Santé

Il faut parler des règles surabondantes

Temps de lecture : 6 min

Sujet tabou, les règles hémorragiques touchent 20 à 30% des femmes, affectant leur qualité de vie et leur santé. Pourtant, des traitements existent.

«Même lorsqu'elles saignent abondamment, les femmes n'en parlent pas à leur médecin car elles ont intégré que saigner pendant les règles, c'est normal.» | Alexander Mils via Unsplash
«Même lorsqu'elles saignent abondamment, les femmes n'en parlent pas à leur médecin car elles ont intégré que saigner pendant les règles, c'est normal.» | Alexander Mils via Unsplash

«Je devais toujours prévoir des vêtements propres sur moi, je prenais les tampons les plus gros qui existent et des maxi serviettes hygiéniques. Mais je devais en changer toutes les heures et malgré ça, c'était parfois trop tard. Je venais juste de commencer un nouveau boulot quand mon pire cauchemar est arrivé: la fuite. Le sang coulait le long de mes jambes et tachait tout. Mes vêtements, ma chaise. Je me suis sentie tellement gênée...»

Comme Sarah*, 27 ans, 20 à 30% des femmes souffrent de règles anormalement abondantes. Une étude réalisée dans cinq pays européens a même montré que 27,2% des femmes avaient présenté un ou plusieurs saignements utérins anormaux au cours de l'année précédente. Ce phénomène, encore largement tabou, entraîne un véritable handicap social et des problèmes de santé importants.

«Même lorsqu'elles saignent abondamment, les femmes n'en parlent pas à leur médecin car elles ont intégré que saigner pendant les règles, c'est normal», déplore le Pr Hervé Fernandez, gynécologue médical et obstétrique au CHU Kremlin-Bicêtre (AP-HP). «On a banalisé les saignements hémorragiques pendant les règles, tout comme la douleur, alors qu'ils doivent absolument faire réagir. Les règles surabondantes peuvent déclencher de l'anémie, rendre infertile, générer des dépressions ou encore cacher des cancers», avertit le spécialiste.

Dans quels cas consulter?

Les règles hémorragiques touchent plus particulièrement les femmes noires (fibromes) et/ou atteintes d'obésité (hypersécrétion d'œstrogènes), âgées entre 30 et 50 ans (l'incidence croît à mesure que l'on se rapproche de la ménopause). Des facteurs génétiques prédisposent aussi des familles entières. La prise de médicaments anticoagulants peut également être à l'origine de saignements anormalement abondants, dont les multiples causes potentielles[1] restent parfois totalement mystérieuses.

Les saignements utérins anormaux recouvrent trois types de troubles:

  • les règles hémorragiques, ou ménorragies, qui surviennent au moment des règles;
  • les métrorragies, soit des saignements qui surviennent en dehors des règles;
  • les ménométrorragies, qui surviennent de manière aléatoire et ne permettent plus de distinguer la période précise des règles.

Il est recommandé de consulter lorsque les règles durent plus de sept jours et/ou sont abondantes, avec une perte de sang supérieure à 80 ml. Mais «il est difficile de se représenter ce qu'est un saignement anormal ou abondant, et cela rend le diagnostic compliqué. On sait que 30% des femmes ayant des pertes sanguines supérieures à 80 ml considèrent leurs règles comme normales et, à l'inverse, 20% dont les pertes sont inférieures à 20 ml déclarent saigner beaucoup», explique le Pr Philippe Descamps, chef adjoint du pôle Femme-Mère-Enfant au CHU d'Angers.

La qualité de vie doit aussi être impactée: 87% des femmes souffrant de saignements abondants ressentent une extrême fatigue, 74% se plaignent d'anxiété, 72% affirment que leur vie sexuelle est perturbée et 69% rapportent un épisode dépressif.

Une procédure chirurgicale sous-exploitée

Pour savoir si l'on a des saignements anormaux, il est possible de s'évaluer très simplement en ligne via le score de Higham, un calendrier des saignements et un questionnaire sur la qualité de vie, puis de consulter son médecin généraliste ou son gynécologue avec les résultats. Des traitements médicamenteux ou chirurgicaux [pour les femmes qui ne veulent pas ou plus d'enfants, ndlr] pourront alors être proposés. Parfois, certaines pilules contraceptives ou la pose d'un stérilet suffisent pour résoudre le problème. Si un cancer est découvert, une thérapie oncologique sera alors mise en place avec les services de santé spécialisés.

«Mes règles m'ont rendue malheureuse pendant de nombreuses années. J'ai toujours eu des règles abondantes pendant une semaine, et en plus de ça, mes cycles étaient plus courts que pour la plupart des femmes, ils ne duraient que vingt-et-un jours», raconte Valérie, 44 ans. Cette maman opte d'abord pour un stérilet, mais cela ne fonctionne pas.

«Ce jour-là, ma mère a découvert incrédule l'ampleur de ce qu'il m'arrivait. Elle m'a emmenée directement à l'hôpital.»
Marjolaine, autrice et championne de voltige équestre

À bout, et ne souhaitant plus avoir d'enfant, elle demande carrément à son médecin qu'on lui enlève l'utérus. «Mais je ne suis jamais allée jusque-là. Un gynécologue m'a parlé de l'ablation de l'endomètre», se souvient Valérie. L'intervention se passe sous anesthésie, sans aucune douleur par la suite. Le col de l'utérus est dilaté et l'appareil servant à opérer est inséré.

Depuis lors, «mes règles n'affectent plus ma vie sociale et j'en suis ravie. J'ai repris la course à pied et la natation. Je peux désormais porter tous types de vêtements. Mais surtout: j'ai repris confiance en moi. Dans le passé, j'avais toujours peur que quelqu'un remarque quelque chose. Je me sens plus détendue désormais. Je recommande à toutes les femmes avec des problèmes de règles de faire quelque chose pour ça», encourage Valérie.

Efficace neuf fois sur dix, le type de procédure chirurgicale dont a bénéficié Valérie est encore largement sous-exploité au sein de l'Hexagone. Une récente étude, fondée sur l'analyse de la prise en charge de 88.000 femmes traitées chirurgicalement pour des règles surabondantes entre 2009 et 2015 dans notre pays, souligne notamment la sous-utilisation des procédures mini-invasives de deuxième génération, pourtant porteuses de très bons résultats. «Cette sous-utilisation est contraire aux recommandations de pratique clinique émises par le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF)», rappelle le Pr Hervé Fernandez.

Traitement hormonal ou souffrance quotidienne

En France, en 2020, on ne parle toujours pas de ce qu'on nomme «ces choses-là». Selon une nouvelle étude réalisée par Kiffe ton cycle, près d'une Française sur deux (49%) considère que les règles sont un sujet tabou en famille. 27% d'entre elles ont une relation compliquée avec leur cycle menstruel, soit près d'une femme sur trois, faute d'avoir été bien accompagnées dans les premières années. 54,7% des Françaises considèrent aussi qu'elles n'ont pas été suffisamment informées au moment de la puberté.

«Au collège, je vivais un véritable enfer», se rappelle Marjolaine, autrice. À 15 ans, l'adolescente pense que c'est normal et n'en parle pas à sa mère. Jusqu'à une journée cauchemardesque, qui conduira cette championne de voltige équestre aux urgences. «J'ai senti pendant le cours de maths que ma chaise était pleine de sang, j'avais épuisé en une matinée toutes mes protections de la journée. Je suis allée me changer de la tête aux pieds chez ma copine Yasou, qui habitait pas loin du lycée. Puis je suis allée à mon entraînement de voltige, que j'ai dû arrêter en plein milieu, car je perdais des caillots. Ce jour-là, ma mère a découvert incrédule l'ampleur de ce qu'il m'arrivait. Elle m'a emmenée directement à l'hôpital.»

Mise sous pilule à la suite de sa prise en charge, et donc avant ses premiers rapports sexuels, Marjolaine est depuis passée au stérilet hormonal. Une solution dont elle aimerait aujourd'hui se passer, notamment à cause de la sensation désagréable d'avoir toujours été coupée de ses cycles et d'imposer trop d'hormones à son corps (ici, la progestérone). Pour ce type de profil, le choix entre un traitement non naturel ou la souffrance quotidienne est cornélien.

«Je n'ai pas compris ce qui m'arrivait lorsque j'ai eu mes premières règles après l'accouchement. Elles étaient soudainement devenues très abondantes, il y avait du sang partout», raconte Caroline. À 32 ans, elle est atteinte d'un fibrome, et toujours en quête d'une solution pour ses règles hémorragiques. «Mon médecin m'a conseillé de prendre la pilule, mais je ne veux rien prendre qui puisse affecter mon taux d'hormones. J'ai mis huit ans à tomber enceinte et je ne sais pas si je veux d'autres enfants. Mais je préfère les traitements sans hormone. En fait, j'espère que le problème va se régler aussi vite qu'il est arrivé.»

* Les prénoms ont été changés.

1 — Polypes (la cause la plus fréquente); fibromes; infection sexuellement transmissible; endométriose, hyperplasie de l'endomètre;syndrome des ovaires polykystiques; cancer de l'endomètre; trouble de la thyroïde; trouble de la coagulation; insuffisance hépatique (parce qu'elle génère une hyperœstrogénie); insuffisance rénale (par défaut de la fonction plaquettaire et de la coagulation). Retourner à l'article

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