts de ce cas «parent» identifié ou même suspecté. On suspecte un cas «parent» d'être le contaminateur à l'origine du cas confirmé que l'on investigue. Et si la contamination suspectée s'est déroulée dans un endroit connu pour être propice aux «super-propagations» (bars, restaurants, discothèque, entreprise, mariages, chorales, abattoirs, etc.), on tente alors de retrouver toutes les personnes présentes à cet événement de potentielle «super-propagation», et ce afin d'arrêter au plus vite la diffusion du virus dans la communauté. Bien évidemment, il faut intervenir très rapidement –en quelques heures si possible.

Les responsables sanitaires français·es en charge de la recherche de contacts (les «brigades d'anges gardiens», pour reprendre la formule d'Olivier Véran) devraient, dès à présent, consacrer toute leur énergie sur cette stratégie. Ces brigades le font certes partiellement aujourd'hui déjà, mais ont tendance à s'épuiser à conduire la recherche prospective des contacts. Elles ne devraient faire cette recherche prospective que s'il leur reste du temps, des ressources et de l'énergie, après avoir complété la recherche rétrospective.

Avec une telle stratégie, le Japon se retrouve aujourd'hui avec l'une des mortalités par Covid-19 les plus faibles de l'OCDE (1,3 pour 100.000 habitant·es contre 87 pour la Belgique, 47,3 pour la France, 24 pour la Suisse et 11,4 pour l'Allemagne). Dans l'attente des résultats chiffrés du couvre-feu, et en redoutant que les objectifs chiffrés d'Emmanuel Macron ne soit atteints, il y a là une piste qui devrait au plus vite être considérée comme une priorité par les autorités sanitaires.

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